Greenroom

Sur les traces de BCUC, le groupe Sud-Africain qui réinvente la transe

Personne ne connaissait BCUC, collectif de Soweto, et sa transe nouvelle génération. Depuis un passage aux Transmusicales de Rennes 2016, ce groupe fait figure de choc. Mais qui sont ces sept d’Afrique du Sud qui se définissent comme « la fondation du rock’n’roll », ravivent le souvenir de Fela et en réfèrent « aux ancêtres » ? Des gens ailleurs.  

Certains pensent avoir vu un ensemble free jazz. D’autres citent le hip hop des origines, ou les Stooges dissonants de l’album Fun House. Dans les illuminations d’après concert revient aussi le nom de James Brown, pour l’énergie balancée sans retenue aucune. Mais plus souvent, c’est le souvenir de Fela Kuti, et son cocktail Molotov afro-beat en direct de Lagos, Nigeria, qui s’allume dans l’œil des plus anciens. A chaque fois le même feeling passe : ceux qui découvrent BCUC, pour Bantu Continua Uhuru Consciousness, frôlent l’extase. Et valident même le manifeste mi-arrogant, mi-visionnaire qu’a un jour balancé le collectif de Soweto, Afrique du Sud : « Nous sommes le blues d’avant le blues, la fondation du rock’n’roll aussi ».

Au milieu de toutes ces visions, une seule certitude : les sept membres de BCUC (prononcer Bissiyoussi) ont vécu l’acmé de leur marathon français d’une dizaine de dates le 3 décembre, dans la nuit du samedi au dimanche. Ça s’est passé vers 2h du matin, dans un hall blindé à craquer du Parc des Expos de Rennes. A entendre les plus flashés, il s’agirait du meilleur moment de ces 38e Transmusicales de Rennes. 4000 personnes se poussent du coude, remuent ou écarquillent les yeux. Sur la scène, un bassiste massif et à lunettes noires fait rouler son instrument. Puis, viennent des percussions tribales – grosses caisses portées devant la poitrine, tambours, congas. Enfin, apparaissent des sifflets de mineurs shona, une corne Imbomu (l’ancêtre des Vuvuzela) et le chant féminin R&B de la rondouillarde Kgomotso.

Au milieu de ce mix, Jovi Zithulele, la trentaine athlétique et une allure générale de prophète à barbiche bien taillée, prend très au sérieux son rôle de maître de cérémonie. Accélère la cadence du groupe. La ralentit d’un coup. La fait repartir de plus belle. Quand il ne danse pas comme possédé, la figure de proue de BCUC dégaine des appels à la transe et s’époumone : « Mon flow a quelque chose de contagieux. Ce n’est pas de la pop, mais ça monte en toi, monte en toi… » En fin de concert, Jean-Louis Brossard, patron historique du festival, s’invite sur scène et… danse. Pas rien venant de la part d’un type qui a révélé en Europe Nirvana, les pionniers de la techno de Detroit, Björk, LCD Soundsystem ou le revenant Rodriguez. Mais voilà, le Breton est « love » de son gros pari 2016. Tellement d’ailleurs que dès le lendemain de la performance de BCUC il dégainera au quotidien Ouest France un lyrique : « BCUC ? Bah on peut dire que c’est une histoire d’amour (…) C’est une musique un peu particulière, hein, mais j’sais pas, c’est des gens qui ont envie de se connecter avec l’humain, quoi … »

