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On a vu l’avenir : sept pronostics (pas si) fous pour 2017

On a vu l’avenir : sept pronostics (pas si) fous pour 2017

Certains avaient prédit l’élection de Trump, d’autres annonçaient la fin du monde pour le 21/12/12. En prenant un peu moins de risques, Green Room s’est plié au jeu des pronostics pour 2017. Au programme : réalité virtuelle, Souterraine, domination des algorithmes. Sans oublier le prochain symbole du made in France. Un homme à tonsure de moine, évidemment.

PREMIERE VISION : AVEC LA SOUTERRAINE, L’UNDERGROUND FRANÇAIS VA PASSER DANS LE MAINSTREAM

Après avoir mis sur orbite Aquaserge, Eddy Crampes et Barbagallo, qui ont respectivement signé ou publié leurs derniers albums chez Born Bad Records, Warner Chapell et Arista, le (non-)label-collectif-nébuleuse La Souterraine a eu droit à sa carte blanche lors de la dernière édition des Transmusicales de Rennes et à l’adoubement du temple de la hype mondiale, Pitchfork. Tout le long de l'année 2016, lentement mais sûrement, entre signatures et programmation en radio pour ses groupes, La Souterraine a étendu sa toile. “C'est long, ce sont des petits gains de territoire, d'influence”, explique Benjamin Caschera, l'un des deux cofondateurs du bazar avec Laurent Bajon. L'ambition du duo est aussi joyeusement bordélique que le pitch-même du projet, et c'est peut-être pour ça que ça marche : infiltrer le système par le bas, dans une forme de bouche à oreille propulsé par des compilations hebdomadaires, avec la volonté de "reconstituer l'archéologie du futur" de la pop chantée en français. Caschera prend l'exemple de target="_blank">La Vis Cachée : “Ce groupe, avec très exactement 23 fans sur Facebook, nous a envoyé une reprise de ‘Et maintenant’ de Gilbert Becaud, qu'on a mise sur une compil, et deux jours après, elle s'est retrouvée en playlist sur Radio Première Canada, le France Inter canadien.” Si depuis l’été 2013, La Souterraine sert de trampoline ou de vecteur aux génies inconnus de l'hexagone, Bajon et Caschera vont en faire une association pour donner un semblant de structure aux activités diverses de La Souterraine. Un pas de plus vers l'âge adulte ? Vers la conformité du marché ? Pas vraiment, à en croire Caschera. “Ah non, on va continuer à mettre nos compiles en téléchargement libre. Passer à une formule payante, ce n'est pas imaginable.”

DEUXIEME VISION : LES ALGORITHMES VONT CHAMBOULER L’INDUSTRIE DU DISQUE

Interview de Quentin Lechémia, fondateur de My Band Market

L'algorithme de recommandation de Spotify a transformé la manière dont on découvre la musique. Est-ce qu'on va s'arrêter là dans le domaine ?

Cet algorithme est très fort, car il prend en compte les tempos, chaque note, chaque rythme de chaque morceau. Ils pourront le perfectionner, mais à mon sens, l'avenir, c'est plutôt les playlists en fonction des humeurs, voire même en fonction de votre personnalité tout court. Un algorithme pourrait prédire, en fonction de la personnalité d'un auditeur, ce qu'il souhaitera écouter. C'est plus intrusif, mais c'est aussi plus personnalisé.

Avec My Band Market, vous travaillez également sur des algorithmes. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous faites ?

Nous récupérons et analysons les données de deux millions d'artistes dans le monde, sur les réseaux sociaux, sur YouTube, Spotify ou Soundcloud. En parallèle, on surveille près de 200.000 médias musicaux pour traquer leurs articles en temps réel et voir quels artistes les intéressent. Et tout cela grâce à des algorithmes et à de l'intelligence artificielle. Une fois toutes ces données récupérées, l'algorithme nous donne une cote sur 100 pour chaque artiste. En gros, cette technologie nous permet de prévoir quels artistes sont en train d'émerger dans le monde entier en temps réel. Des données qui intéressent beaucoup les labels et certaines marques.

