Greenroom

Reportage : chasse aux sorcières anti-électro à Buenos Aires

La police aux trousses du moindre beat electro, des clubs qui basculent dans la clandestinité. Ce qui ressemble à un retour à ces années pendant lesquelles la techno était affublée de la pire des réputations est une réalité de la nuit Argentine depuis le passage d’une loi en avril 2016. Résultat : Buenos Aires, le Berlin de l’Amérique Latine, organise sa résistance souterraine.

Trois heures du matin à Buenos Aires. A cet horaire, normalement la fête ne fait que commencer. Entassée dans le salon d’une maison peu éclairée, une foule de vingtenaires balance au rythme battant de la techno. La chaleur est suffocante, les quatre ventilateurs répartis dans la salle ne suffisent pas à faire baisser la température. “Va mettre la tête sous le robinet, tu vas voir ça rafraîchit”, crie un garçon aux cheveux dégoulinants dans l’oreille de son voisin, qui a déjà enlevé son t-shirt. Les odeurs de transpiration, de bière et de joints ne semblent déranger personne. Derrière le DJ, deux grands yeux peints sur le mur à l’encre fluorescente surveillent les corps se déchaîner sur la piste de danse improvisée.

La maison qui ce soir fait office de boîte de nuit clandestine appartient à Franco, Ignacio, Santiago et Matias. Le groupe d’amis y a emménagé il y a à peine quelques semaines, et ils en sont déjà à leur deuxième soirée. Dans cette bâtisse peu entretenue, coincée entre des ateliers de céramique, ils réunissent près de 150 invités pour une longue nuit dédiée à la techno. A l’étage, les canapés du salon ont été déplacés pour laisser place à une piste de danse. La cuisine au rez-de-chaussée abrite un bar, la terrasse fait office de fumoir. Sans oublier l’atout principal de la maison : un toit aménagé en salon à ciel ouvert, accessible par une fine échelle métallique.

D’un festival qui tourne mal à la persécution de la musique électronique

Depuis quelques mois, les ‘house parties’ comme celle-ci se multiplient chez les jeunes argentins. Assis sur un canapé récemment récupéré dans la rue, Franco se sert une bière dans ce qui semble être un ancien pot de confiture. Nous sommes à deux jours de la grande soirée, mais les colocataires réunis cet après-midi dans leur salon semblent confiants. A 25 ans et un diplôme de cinéma fraîchement en poche, Franco est un habitué de ce type d’événements underground. “Il y a toujours eu des fêtes chez les gens, mais maintenant ça explose avec ces histoires d’interdiction” dit-il, maussade, en portant sa bière à la bouche.

L’Argentine s’est en effet lancée dans une drôle de chasse aux sorcières. La nuit tombée, les policiers traquent sans relâche les battements des musiques électroniques, autant dans les boîtes de nuit que chez l’habitant. Depuis six décès lors d’un festival, le Time Warp, en avril 2016, les beats ne sont plus les bienvenus dans un pays où la loi interdit dorénavant tout événement de musique “dont l’instrument principal est un synthétiseur ou un sampler”. Finie la techno, finies les déclinaisons synthétisées de la cumbia. Les musiques électroniques ont dû entrer en résistance.

“Depuis Time Warp, tout est devenu très sensible” confirme Santiago, assis dans un fauteuil face à Franco. Lui était présent au festival lors de l’incident. Ce soir d’avril, il faisait partie d’une foule de 20.400 festivaliers enfermés dans un hangar dont la capacité maximale est limitée à 13.000 personnes. “Je n’avais jamais vu un truc pareil, c’était invivable!”. Survente de billets, manque d’aération, robinets d’eau coupés et trafic de faux stupéfiants, autant d’anomalies qui sont passées au travers du contrôle des autorités. Pour Santiago, pas de doute : “Le gouvernement a clairement sa part de responsabilité dans cette histoire, donc maintenant ils flippent et essayent de se protéger en interdisant tout”.

Dans les jours qui ont suivi la mort des six festivaliers, le gouvernement de Buenos Aires a immédiatement interdit la musique synthétisée dans son sens le plus large, avant d’être imité par les autres provinces du pays. Dans l’attente d’une nouvelle loi pour encadrer les événements massifs, comme le festival Time Warp, les autorités ont tout simplement rendue illégale la musique électronique.

Playlists illégales en boîtes de nuit

“L’autre jour on était à une super soirée de techno au Club Palermo, mais la fête une a tourné court” raconte Franco, toujours assis sur son canapé, en se roulant une cigarette. “D’un coup, le DJ a baissé le son pour mettre un morceau de funk groovy. Changement d’ambiance! On a vite compris quand on a vu les inspecteurs entrer dans la boîte”. Mais face à l’absurdité de cette situation, la censure est vide contournée. “C’est illogique, dès qu’ils sont partis, on a remis de la techno, à quoi ça sert?”

