Greenroom

Vingt ans après, six artistes décortiquent « Homework » de Daft Punk

Le 20 janvier 1997 sortait Homework, premier album de Daft Punk. A la clé, le premier succès planétaire du duo Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem Christo, avec plus de deux millions d’exemplaires écoulés à travers le monde en l’espace de quelques mois. Mais derrière les chiffres et la machine french touch qui s’est emballée il y a aussi et surtout un disque devenu incontournable pour plusieurs générations de musiciens français. Vingt ans plus tard, que reste-t-il de ce « classique instantané » ? Interview chorale.

CASTING :

Cléa Vincent, chanteuse française décomplexée, et son co-compositeur Raphaël Léger
Simon Mény et Pierre Rousseau, membres du duo Paradis
Arnaud Fleurent-Didier, auteur-chanteur-compositeur et ancien camarade de classe des Daft Punk
Fuzati, rappeur, leader du Klub des Loosers
Étienne Jaumet, saxophoniste, moitié de Zombie Zombie
Rim’K, pilier du 113

Homework, vous l’écoutez encore aujourd’hui ?

Étienne Jaumet (Zombie Zombie) : Je l’ai entendu récemment dans un bowling à Roubaix. J’avais envie de faire un flipper, alors je suis allé dans cet endroit. Un lieu sordide, complètement vide. Je me suis dit « merde, c’est dommage, Homework est devenu une espèce de produit commercial comme un autre, ça pourrait être une musique d’ascenseur ». En même temps, cela montre à quel point Daft Punk est devenu universel. L’équivalent de Beyoncé, sauf que c’est beaucoup mieux.

Arnaud Fleurent-Didier : Je l’ai en vinyle, mais je ne l’écoute pas. Je ne peux pas l’écouter en entier. La dernière fois, je l’ai sans doute écouté sur YouTube. Je comparais « Lose Yourself to Dance » à « Around the World ». Pour moi, il y avait un revival.

Simon Mény (Paradis) : On adore passer « Revolution 909 » en soirée. Ce titre commence avec un bruit de foule. Dans un club, au début, les gens ne le reconnaissent pas trop. Et puis dès qu’ils entendent la phrase « Stop the music and go home », il y a une sorte de tension qui monte. Le morceau débute, super filtré, et explose à un moment qui ne correspond pas à un nombre de cycles.

Rim’K (113) : J’ai écouté le morceau « Fresh » il y a deux mois. Les sonorités sont tellement belles, on dirait du Zapp & Roger. Ce titre me met de bonne humeur. Il fait partie de mes playlists « joyeuses » sur Spotify. Aujourd’hui, j’écoute rarement l’album en entier. A l’ère du streaming, on se fait tous des compilations en ne conservant que quelques titres.

Quel souvenir gardez-vous de votre découverte de cet album ?

Cléa Vincent : En 1997, j’avais 12 ans. Mes parents m’ont amené à la soirée d’ouverture de la Maroquinerie (salle de concert à Paris XXe, ndlr). « Around the World » passait à fond. Avec mon frère, qui avait neuf ans, on faisait les mêmes danses que dans le clip. Les adultes étaient morts de rire de nous voir faire les squelettes. Dans mon souvenir, Homework correspond également aux premières boums, aux premiers échanges de CD avec les copains. En soirée, on passait aussi Air, Cassius, Modjo. C’est incroyable quand même à quel point on écoutait de la musique française.

Pierre Rousseau (Paradis) : Avec un copain, on collectionnait les albums de French Touch : Air, Daft Punk, Cassius. Nous avions acheté DAFT: A Story About Dogs, Androids, Firemen and Tomatoes, une VHS compilant toutes les vidéos de la période Homework. A ce jour, « Revolution 909 » reste pour moi l’un des meilleurs clips de musique électronique.

Fuzati (Klub des Loosers) : J’ai grandi en écoutant Radio Nova. Ils diffusaient « Da Funk » avant la sortie d’Homework. Je trouvais le morceau cool, mais ce n’était pas un album que j’attendais. D’ailleurs, je ne l’ai pas acheté. J’étais surtout dans le hip-hop, et je n’avais déjà pas beaucoup de sous pour m’acheter un maxi de rap. La vraie claque, je l’ai prise en regardant le clip de « Revolution 909 » sur M6.
Raphaël Léger : C’était la période où des clips passaient toute la nuit sur M6. J’avais 19 ans, je jouais dans des groupes de métal, je n’étais pas très intéressé par la musique électronique. Mais le clip de « Da Funk » m’a soufflé. Musicalement, c’était hyper puissant, et il y avait une espèce de poésie bizarre avec ce type à la tête de chien. La force de Daft Punk, c’est d’avoir réussi à mettre tout le monde d’accord. En France, cela faisait longtemps qu’un album n’avait pas autant fédéré.