Même rongé par la fièvre, le manque de sommeil et l’adrénaline de la veille, Jovi, le porte-parole de BCUC, sait expliquer cette « connexion à l’humain » : « L’Afrique du Sud est le pays où tout doit se mutualiser, ce n’est pas un endroit propice aux épopées individuelles, pose-t-il en préambule. En concert, je l’espère, nous sommes à l’image de cet état d’esprit. » Dans un petit hôtel proche de la gare de Rennes, Jovi et trois autres membres du groupe sont emmitouflés dans des doudoune XXL ou cachés sous des bonnets en laine. Tout le monde lutte contre le froid sec breton en essayant de ne pas trop penser aux 25°C d’Afrique du Sud. Sur une table, Jovi – vague ressemblance avec l’acteur Jamie Foxx – a disposé un paquet de cigarettes. Il s’en allume une et la fait tourner. Presque à la manière d’un vieux rasta des familles. A chaque fois que quelqu’un recrache un long filet de fumée régulier, ceux autour de lui ponctuent d’un « Yeah man ! Good, man ! » Bonne ambiance. Il faut dire que Nkozi s’y entend pour faire tourner équitablement des bouts de cigarette aux trois autres membres. Peut-être cela fait-il partie de toute la dimension mystique de ce garçon dont la mère exerce la profession vénérable de prêtresse Sangoma (les guérisseurs traditionnels d’Afrique du Sud, ndr). S’il arrive de temps en temps à Jovi de parler de la « voix des ancêtres », il peut aussi ramener l’alchimie qui lie les gens de BCUC à une certaine réalité : « Qu’est-ce qui nous fait parler le même langage ? Nous avons tous fréquenté le même genre de vie à Soweto. Ici chacun vit avec ses proches, ses anciens, les enfants de ses frères et sœurs à plusieurs dans des petits logements. »

Jovi fixe son regard, retire une bouffée de blonde : « Moi j’ai été acteur et danseur. Kmogotso, notre chanteuse, étudiait le journalisme, Hloni a vécu sa vie de poète. Étions-nous heureux, les uns sans les autres ? Peut-être, mais pas suffisamment. Donc nous avons partagé les tragédies, l’amour, les combats, la pauvreté, les inégalités. Tout ça à traver la musique. C’est la chose la plus simple et la plus difficile, la musique. Soweto a fait le reste.  Ici, si tu es seul, tu es en danger. » A Luja, le percussionniste et rappeur au physique de B-Boy tout sec, de prendre la main : « Tout dans notre vie – musique, façon de nous exprimer, décisions prises démocratiquement – est similaire au fonctionnement d’une équipe de foot autogérée. »

En 2003 une version embryonnaire du groupe se formait dans… un take away à Soweto tout en matériaux de récupération. Son nom : le Food Zone. Sa qualité : un petit restaurant communautaire où, pour quelques rands, les habitués du quartier peuvent emporter deux plats préparés vite fait (et pas forcément) bien faits. Pas rare que l’endroit serve de lieu de rencontre aux jeunes du coin avec des envies de bohème. En écarquillant bien les yeux, Jovi rejoue les vrais débuts : « C’est devant le Food Zone que je rencontre deux gars qui zonaient, mais avaient l’air habitués. L’un avait amené une flûte, l’autre des congas. Moi j’avais un vieux mini disc sur moi. Un truc un peu pourri avec un micro qui marchait difficilement, mais bon… Bref, je dis aux gars « Hey les mecs, belle journée, hein ! On s’enregistre de la musique ? » Ils jouent et, moi, je me mets à rapper et chanter ce qui me passait par la tête. . Hloni et Luva nous rejoignent alors. Le premier jouait dans des groupes de rap, le second, lui, avait son petit style de poète de rue. On savait qu’il possédait la meilleure culture du monde sur Snoop Dogg. Ensemble on commence à prendre de l’assurance. »

Kgomotso, la choriste rondouillarde et seule femme du collectif, a rejoint l’aventure plus tard. Dans le courant 2008. A cette période, BCUC commence à se tailler une petite réputation de groupe live impeccable. Si les festivals d’Afrique du Sud leur ouvrent une scène et ne s’en plaignent jamais, le groupe ne se laisse quand même pas apprivoiser par le music business. Surtout dès qu’il s’agit de « jouer devant ces hipsters blonds qui se cassent la tête avec de la mauvaise techno, des mauvaises vibrations, se bidonne Cheex, le joeur de congas, avant de clouer. Les fils de riche doivent penser que nous sommes des paysans de Soweto avec nos gros tambours un peu primitifs ». « Je ne te parle même pas des autres groupes et de ce qu’ils pensent parfois de nous, relance Kgomotso. Il y en a un qui s’appelle Kwani Experience auquel on nous compare souvent. Très commercial. Souvent, quand on veut nous rabaisser, on nous dit « Si vous aviez joué le jeu de rendre votre musique moins âpre, de chanter en Anglais, de trouver un son propre, pas ce truc qui sent la rue, vous vendriez autant que Kwani Experience. Vous seriez du bon côté du Township. » Mais pour nous justement, le bon côté c’est de ne jamais devenir Kwani Experience. »