Des histoires absurdes comme celle-ci, à Buenos Aires, tout le monde en recèle. “Le DJ doit toujours garder un morceau de reggaeton à portée de main”, confie Iván Chausovsky, jeune producteur qui organise régulièrement des soirées devenues clandestines. Il raconte même avoir déjà laissé une guitare à côté du DJ, histoire de le faire passer pour un musicien acoustique en cas de contrôle des autorités. Mais les inspecteurs ne sont pas les seuls à déborder d’imagination. “J’ai déjà vu une soirée être fermée soit disant parce qu’il manquait un panneau en braille pour indiquer les toilettes des hommes”, ajoute Iván.

Cette nouvelle situation est un coup dur pour Buenos Aires, le “Berlin d’Amérique latine”. Seulement quatre mois avant la tragédie de Time Warp, le prestigieux site Billboard classait la capitale argentine parmi le top 15 des meilleurs villes pour la musique dance. Le pays a même dû renoncer à ses principaux festivals, comme Creamfield ou Ultra, qui pour la première fois en quinze ans ont été déplacés au Paraguay et au Brésil.

Le boom des soirées clandestines

Retour chez Franco, Ignacio, Santiago et Matias. Il est quatre heures du matin et les invités affluent encore. Devant la lourde porte rouge en métal, ils sont accueillis par un homme baraqué vêtu de noir qui monte la garde. Il ne leur ouvrira que s’ils portent le petit pin’s de Donald Trump avec un chapeau de Noël, et qui sert de ticket d’entrée. Prix : 150 pesos, soit l’équivalent de 9 euros.

Franco va régulièrement voir le vigile pour s’assurer que tout est en ordre. “Ici on est tranquilles, la police n’a pas le droit d’entrer dans une maison, ils ont besoin d’un permis spécial. Mais pour les soirées précédentes, par précaution, on affichait quand même des panneaux sur la porte d’entrée qui disaient ‘joyeux anniversaire’ ou ‘félicitations aux mariés’ avec quelques fleurs pour faire croire qu’il s’agissait d’événements privés en petit comité”.

Son colocataire Santiago acquiesce d’un hochement de tête. « Moi, la première fois que j’ai voulu organiser des soirées, dans mon ancienne maison, j’ai été voir la mairie”, raconte-il. “Ils ont été très clairs : organiser un anniversaire ou un mariage, sans problème, mais une soirée ? Je dois oublier. » Dans un sourire, il ajoute : « Du coup je leur ai dit que j’avais 100 amis à inviter pour mon anniversaire. » Réponse du fonctionnaire : « Tu n’as pas 100 amis, personne n’a 100 amis ». Cette première fois comme les suivantes, la fête sera illégale, avec un œil toujours attentif aux policiers qui rodent, et un maximum de discrétion de la part des invités.

“J’ai entendu parler de l’événement grâce à un ami qui connaît les organisateurs, mais l’adresse était tenue secrète jusqu’au dernier moment, je l’ai reçue seulement hier par WhatsApp”, raconte un grand costaud, qui fait une pause clope sur la terrasse avant de repartir transpirer sur la piste de danse. Comme la plupart des personnes présentes, il ne quitte pas la bouteille d’eau coincée dans la poche arrière de son jean. Un allié de taille pour éviter la déshydratation causée par les pastilles qu’il a consommé.

La drogue à l’origine de la persécution de la musique électronique

La présence de drogues dans les soirées électroniques, c’est justement le point de départ de toute cette histoire. Au lendemain de l’incident de Time Warp, tous les médias du pays étaient en boucle sur les drogues synthétiques, et plus particulièrement les pastilles Superman consommées par les six festivaliers décédés. D’où la nécessité, selon le polémique juge Gallardo, de faire immédiatement interdire cette musique qui pousserait au vice.

Une décision qui est pourtant loin de faire l’unanimité. A l’Agence Gouvernementale de Contrôle (AGC), l’organisme qui supervise les établissements de la ville, la nouvelle est reçue avec scepticisme. “On est obligés de l’appliquer parce que c’est notre rôle, mais ça n’empêche qu’on trouve l’idée absurde” avoue Diego Pérez, responsable de l’attribution de permis pour la ville de Buenos Aires. Son bureau est envahi de dossiers jaunes empilés dans l’attente d’être traités. Pérez continue : “Non seulement ça n’a pas de sens d’interdire un genre musical pour lutter contre la consommation de drogues, mais en plus ce que dit le texte est très vague”.

Dans la pièce voisine, son collègue abonde dans le même sens. “Parfois les inspecteurs qui vont aux soirées ne sont même pas capables de déterminer si c’est de la musique électronique” raconte Gustavo May, responsable de l’inspection des événements. “Du coup ils m’appellent pour demander si la musique qu’on entend est autorisée ou pas” dit-il l’air désolé.

