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Bonobo, la consécration

Bonobo, la consécration

Le pilier de Ninja Tune, Bonobo, sort un sixième album nommé Migration alors qu’il n’a jamais été aussi attendu au tournant. Et c’est peut-être son meilleur.

Bonobo, alias Simon Green, n’est pas né de la dernière pluie. L’Anglais a fêté ses 40 ans l’année dernière, et a déjà dépassé les quinze ans de carrière. Son premier album, Animal Magic, est sorti en 2000 chez Tru Thoughts. Juste avant cela, son grand ami Amon Tobin, rencontré à l’université de Brighton (sur la côte Sud anglaise), l’avait même aidé en produisant une ligne de basse sur « Scuba », extrait de son premier EP du même nom. C’est Tobin aussi qui lui avait permis de signer chez Ninja Tune par la suite, label dont il deviendra vite un pilier inamovible. Une quinzaine d’années plus tard, son dernier album en date, The North Borders (2013) lui a permis pour la première fois de dominer les charts électroniques anglais et américains, lui octroyant le droit de publier la même année une compilation pour la prestigieuse série LateNightTales (qu’il clôt d’ailleurs par un spoken word de l’acteur Benedict Cumberbatch, alias Dr Strange). Son aura déjà conséquente lui a permis d’acquérir un nouveau statut ces dernières années.

Bonobo et les Français

Cette électronica poétique, teintée de samples de musique world, et parfois de guitares et autres instruments plus traditionnels, est en effet devenue le centre du monde de toute une génération de jeunes producteurs français (sans compter les Disclosure, Flume, etc). Ceux qui ne jurent pas que par le tout-dancefloor, ceux qui plutôt que de se construire autour des références French Touch (génération 1 et 2) sont allés chercher au-delà des frontières, vers des producteurs comme Flying Lotus et donc comme Bonobo (et toutes les pointures du label Ninja Tune). Petit Biscuit déclarait ainsi à Greenroom en avril : «Je me suis lancé dans la production à 12 ans. Le déclic fut la découverte de la musique électronique un an plus tôt, avec des mecs comme Bonobo.» De son côté, Fakear confiait cet été à Konbini son amour pour la musique de Bonobo. «Il y a eu Black Sands de Bonobo, j’en ai pleuré. Je me suis rendu compte que c’était possible de faire de la musique électronique avec de vrais instruments. Ça a ouvert plein de portes. Superpoze et moi, on a tous les deux pris une sacrée claque avec Black Sands.» Si Bonobo lui-même ne se rend pas compte de ce rôle d’idole pour la nouvelle génération française (il semble surpris qu’on le lui annonce), il se souvient de sa rencontre avec Fakear. «C’est un producteur talentueux, il avait fait une première partie pour moi à Paris (en 2014 aux Folies Bergères, ndr) et on me parle toujours de lui quand je suis à Paris. Du coup, je l’ai invité quand on m’a proposé de programmer une soirée Warehouse Project à Manchester, il y avait aussi Jon Hopkins, Gilles Peterson ou Romare. On n’a pas vraiment eu le temps de discuter hélas, je ne suis pas très disponible les soirs où je joue.»

Sans domicile fixe

Ce sixième album de Bonobo ne s’appelle pas Migration pour rien et c’est Bonobo lui-même qui explique le thème de l’album. «Il est intéressant de voir comment une personne peut prendre une influence d’une région du monde puis l’emporter avec elle pour influencer une autre partie du monde.» Une réflexion qui lui est venue à la suite d’une tragédie personnelle, la mort d’un proche. «Ma famille et moi sommes tous dispersés aux quatre coins du monde, finalement les funérailles ont eu lieu à Brighton où j’ai grandi. Mais je me suis demandé comment qualifier son chez-soi lorsqu’on bouge constamment. Est-là où l’on vit, où là d’où l’on vient?»

C’est que Bonobo a eu la bougeotte, ayant grandi et étudié dans le Sud de l’Angleterre, percé dans le sillon londonien de Ninja Tune, avant de quitter l’Angleterre pour les États-Unis. Il a un temps vécu à New York, avant de traverser le pays entier pour se relocaliser à Los Angeles, où il vit aujourd’hui. Une partie du disque est née à New York, où il tient depuis fin 2015 une résidence au club Output. «Je crois que je ne suis pas principalement connu pour mon travail de DJ, semble-t-il déplorer, encore moins pour ma facette clubbing. Pourtant ces inspirations ont toujours fait partie de ma musique. Là-bas je ne joue que des sets de six heures, ça me permet de faire ce que je veux, d’installer des ambiances. J’ai aussi testé sur place, parce que le sound system est incroyable, beaucoup de morceaux que j’avais composés sur la route. Le public a ainsi eu un impact réel sur mon disque, sa réaction servait de validation pour mes titres. Certains ne font pas partie de l’album parce qu’il n’a pas réagi autant que je l’espérais.»

Une autre partie du disque a été composée à domicile une fois le déménagement à Los Angeles terminé, notamment tous les morceaux les plus pop et vocaux. «J’ai déménagé à Los Angeles parce que la ville est relaxante : je suis loin de l’agitation d’Hollywood, à l’est et l’atmosphère y est calme. Rentrer dans ce genre d’ambiance après une tournée est salvateur. À côté de chez moi vivent les Grizzly Bear ou Vampire Weekend, sans compter que la scène électronique s’y réveille aussi, probablement à cause des tarifs exorbitants de New York.»

Invités de choix

Ces morceaux vocaux, Bonobo les a faits avec des invités bien choisis. On retient par exemple le très beau « Break Apart » avec la voix androgyne de Rhye. On y croise aussi le groupe de musique gnawa (venue des peuplades subsahariennes qui se trouvent dans les pays arabes) Innov Gnawa. Mais c’est surtout Nick Murphy, ex-Chet Faker, qui fait une apparition remarquée, grand copain de Bonobo depuis leur rencontre il y a trois ans, alors que Murphy ouvrait pour Bonobo. Plus étonnant, on trouve même un sample de l’ancienne gloire R & B Brandy sur le morceau « Kerala », trituré pour le rendre moins limpide. Mis bout à bout, ces morceaux créent une migration particulièrement équilibrée entre moments pop et passages plus dansants, en faisant peut-être la pièce maîtresse de la discographie de l’Anglais.

 

-Photo de couv' : Neil Krug