Dans un pays qui connaît ses premiers gros exports musicaux avec Die Antwoord, Spoek Mathambo ou le regretté DJ Mujava le style ni électro, ni rock de BCUC divise. Personne ne comprend pourquoi ce groupe ne veut pas signer un contrat juteux avec une maison de disques, ni se choisir un manager. Personne ne pige non plus quel intérêt à chanter parfois en langage zoulou et parfois en anglais. Kgomotso, que les autres membres du collectif appellent affectueusement « notre mère à tous » depuis qu’elle veille aux finances, ne s’est pas posé toutes ces questions quand elle s’est jointe à la bande : « Ma seule expérience dans la musique c’étaient les castings de l’émission Pop Idol en Afrique du Sud. Mais tout le monde me disait « Mademoiselle, vous voulez devenir chanteuse, mais vous ne ressemblez pas à une chanteuse ». « Quelques semaines plus tard, je me pointe à un concert de BCUC sourit Kgomotso Comme je les connaissais ils me proposent de monter sur scène chanter avec eux, mais moi je pique un fard, je refuse ‘Trop de testostérone’ Je me trouvais trop calme et trop polie pour m’imposer au milieu de ces mecs qui hurlaient. Finalement je continue à les fréquenter, il y a une révélation. J’oublie donc mes études de journalisme, je me sens guérie. Au sein du groupe c’est comme si une force invisible me protégeait. Jovi, le fils de prêtresse Sangoma fronce les sourcils « La vérité c’est que nous avons partagé les tragédies, l’amour, la pauvreté, toutes ces choses et que c’est une force dans un pays dur comme le nôtre. L’Afrique du Sud est le pays où tout doit se mutualiser, ce n’est pas un endroit propice aux épopées individuelles. Quand tu t’en remets aux autres, les autres te portent en retour. »

La première à avoir permis à la France de se pencher sur ce secret du township de Soweto s’appelle Jannike Bergh. A l’époque, cette jeune blonde discrète enseigne l’anglais à la fac de Besançon. Son quotidien se partage entre ses cours, sa dernière année de Master et la rédaction en chef du site Paris Soweto, crée en 2013 destiné à faire découvrir les nouveaux sons d’Afrique du Sud au public français. Elle a déjà été initiée à la musique de BCUC. En 2012, le frère de Jannike a en effet croisé la route de la formation à Soweto. Pour dire vrai, il passe une audition pour devenir le guitariste de ce «groupe afro psychédélique brut » comme BCUC aime à se définir. Le jeune homme est très excité par cette rencontre. Il a même emprunté la vieille 504 rouge du grand-père, histoire d’emmener les membres du groupe jusqu’à leur studio. Problème : dès qu’il branche sa guitare, son ampli’ fait un court-circuit. Les gens de BCUC n’y voient pas un problème technique. Plutôt une prémonition venue de loin et donc à manipuler avec précaution : « Les ancêtres ne le sentaient pas. Nous n’allons donc jamais jouer ensemble. » « Normal. Ça me semble juste » répond le frère de Jannike sans se démonter. De toute manière, ce fiasco n’a pas entamé l’amour que porte ce garçon au groupe de Soweto. Sa sœur va prendre le relais. En 2015, elle rentre en contact avec le boss des Trans’. Désormais basée à Besançon, la jeune femme rembobine la suite : « Au début je voulais juste interviewer Jean-Louis Brossard et lui demander pourquoi il programme autant de groupes d’Afrique du Sud dans son festival. En 2015 il avait fait venir le rappeur Okkmalumkoolkat et The Brother Moves On. Et puis très vite il m’a dit ‘Si tu connais des bons trucs nouveaux en Afrique du Sud passe-moi l’info’. Je me suis mis à le saouler de paroles sur BCUC. Je lui ai envoyé des sons ».