Ça ne tue pas un peu le facteur humain propre à la musique, ça ?

Découvrir la star de demain grâce à un algorithme, c'est possible si on arrive à bien dépeindre le présent et bien cerner les tendances en temps réel. Mais ça se base sur un succès déjà naissant. En revanche, prédire celui qui va réussir dans deux ou trois ans, c'est encore impossible. Demain, on peut imaginer un monde où ce qui passera sur les radios commerciales aura été décelé voire même composé à l'aide d'algorithmes, mais les vrais succès artistiques ou critiques ne pourront pas l'être. Au final, c'est quand même l'humain qui décide.

TROISIEME VISION : LA TONSURE DE MOINE VA DEVENIR COOL

12 février 2018, dernier étage de la Trump Tower de New York réaménagé pour l’occasion en amphithéâtre romain. Sur scène, des hologrammes de Gorillaz tentent quelques vannes au sujet des sextos envoyés par le Président Trump à Asma El Assad, épouse de Bachar, puis décachètent l’enveloppe annonçant le gagnant du best alternative album ; récompense  glanée par le passé par Radiohead, Nirvana, U2, et même Phoenix. “… and the winner is…  mister Jacques ! Ouh la la !” Mais voilà, Jacques (Auberger de son vrai nom, Strasbourgeois et fils d’un chanteur oublié de variété) n’a pas fait le déplacement. En revanche, il a envoyé une vidéo de remerciement sur laquelle il adopte la position du lotus sur une plage de Goa et se met à léviter. Le tout sous le regard bienveillant de gamins des rues indiens et de vieux hippies allemands aux yeux aussi fatigués que leurs sandales. Sur le front des exports musicaux made in France, il y a eu Daft Punk, Air, Phoenix, M83, Justice, Christine & The  Queens. Le prochain sur la liste a toutes les chances de s’appeler Jacques, de pratiquer l’électronique à base de samples de matériaux de récupération et de porter… une tonsure de moine. Gilles Peterson, célèbre DJ Anglais connecté sur les sons venus du monde entier : “Son single,Dans la radio, me fait le même effet que le Bouge de là de MC Solaar”. Depuis 2014, et une conférence TED ayant pour intitulé “Les chemins de la confiance”, la côte de Jacques, 25 ans, n’en finit pas de grimper. Pour ça il alterne pièces de musique électronique malsaine (“Tout est magnifique”) puis balance un single mélodiquement impeccable (“Dans la radio”) aux paroles mi ébahies mi prophétiques “C’est bien la première fois que j’entends ma voix, en dehors de moi, dans la radio.” Il teste sa formule live pendant les manifestations des collectifs Nuit Debout, mais accepte aussi des DJ sets lors de fêtes privées en marge du festival de Cannes. “Mon travail, si tu veux, ce n’est pas de faire de la musique, mais de trouver un moyen rationnel pour vivre sans manquer de rien, théorise Jacques le décroissant. Donc je squatte, je récupère, j’ai un mode de vie frugal.” En 2017, donc, cette créature improbable entre Sébastien Tellier, la Brigitte Fontaine fumée des 70s et un gourou new age devrait sortir son premier album et étendre le domaine de sa techno transversale. “Les quelques fois où j’ai essayé de fuir la musique, j’ai eu comme un vide à l’intérieur de moi-même. Puis j’ai foncé dans ce vide. Quand je pense que ça ne va pas marcher pour moi, ça se met à marcher.” CQFD.

