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Aufgang en duel de pianos avec Francesco Tristano

Aufgang en duel de pianos avec Francesco Tristano

Pendant dix ans, Rami Khalifé et Francesco Tristano entrecroisaient leurs sciences des claviers dans Aufgang, machine sauvage et mélancolique propulsée par la batterie d’Aymeric Westrich. Aujourd’hui, Aufgang continue en duo, sans Tristano. Mais, coïncidence, les anciens complices publient chacun un nouvel album en même temps.

Alors qu’Aufgang a sorti Turbulences, troisième long-format et premier pour le label Blue Note, aux sonorités hybrides et urbaines, orientales, électro et rock, Francesco Tristano s’est rapproché de son mentor Derrick May pour l’album Surface Tension qui fait le pont entre piano classique et techno. Rami Khalifé, moitié de Aufgang, parle avec Francesco Tristano de leurs influences et leurs inspirations autant classique que jazz, world ou électronique, et des pianistes qui ont nourri leur imaginaire et leur apprentissage érudit des claviers.

Natif du Liban, Rami Khalifé arrive en France à la fin des années 1980. Sa famille a quitté son pays alors en guerre. Il se souvient de cette époque en banlieue parisienne : « C’est un des premiers disques que j’ai achetés, durant mon enfance. Les concertos de Rachmaninov interprétés par Vladimir Ashkenazy. Ce double album tournait en boucle sur mon lecteur CD. Je devais avoir huit ou neuf ans. J’allais au Conservatoire de Boulogne-Billancourt pour étudier le piano classique. Vladimir Ashkenazy et le romantisme russe en général m’ont beaucoup influencé. Son interprétation est limpide, virtuose. Il a cette fibre très expressive du piano russe. »

Vladimir Ashkenazy / Rachmaninov / London Symphony Orchestra

Francesco Tristano, qui vient du Luxembourg, évoquait dans The Guardian le premier disque qu’il a acheté : le fameux The Köln Concert de Keith Jarrett : « Je devais avoir autour de douze ans. Cette musique ne s’enfermait pas dans un style particulier et j’étais fasciné. Jarrett était en train d’écrire son propre langage. Il posait les bases de ce qui allait devenir sa grammaire. Mon professeur de composition Claude Lenners dit que le XXe siècle est le siècle pendant lequel la grammaire musicale devient propre à chaque compositeur. En opposition à l’idée d’une pratique commune. »

Keith Jarrett – The Köln Concert

Les deux pianistes se rencontrent à la Juilliard School à New York. Rami Khalifé se souvient : « J’ai intégré la Juilliard School à 17 ans, sur concours. C’est une des plus prestigieuses écoles de musique classique au monde. C’était une nouvelle aventure humaine et artistique. Une aventure un peu folle – je n’avais que 17 ans – dans cette ville à l’énergie dingue. Une ville avec une grande diversité de personnes et un grand brassage d’émotions. J’y suis resté quatre ans : c’est dans cette école que j’ai rencontré Francesco Tristano et que nous avons commencé à jouer et à improviser ensemble. Lors de ma vie à New York, je me suis nourri d’énormément de musiques et je me souviens y avoir découvert le pianiste de jazz cubain Gonzalo Rubalcaba. Notamment son album Live At Montreux. Gonzalo Rubalcaba a un jeu très particulier, très personnel. On sent l’intensité latine dans sa façon de s’exprimer, de présenter son œuvre. Techniquement, il a une fougue, une folie. Il a des doigts de feu ! C’est un pianiste qui m’a poussé à beaucoup travailler. »

Gonzalo Rubalcaba - All The Things You Are

Un autre pianiste a marqué Rami Khalifé durant ses années new-yorkaises : « L’album You Must Believe In Spring de Bill Evans m’a accompagné pendant mes études. Il y a une fragilité dans ce disque, une poésie dans le piano de Bill Evans. J’aime beaucoup ce jeu romantique, cette sensibilité influencée par Debussy et Ravel. Pour moi, Bill Evans est un peintre de la musique. »

Bill Evans - You Must Believe In Spring

 

De son côté, Francesco Tristano profite de la nuit new-yorkaise pour s’initier à la club culture. Il se rappelle les soirées « Be Yourself » de Danny Tenaglia au club Vinyl. Le DJ y fait alors des sets marathon de 10/12 heures : « Parfois, je sortais là-bas juste pour écouter la musique. Pas spécialement pour danser non, juste pour écouter et essayer de comprendre tout le groove de la musique qu’il jouait », précisait-il lors d’une lecture pour Red Bull Music Academy. Le pianiste découvre la techno de Detroit à cette même période et se fait sa propre culture électronique, achetant des vinyles et des CD.