Comme souvent, quand on l’expose à des sons dont il n’a jamais entendu parler, Brossard enchaîne vite. Première étape : en mai dernier, persuadé de faire jouer BCUC aux Trans’, il propose à un homme de confiance de se mettre en contact avec le groupe et de voir ce qu’ils ont vraiment dans le ventre. Dans ce rôle d’ambassadeur, Antoine Rajon, 44 ans, physique de baroudeur peace & love, affable, et capable de discuter sans filet du mouvement black power ou de ses road-trips en Tanzanie. En terrasse d’un café parisien, il refait le film d’une voix douce en trempant ses lèvres dans un thé à la menthe : « Jean-Louis était emballé par ce que lui avait fait écouter Jannike, et me contacte. Il me demande de creuser la piste en Afrique du Sud. A l’époque, le groupe avait eu son incarnation electro, puis avait incorporé un guitariste free jazz influencé par un des grands héros de la musique locale, Philipp Tabane. On ne savait pas où ça allait, mais c’était déjà très trippant. »

Comme Rajon est plus que convaincu autant par la musique que par les humains qui la composent, il propose au groupe de sortir un album sur le label spécialisé dans les musiques d’Afrique Australe, Nyami Nyami Records, qu’il a monté avec son complice Charles Houdart. Illumination : que la pochette reprenne les codes graphiques des affiches de manifs dans les années 70. L’objet en question s’appelle Our Truth. Pressé à quelques centaines d’exemplaires, en vinyle et CD et distribué uniquement dans des boutiques indépendantes, l’objet affiche trois longs titres en une prise live, de 20, 17 et 4 minutes. Et qui pourraient bien représenter la B.O d’une nouvelle Afrique du Sud. Celle qui s’agite et pense de plus en plus à confronter la figure de réconciliateur de Nelson Mandela à la lumière des faits. « Comme beaucoup ici, ils ne choisissent pas de camp politique, mais ils se demandent si leurs dirigeants ne seraient pas aussi corrompus que les pères de l’apartheid », argumente le co-fondateur de Nyami Nyami. Depuis octobre 2015, BCUC n’est plus seul à se poser ce genre de question. La nation arc en ciel vit au rythme des mouvements de protestation étudiants qui s’allument, se calment et redémarrent à la moindre provocation du Président Jacob Zuma et de son administration. En cause, l’augmentation de 8 % des droits d’inscription dans les Universités de Cape Town ou de ‘Jo-Burg’. Sur les campus de Witwatersrand, ou sur les pelouses de la fac de Rhodes, les choses se tendent de plus en plus vite.

Des milliers de jeunes hurlent leurs slogans, croisent les poings au dessus de leur tête, jettent des pierres sur les forces de l’ordre et se mettent même à incendier des bus comme le 25 octobre dernier à Cape Town. Dans un coin, les forces anti-émeutes attendent. Jannike Bergh, tout à son enthousiasme de voir son groupe favori devenir un équivalent à John Lennon, Fela Kuti ou les punk anglais, pour son pays : « BCUC débarque au moment où les manifestations Fees Must Fall ou Rhodes Must Fall prennent de l’ampleur. Ils pourraient rejoindre ce mouvement. Faire entendre leur discours de révolution positive et de réunion entre les peuples dans les manifs. Cela aurait du sens. » Combien de temps alors pour que BCUC accepte le costume du groupe politique le plus en phase avec la situation instable de son pays ? Là encore Jovi et les siens préfèrent sans doute qu’on leur laisse une certaine liberté. Et jouent collectif : « L’histoire l’a enseigné, ce sont les gens ensemble qui provoquent les révolutions. Ils ont juste besoin du signal pour se parler et se mettre à agir. » Une pause puis Jovi fixe son regard fiévreux sur un point invisible : « Parfois il suffit aussi d’une musique pour allumer la mèche, oui, juste une musique… »
Merci à Antoine Rajon, Charles Houdart, Jannike Bergh et « Yo ! » à l’équipe des Transmusicales de Rennes