QUATRIEME VISION : ON IRA VOIR DES CONCERTS EN RÉALITÉ VIRTUELLE

Deux années qu’il prépare son coup dans l’ombre. En 2017, un jeune londonien en hoodie vivant jusqu’alors dans une banque réhabilitée en squat, est dans les temps : “Je veux qu’on écoute la musique d’une nouvelle façon. Ni streaming, ni ordi portable. Nous allons donner des concerts en réalité virtuelle ou réalité augmentée. A chaque fois dans des lieux tenus secrets. Vous vous asseyez en cercle autour du groupe dans un cadre de réalité augmentée. Puis vous passez en réalité virtuelle pour écouter notre album et regarder un court-métrage. Il y a du vent, des changements de température, des vibrations. Le show dure 9 minutes. Et à chaque fois nous jouerons une partie différente de l’album.” Celui qui parle avec fougue de son nouveau projet s’appelle Roman Rappak. Il est connu comme le leader du groupe électro-rock target="_blank">Breton. Les deux albums qu’il a sortis avec cette formation se sont bien vendus. Aujourd'hui, le garçon a des envies de révolution. Puisque le business si vertical de la musique n’a pas compris qu’il était devenu obsolète depuis que les communautés virtuelles sont la norme, alors il est temps de lui porter l’estocade finale. La réalité virtuelle pourrait être un cheval de Troie. Surtout depuis qu’elle a fait son apparition dans plusieurs clips parmi les plus marquant de l’an passé (“Crown” de Run The Jewels, ou encore “Not Above That” de DAWN). Breton veut pousser plus loin cette logique de la musique immersive que permettent désormais les casques Oculus Rift, Samsung Gear VR ou Google Carboard. “En 2017, la frontière entre le public et les musiciens est vague, complète Roman. A travers une application, le public manipulera l’album, proposera ses propres sons et contrôlera même les concerts… “ Pas encore de date officielle pour ce coup de force, mais la prise de distance de Breton avec le business n’amuse pas tout le monde. D’ailleurs Roman Rappak a dû se séparer de son ancien management. “Ils trouvaient que notre projet était une insulte à l’industrie musicale.” Exactement ce que certains disaient de l’album de Radiohead, In Rainbows, sorti par surprise et sans promo il y a dix ans. Bon signe, donc.

CINQUIEME VISION : LE BLOCKCHAIN VA RENDRE LE POUVOIR AUX ARTISTES

Certains musiciens technophiles en parlent déjà comme du plus grand bouleversement pour leur industrie depuis le mp3. Pour schématiser, la blockchain est une base de données partagée, distribuée sur tous les ordinateurs des membres d'un réseau. Car sans propriétaire centralisé et avec une distribution des données sur une myriade d'ordinateurs, la blockchain est en pratique quasiment inviolable. En outre, chacun peut consulter l'intégralité des interactions et transactions effectuées sur le réseau. Ce qui pourrait se produire demain ? D'un côté, les labels et musiciens du monde entier mettront en ligne leurs morceaux et leurs métadonnées (producteur, compositeur, date de création, etc) sur une base de données géante. De l'autre, les fans pourront continuer à acheter ou streamer leurs albums comme auparavant, sauf que les paiements se feront de manière automatique, instantanée et surtout, transparente. Sans les temps de latence et les erreurs comptables en cours aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout : les artistes pourront contrôler en temps réel leur nombre de ventes mais aussi le prix de leurs compositions au cas par cas. Par exemple, plutôt que de passer par des agences pour synchroniser leur musique pour une publicité, la marque pourra payer le prix "spécial marques" et utiliser le morceau selon les conditions fixées en amont par l'artiste. En clair, la blockchain aura pour effet de rendre obsolète nombre d'intermédiaires en place dans l'industrie musicale, ou plus probablement de modifier leur rôle à l'avenir. Et tout ça au profit des artistes.