Rim’K : C’est DJ Mehdi qui m’a découvrir ce disque, chez lui. Il m’a expliqué que Daft Punk était le nouveau groupe phénomène, qu’ils allaient tout arracher. A la première écoute, je n’ai pas totalement accroché, mais j’ai reconnu des mecs travaillant exactement comme les musiciens soul et disco que l’on aime. Finalement, à force d’écoute, j’ai compris : il y a zéro faute sur Homework.

Vingt ans après, qu’est-ce qu’il a laissé derrière lui, ce disque ? Qu’est-ce que vous en retenez ?

Fuzati : Cet album, je le vois comme un condensé des années 90, une décennie musicalement très riche. Homework porte parfaitement son nom : les Daft Punk ont bien fait leurs devoirs. C‘est un album très fort, mais en même temps dans l’air du temps. « Rollin’ & Scratchin’ » rappelle l’ambiance des free-parties, d’autres morceaux tirent plus vers la house. Les mecs ont parfaitement compris leur époque, mais il n’y a pas encore un style Daft Punk très affirmé. C’est avec Discovery qu’ils se sont vraiment trouvés.

Pierre Rousseau : Chaque morceau a son univers. Le disque passe d’un titre très dur à la « Rollin’ & Scratchin’ » à un morceau pop comme « Around the World », construit autour d’une boucle de disco, qui annonce déjà Discovery. Il y a aussi « Alive », qui sonne un peu comme du krautrock. Sur Homework, il n’y a pas de véritable cohérence sonore, mis à part le matériel utilisé. La patte du groupe est beaucoup moins affirmée par rapport à Discovery, Human After All ou Random Access Memories, où le cahier des charges esthétique semble parfaitement clair. Il y a le côté « voilà tout ce qu’on est en train de faire en ce moment ». Comme sur la plupart des premiers albums, tu sens l’aboutissement d’années de fantasmes, d’apprentissage et de tests.

Homework, c’est aussi un coup marketing. Vous l’avez perçu comment, à l’époque ?

Arnaud Fleurent-Didier : Le coup de génie marketing autour du disque, c’est la création du discours « c’est génial, tu ne peux pas passer à côté ». C’est hyper important, surtout quand tu fais une musique à la base très indé. Homework est un album radical, pas évident à imposer au grand public. Tu ne te dis pas forcément que tu vas en vendre des millions. Certes, il y a « Around the World », mais à la première écoute, ce n’est pas si évident de savoir qu’il s’agit d’un hit. J’en ai discuté avec le cinéaste Benoît Forgeard : il se souvient avoir tremblé devant la borne d’écoute de Homework à la Fnac. Benoît ne l’avait pas encore écouté, mais on lui avait inculqué qu’il s’agissait d’un album important, décisif. Ça, c’est génial. Tu te dis : « comment je vais me positionner sur l’écoute d’un album comme ça ? Est ce que je peux m’en gratifier auprès de mes amis ? Et si je ne comprends pas ? »

Étienne Jaumet : Le carton de Homework a prouvé qu’on pouvait réussir pour de bonnes raisons, simplement parce que les clips et la musique sont de qualité. La majorité des artistes fonctionnent aujourd’hui sur une image et un marketing centrés autour de leur personnalité. Que tu sois beau gosse, foufou ou torturé, il faut rentrer dans un personnage pour réussir. Eux ont gommé cela pour mettre en avant la musique.

Arnaud Fleurent-Didier : J’ai fréquenté Thomas et Guy-Manuel au lycée. On copinait avec Thomas parce qu’on kiffait les Beach Boys, ce qui est rare dans une cour de lycée. Guy-Manuel, lui, était monsieur bon goût à tout prix. A l’époque, on faisait de la musique ensemble. Le samedi, on se croisait lors de répètes ou au Gibus. Nous étions tous le fruit d’une éducation très indé : on aimait My Bloody Valentine et Stereolab, on pouvait éventuellement, le soir, écouter Bernard Lenoir sur France Inter. Et pourtant, cette espèce de savoir-faire marketing, je le sentais déjà en eux. Un jour, j’ai dû leur expliquer que la consécration pour moi serait de passer chez Bernard Lenoir. Ils m’ont répondu que leur but à eux, c’était de passer à Sacrée Soirée, l’émission du mercredi soir de Jean Pierre Foucault. C’était étonnant, on ne pouvait pas imaginer qu’ils rêvaient de succès, de pop culture.

Cléa Vincent : Daft Punk n’a pas utilisé les codes marketing primaires. Ils ont réussi à ne pas mettre de meufs à poil dans leur clip. A la place, ils ont crée un univers imaginaire avec des squelettes et des vaisseaux spatiaux, ce qui est méga classe. Ils ont toujours été beaucoup plus poétiques. Le romantisme reste le fil conducteur de toute la touche française.

En 1996, Daft Punk quitte le label indépendant Soma Quality Recordings pour signer chez la multinationale Virgin. Un an plus tard, Thomas Bangalter dit aux Inrockuptibles que « l’underground, c’est un mot con ». Homework a-t-il participé à brouiller la frontière entre scènes underground et mainstream ?