Les hommes de Cromañón

Mais la persécution de la musique électronique ne s’explique pas seulement par la lutte contre la consommation de drogues. En interdisant la production d’événements massifs, les autorités cherchent surtout à éviter de nouveaux drames liés à l’irresponsabilité des organisateurs. Car si la réaction de la population suite à Time Warp a été aussi violente, c’est que l’incident a ravivé un traumatisme encore très présent dans l’esprit des argentins: la tragédie de Cromañón.

Le 30 décembre 2004 à Buenos Aires, la boîte de nuit Cromañón a pris feu faisant 194 morts et 1432 blessés. Le plus grand accident non-naturel de l’histoire du pays. Une tragédie qui aurait pu être évitée si les mesures de sécurités avaient été respectées : l’incendie a été déclenché par des feux du Bengale allumés dans une salle dont les sorties de secours étaient bloquées. Et ce malgré les contrôles des autorités. Il y a eu un avant et un après Cromañón dans la vie nocturne argentine. Les années qui ont suivi, la majorité des boîtes de nuit et centres culturels se sont vus retirer leurs licences pour non-respect des normes de sécurité, les obligeant à mettre la clé sous la porte.

Diego Bulacio a vécu au premier plan ce que des sociologues argentins ont appelé “l’effet Cromañón”. DJ et producteur, plus connu sous le nom de Villa Diamante, Diego côtoie la scène électronique argentine depuis plus de vingt ans. Grâce à son label ZZK (prononcer Zizek), il est devenu l’un des principaux ambassadeurs de l’électro-folklore, mélange inédit entre rythmes traditionnels latino-américains et beats électroniques. Un style unique qui s’est propagé bien au-delà du continent sud-américain, à commencer par les boîtes de nuit de l’est parisien. Mais si l’Argentine fait danser le monde entier, ironiquement, à Buenos Aires se déhancher est presque devenu un luxe.

Aujourd’hui derrière le comptoir de son magasin de disques, Diego se souvient des années difficiles qui ont suivies la tragédie. “Peu après Cromañón, j’organisais une soirée et les inspecteurs ont débarqué” raconte-t-il le nez dans ses papiers. “Ils m’ont demandé ‘Tu peux mettre une musique qui ne fait pas danser?’. Donc j’ai mis du reggae et ils m’ont dit ‘Non mais sans aucun beat, quelque chose d’encore plus tranquille’. Du coup j’ai mis des jolies petites chansons” dit-il en mimant ironiquement quelqu’un qui joue mélancoliquement de la guitare.

Un homme entre dans le magasin, à la recherche d’un disque pour son frère. Une fois son client reparti satisfait, Diego reprend: “Il y a toujours eu une persécution depuis Cromañón. Avant c’était plus le rock, parce que le soir de l’incendie il se trouve que c’était un concert de rock. Maintenant depuis Time Warp ils ont décidé de s’en prendre à la musique électronique”. Dans ce contexte difficile, Diego a vu plusieurs artistes quitter leur Argentine natale, comme la chanteuse d’électro-cumbia La Yegros qui s’est installée en France où elle cartonne depuis trois ans.

Il est neuf heures du matin sur le toit de la maison, Buenos Aires se réveille. Un couple fume assis sur le muret, lunettes de soleil sur le nez malgré la fine pluie qui commence à tomber. Un jeune homme s’approche du canapé où s’est endormie une fille en petite robe rouge, sa chevelure noire en bataille. “Hey, on a perdu Amy Winehouse”. Il a du mal à parler, la mâchoire encore crispée par les effets de la drogue.

Malgré les interdictions, les jeunes argentins ne sont pas prêts de mettre fin à leurs soirées de musique électronique. Comme toujours en Argentine, “la loi a deux faces : celle qui est écrite et celle qu’on applique réellement” dit Franco. “Moi je le vis au quotidien avec ma moto. Je roule souvent sans casque, et je croise des policiers qui ne me disent rien. C’est fou, il y a énormément de lois qui interdisent énormément de choses, mais en même temps on continue à le faire” dit-il, le sourire en coin.

“Dans ce pays on commence par tout interdire en bloc, après on réfléchit à ce qu’on peut faire” amène Santiago en se levant du vieux fauteuil en cuir. “Mais finalement la seule chose qu’ils pénalisent avec ces histoires c’est la culture” lance-t-il l’air las, avant de conclure: “Aujourd’hui j’ai vu un jeune homme qui avait un oeil tatoué sur la nuque. C’est très argentin ça, il faut toujours avoir un œil partout parce que tu ne sais jamais quand ils peuvent te tomber dessus”.