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Le Brexit peut-il décimer la musique anglaise ?

Le Brexit peut-il décimer la musique anglaise ?

Quelques mois après l'annonce du Brexit, certains acteurs de l'industrie musicale anglaise commencent à ressentir les premiers effets d'une scission européenne. Et si chacun essaie de s'organiser en fonction, un doute persiste : l’industrie pop peut-elle survivre au choc ? Voici ici le guide des sorties (d’Europe), le vrai, appliqué à la Perfide Albion musicale.

Dans un élan politique oscillant entre le touchant et le hasardeux, Gruff Rhys annonçait en avril son amour pour l'Union Européenne dans la chanson « I Love EU ». L'ancien leader des Super Furry Animals était donc en campagne. Contre le Brexit. Tout comme 77% de l'industrie musicale anglaise, selon un sondage réalisé en mai dernier par la British Phonographic Industry. Parmi ses 77%, on compte Jim Simpson, organisateur du Birmingham Jazz & Blues Festival, dont la colère ne redescend pas depuis ce fameux vote du 23 juin. « Au fil des années, j'ai établi des relations avec des salles, des artistes et des organismes culturels un peu partout en Europe. Comme la musique est quelque chose de très personnel, je me suis mis à considérer beaucoup de ces personnes comme de véritables amis. J'ai donc été consterné par le résultat du vote sur le Brexit. Ça m'a vraiment mis mal à l'aise vis-à-vis d'eux, j'ai eu l'impression de me détourner de mes amis. »

Plus que les relations humaines, le Brexit va surtout se ressentir dans le commerce et les mouvements des personnes. D'où un impact majeur sur l'industrie musicale, qui repose avant tout sur la circulation des bien et des individus. Et d'ailleurs, ce départ de l'Union Européenne commence déjà à taper là où ça fait mal : le portefeuille.

« Nous allons devoir annuler des concerts »

Avec une livre sterling ayant perdu près de 15% de sa valeur face au dollar, les festivals sont sans doute les grands sacrifiés de l'équation. « Les cachets que nous versons en livres sterling aux artistes sont désormais beaucoup moins intéressants pour eux. Nous allons donc devoir trouver des fonds pour les compléter. Mais certaines des institutions avec qui nous travaillons nous retirent les subventions à cause de coupes dans leurs budgets », explique encore Jim Simpson. Un problème que ne fait qu'accentuer l'augmentation soudaine du prix des billets d'avion pour venir au Royaume-Uni, comme l'explique Donald Shaw, organisateur de Celtic Connections, le plus grand festival de musiques traditionnelles en Écosse : « Par exemple, un billet d'avion pour faire venir des artistes de Nashville coûtait 600£ (700€, ndlr) et il est maintenant à 900£ (1060€, ndlr). Ce n'est pas possible, nous allons devoir annuler des concerts ! »

Outre les festivals, qui doivent déjà composer avec les conséquences économiques du vote, d'autres séismes sont à prévoir dans l'industrie musicale anglaise, qui pèse près de 4 milliards et demi d'euros et 120.000 emplois dans l'économie de l'île. Pour le moment, alors que le Brexit n'est pas encore en vigueur, les artistes internationaux doivent obtenir un seul visa pour tourner dans tout l'espace Schengen, Royaume-Uni inclus. Dans un monde post-Brexit, les groupes du reste du monde devront en sus se munir d'un nouveau visa pour leurs seules dates en Grande-Bretagne. La réciproque sera vraie, en pire, pour les artistes anglais souhaitant tourner en Europe, qui devront sûrement respecter les règles de Schengen en avançant des preuves de fonds. En définitive, les promoteurs devront se porter garants financièrement pour leurs artistes et prendront donc fatalement moins de risques, ce qui signifie que le nombre de groupes anglais à même de partir en tournée diminuera.

On spécule également sur la mise en place du « carnet », un inventaire du matériel d'un artiste, destiné à empêcher la fraude à l'import-export. Son coût à l'année : entre 1000 et 2000 livres. Malgré tout, Dave Haslam, DJ culte de l'Haçienda et journaliste musical, reste optimiste : « Je ne pense pas que les artistes européens vont arrêter de venir en Angleterre. Avant, les gens de Manchester allaient dans des clubs de Manchester écouter des DJ de Manchester. Mais les choses ont changé et le clubbing est maintenant quelque chose de plus global. L'ancien modèle est mort. À Manchester, les gens veulent écouter des DJ de Paris ou de Berlin. C'est pareil pour les concerts. Le Brexit n'y changera rien. »

« Pour nous, le Brexit n'a absolument aucun effet négatif »

Enfin, le rétablissement des barrières douanières fera monter le prix des biens physiques à l'export (donc celui des vinyles et des CD), alors même qu'en 2015, un album sur quatre vendu en Europe était l’œuvre d'un artiste britannique. Seulement, s'il y a bien un secteur qui peut se frotter les mains, c'est bien celui de la fabrication de vinyles à l'export, comme l'explique Jason Leach de Andvinyly : « Pour être tout à fait honnête, dans notre secteur le Brexit n'a absolument aucun effet négatif. Au contraire, comme la livre sterling est très basse, nous sommes beaucoup moins chers que ce que nous étions avant le Brexit. Par exemple, il est beaucoup plus intéressant aujourd'hui pour un artiste français de presser son disque au Royaume-Uni. Nous avons déjà constaté une augmentation de la demande car nos prix sont en livres. Le Brexit devrait donc relancer le business des usines de pressage. »

Mais surtout, alors que le Brexit reste encore souvent une affaire d'expectatives, c'est une même affirmation qui revient souvent dans la bouche des différents acteurs du secteur de l'industrie musicale : ce genre de contexte politique n'a finalement jamais empêché les musiciens de composer de bons morceaux. Surtout en Angleterre, comme le souligne Dave Haslam : « Au final, les européens comprennent enfin que l'Angleterre n'est pas un pays 100% cool. Ça a toujours été un peu pourri ici. Il y a beaucoup de gens très conservateurs et frileux. C'est aussi ça qui fait que notre culture musicale est si forte, c'est ça qui donne goût à la rébellion chez ceux qui se sentent à la marge. On dit parfois que Thatcher a enfanté le mouvement punk. On peut donc espérer que le Brexit donnera lui aussi naissance à pas mal de bonne musique. »