Cléa Vincent : C’est l’époque où l’on s’est pris dans la gueule la chanson canadienne et la comédie musicale Notre-Dame de Paris. Donc heureusement qu’il y avait la French Touch, sinon on aurait eu une éducation musicale catastrophique. Je remercie toute cette vague, car à part eux, il n’y avait pas grand-chose de cool à la radio.

Pierre Rousseau : En Angleterre, en Allemagne ou aux États-Unis, il y avait déjà des figures de la musique électronique signées sur des majors. Le groupe Inner City, par exemple. A l’époque du disco ou du funk, il y avait aussi des projets chelou signés sur de grandes maisons de disque : Cerrone, Jean-Michel Jarre. Je ne vois pas une vraie cassure.

Raphaël Léger : Comme je ne suivais pas trop ce qu’il se passait dans l’indé, j’ai tout de suite pris Daft Punk comme un groupe mainstream. Une musique de grande consommation qui devenait populaire, dans le bon sens du terme. Homework plaisait à tout le monde et à moi aussi. A la différence de la plupart des trucs de l’époque qui me faisaient plutôt chier.

Étienne Jaumet : A l’époque, on racontait que Daft Punk avait signé le « contrat du siècle ». Ils avaient les épaules pour être en major et cartonner à l’étranger. Et puis comme Thomas Bangalter est le fils d’un grand producteur de disco (Daniel Vangarde, derrière certains morceaux d’Ottawan, La Compagnie créole ou des Gibson Brothers dans les années 70, ndlr), Daft Punk possédait déjà une culture club, un terreau dans lequel piocher. Leur musique pouvait marcher et ils le savaient pertinemment, beaucoup plus que n’importe qui, aujourd’hui, sortant de l’ombre avec un compte Soundcloud.

En règle générale, Discovery, paru en 2001, est considéré comme le disque le plus important des Daft Punk, celui qui a dessiné les contours de la pop des années suivantes. Un album plus marquant qu’Homework, du coup ?

Arnaud Fleurent-Didier : Au lycée, je partageais des goûts avec Thomas et Guy-Manuel.  Seulement, je ne suis pas allé à la fameuse rave Eurodisney en 1993 [où le groupe a rencontré Stuart Macmillan, co-fondateur du label Soma, ndlr.]. De mon côté, je découvrais Jacques Brel, j’étais complètement à la ramasse. Tout ça pour dire que j’ai toujours pensé qu’ils iraient un jour vers des chansons pop.

Raphaël Léger : Homework a un côté manifeste. C’est le disque qui a mis la tarte en premier. Après, Discovery reste l’album de la consécration, celui grâce auquel ils ont touché un public super large, celui sur lequel ils sont allés encore plus loin dans leur style. La première fois que je l’ai écouté, je trouvais même qu’ils allaient trop loin. Le morceau « One More Time » m’a agressé. Je le trouvais vulgaire. Pas putassier, mais presque. Avec le recul, bien sûr, j’adore cet album. Il y a des morceaux magnifiques, comme « Something About Us ».

Rim’K : Homework est plus brut. C’est le premier jet, la première pierre à l’édifice, comme un exutoire. Quand je compare leur carrière à ce que l’on a pu faire avec le 113 ou la Mafia K’1 Fry, c’est pareil : les premiers disques resteront. Ils représentent l’aboutissement de plusieurs années de travail.

Arnaud Fleurent-Didier : J’ai pris plus de plaisir à écouter Discovery même si je trouve qu’il a moins bien vieilli que le premier. Malgré tout, d’un point de vue artistique, un peu faux-cul, je crois que je préfère Homework. Plus radical. Je pense à la basse dans « Da Funk », cette manière de la mettre en avant pour dire : « la musique, maintenant, ce n’est plus écrire des chansons mais produire un son de basse qui tue ». C’est très marquant.

Spéculons un peu : dans vingt ans, Homework aura-t-il vieilli ? D’après vous, comment le percevra-t-on ?

Étienne Jaumet : Il aura bien vieilli, je pense. Ce sera toujours un bon album, avec de la personnalité. Dans l’écriture des morceaux, c’est difficile de faire mieux. Et puis ils ont établi un style. Homework reste un tournant dans l’histoire de la musique française, en tout cas pour celle qui a du succès à l’étranger.

Fuzati : Homework a déjà un peu vieilli. Vingt ans, ça fait beaucoup quand même. Aujourd’hui, le son est tellement compressé. C’est pareil pour plein d’albums de rap, comme ceux de Biggie Smalls. A l’époque, tu avais l’impression que ça pétait grave, et finalement pas tant que ça.

Arnaud Fleurent-Didier : Dans les années 90, j’avais l’impression que tous les musiciens étaient des branleurs ou des drogués un peu crados. Le musicien le plus clean, c’était peut-être Paul McCartney. Thomas et Guy-Manuel, eux, sont des geeks absolus, des bosseurs. Si les kicks sont mortels, c’est parce qu’ils ont travaillé dessus comme des chiens. Comme Air ou Phoenix, ils portent la culture d’un savoir-faire.