SIXIEME VISION : LA POP VA SE REPOLITISER

Récemment interrogée par The Guardian, la chanteuse et performeuse Amanda Palmer s’enthousiasmait : "Vous allez voir, Donald Trump va redonner une seconde jeunesse au punk rock (…) Nous allons assister à une renaissance de l’art satirique et politique…” Se pose de nouveau la question de l’influence de la société sur la musique actuelle et vice-versa. Surtout en cette année 2017 où il va être question de commémorer les quarante ans de la secousse punk et son combat (rock) contre les leaders de l’époque, Margaret Thatcher et Ronald Reagan en tête. Dans le viseur de ceux qui voudraient marcher sur les traces de The Clash ou des Dead Kennedys, les ennemis ne manquent pas : gouvernements ultra conservateurs, politiques d’austérité, sentiment d’être toujours du mauvais côté de la mondialisation, montée des fanatismes religieux, tensions raciales, pouvoir déconnecté de sa base électorale, etc…  Dès lors, pourquoi ne pas imaginer que la musique va de nouveau tenter d’infléchir la marche du monde tel qu’il va mal ? En 2016, déjà quelques coups de semonces. La formation du super groupe Prophets Of Rage - dont le line-up compte Chuck D (Public Enemy), B-Real (Cypress Hill) ainsi que Tom Morello (Rage Against The Machine) – et la tournée anti-Trump Make America Rage again qui en a découlé en est un exemple. En Russie, le retour aux affaires des Pussy Riot, le trio punk que Poutine avait fait enfermer en est un autre. Dans l’Angleterre post-Brexit, la rappeuse poétesse Kate Tempest fait désormais figure de porte-parole générationnelle depuis que son titre “Europe is Lost” tourne sur toutes les radios FM du Royaume-Uni. Dans un monde où le regain d’intérêt pour des musiques reliées aux causes du Black Power (spoken word, free jazz) et des figures engagées du passé (le Nigérian Fela Kuti, le jeune Dylan période protest singer) sont palpables, cela pourrait donner un certain poids aux prévisions d’Amanda Palmer.

SEPTIEME VISION : N’IMPORTE QUOI : LE CD COMME OBJET DE COLLECTION

“Vous ne le savez pas, mais votre vieille rangée de CD vaut peut-être une fortune”. Par ce titre volontairement exagéré, l’hebdomadaire anglais, le NME, dressait en novembre dernier la liste des CD les plus recherchés par les collectionneurs. Parmi eux, un pressage limité du Slim Shady E.P d’Eminem pour… 11500 euros. Mais inversons la logique qui voudrait que le CD (- 11,6 % de ventes par rapport à l’an passé tout de même) finisse en produit de musée. L’industrie musicale, on le sait, a toujours su s’accorder des sursis en ressortant de son chapeau des choses obsolètes revendues sous l’étiquette “nouvelle tendance” - retour du rock, retour du vinyle, retour de Jacques Brel renommé Stromae, etc… Jordan Passman, créateur de l’entreprise Score a score, spécialisée dans la vente de musique pour le cinéma, la télé et la publicité, a une vision : “La meilleure vente de l’année, c’est un coffret en CD des œuvres de Mozart (459 euros tout de même, ndlr). Kanye West, et Lady Gaga sont loin derrière. Ca s’explique déjà par le fait que le classique s’adapte aux modes avec dix voire quinze ans de retard. Maintenant il faut que l’industrie entière prenne exemple sur ce segment de marché stable. Je pense que ces gens ont des exigences assez en phase avec le monde de la consommation qui arrive : ils veulent que la musique reste un objet, mais que cet objet soit facile à transporter ou à ranger chez soi.” Vrai. D’autant plus que, pour la première fois depuis dix ans, les ventes de vinyle se tassent (aux Etats-Unis, rien que pour le premier semestre 2016, on a observé une baisse de - 9,1 % des ventes pour les nouvelles sorties en vinyle). Partant de là, qu’est ce qui pourrait empêcher le Compact Disc de reprendre une place de dernier rempart avant que tout bascule définitivement dans l’ère du streaming et de l’immatériel ?