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MGMT, SBTRKT, PWR BTTM : ils ont tué la voyelle, ils s’expliquent enfin

MGMT, SBTRKT, PWR BTTM : ils ont tué la voyelle, ils s’expliquent enfin

Depuis six ans bon nombre de jeunes groupes dans tous les styles se donnent un nom sans voyelles. Au point d’arriver à saturation ? Explication à mi-chemin entre marketing, linguistique, et effet de mode.

Au départ ils s’appelaient Mondrian, comme le peintre. Puis, peut-être par envie d’exotisme, ils se sont renommés Singapour. A l’arrivée, surprise, ils ont opté pour un tout à fait cryptique SNGPR. Qu'est-ce qui a mené à cette décision ? « On a pris Singapour, qui était un mot qui sonnait bien d’après nous, et on a enlevé les voyelles pour se différencier de la ville, expliquent les membres de ce duo électro, Les Gordon et Roman Oswald. Et puis ça permettait d’avoir facilement un bon logo. » Du côté des bruxellois de BRNS, on ne dit pas autre chose. D'abord baptisé Brains, le quatuor décide en dernier recours de transformer son nom en BRNS. Même question que pour SNGPR : pourquoi ? Prosaïquement Antoine Meersseman, bassiste du groupe résume : « Quand on a commencé à marcher, on a vu que c’était un enfer pour nous retrouver sur Google. Tu tapais notre nom sur Google et tu tombais sur des sites de centres de recherche médicale sur le cerveau. Donc on a enlevé les voyelles et on a mis les 4 lettres en majuscules, histoire que ça soit fort visuellement. »



De quoi un peu mieux envisager une tendance en cours depuis quelques années, si bien qu'il est difficile de parcourir une playlist ou la programmation d'un festival sans tomber sur un MGMT, SBTRKT, SCNTST, PWR BTTM ou MLKMN. Bref, sur ce sempiternel groupe dont le nom s'affiche en majuscules et ne contient aucune voyelle. Si le phénomène ne date pas vraiment d’hier, pourquoi persiste-t-il autant ? On pourrait dater la naissance du phénomène à 2007, avec l’explosion du premier album de MGMT (prononcer « Management »), Oracular Spectacular. Suivront ensuite MSTRKRFT (prononcer « Mistery Kraft »), SBTRKT (« subtract »), HTRK (« hate rock »), STRFKR (« starfucker »), BLK JKS (« black jacks »).



Loin de la simple idée qui voudrait que les noms de groupes deviennent des marques aussi faciles à transformer en logo que Darty ou la Matmut, il existe des raisons de fond à une telle évolution. Adapter à l’époque les grandes heures du roman culte de George Perec, La Disparition et ses 300 pages livrées sans la lettre « e » ? Pas forcément à en croire Tyler Schnoebelen. S'il y a bien un expert en nom de groupes, c'est lui. Ce linguiste de la Silicon Valley (il a travaillé pendant huit ans à la communication numérique de Microsoft) a en effet réalisé une étude complète sur l’histoire des noms de groupes de musique commençant par « The » au début des années 2000, alors qu’il était chercheur à l’Université de Stanford. Pour lui, cette tendance est en phase avec la psychologie de la jeune génération. « Aujourd’hui : on a moins besoin de parler, de prononcer le nom d’un groupe de manière orale, pour qu’il se fasse connaître, analyse-t-il. Avec Internet et l’écriture au clavier sur les smartphones et ordinateurs, on se retrouve dans un mode de communication beaucoup plus textuel qu’oral par rapport au passé. On lit plus les choses qu’on les écoute, souvent en abréviations. »



Le choix de supprimer certaines lettres permettrait ainsi de créer un message codé que seuls les fans pourraient comprendre. Notre linguiste poursuit : « Même sans les voyelles, on peut deviner la signification d’un mot. Du coup, la simple écriture du nom de groupe peut créer un phénomène d’appartenance sociale en tant que fan. Si vous savez prononcer le nom de SBTRKT, vous pouvez prouver que vous ‘savez le dire’ et que donc vous êtes un vrai fan. » Attirer le regard, dans une nouvelle culture de l'écrit et auprès de fans dont la capacité d'attention réduit à vue d’œil. « Si tu vois un nom sans voyelles et tout en majuscules au milieu d’une playlist Spotify/Deezer ou dans un article, ça va forcément attirer l’oeil. C’est le moyen le plus efficace de se faire remarquer », ajoute Olivier Rigout, directeur artistique du label/agence Alter K. « Il ne faut pas oublier que sur Internet, l’écriture en majuscule revient à crier de manière écrite », conclut Tyler Schnoebelen.