Le jour, Francesco Tristano se passionne aussi pour Jean-Sébastien Bach. À la Juilliard School, il est l’un des derniers étudiants à suivre intégralement la master class Bach de la légendaire pianiste américaine Rosalyn Tureck. Il fondera par la suite l’orchestre de chambre The New Bach Players (un CD d’interprétation des concertos est paru en 2004) et rendra hommage au compositeur baroque dans ses albums solo BachCage (2011) et Long Walk (2012).

Francesco Tristano - Aria BWV 988 (Jean-Sébastien Bach)

 

Durant leurs années de formation à la Juilliard School, un autre pianiste va impressionner les deux étudiants : Joe Zawinul. « J’aime son côté aventurier, expérimentateur, confie Rami Khalifé. Que ce soit au piano ou après aux synthés. Il a mélangé plein de styles. On appelait ça à l’époque de la fusion, avec du jazz, du rock, des musiques ethniques. C’était nouveau dans les années 1970. J’ai vraiment découvert Joe Zawinul à New York. Je me souviens notamment de l’album live 8:30 de Weather Report, le groupe qu’il avait avec Wayne Shorter, Jaco Pastorius et Peter Erskine. » Francesco Tristano se souvient, lui, surtout de son groupe Joe Zawinul Syndicate sur les années 1990 et 2000 et d’un fabuleux concert en plein air en 2005 à Barcelone, la ville où il habite aujourd’hui.

Weather Report - Birdland

« J’écoute beaucoup de classique. Cela me détend, livre Rami Khalifé. Mais aussi de la musique électronique. Cela peut être des artistes très commerciaux comme Steve Aoki ou Tiësto. J’apprécie l’efficacité de leur musique, faite pour la masse. Cela me défoule et j’essaie aussi de comprendre les ressorts de cet électro très populaire. Sinon, j’ai beaucoup écouté l’album Unreasonable Behaviour de Laurent Garnier et aussi des artistes comme Nils Frahm ou Brandt Brauer Frick. Ce sont des musiciens qui viennent du classique et ont dévié. Ils expérimentent, ils ont une nouvelle façon de composer, d’arranger. Ils font des choses intéressantes. J’aime beaucoup aussi Boards Of Canada ou Clark. D’ailleurs Clark avait remixé un morceau d’Aufgang. »

Aufgang - Dulceria (Clark Remix)

Dès ses études aux Etats-Unis, Francesco Tristano voue une passion pour la scène techno de Detroit, dont il s’est petit à petit rapproché. Au début des années 2000, lors de ses concerts au piano classique, il donnait des interprétations des morceaux « Technology » de Carl Craig, « The Bells » de Jeff Mills et « Strings Of Life » de Derrick May. Il signe dans la foulée sur le label français InFiné et publie son premier album Not For Piano dans lequel on retrouve justement ses versions des classiques de Jeff Mills et Derrick May. Francesco Tristano travaille ensuite avec Carl Craig sur le projet Versus, une réinterprétation des morceaux de Craig avec un orchestre classique (l’album va enfin sortir en mars 2017 sur InFiné/Planet e). Le Luxembourgeois a joué également du piano avec Derrick May, là encore pour des versions classiques des compositions de l’Américain. Comme lors de ce concert en ouverture du Weather Festival en juin 2015.

Derrick May - Strings Of Life - featuring Francesco Tristano et l’Orchestre Lamoureux

 

Forts de toutes leurs influences, Rami Khalifé et Francesco Tristano ont donné du corps et de l’énergie à la musique d’Aufgang sur deux albums hautement recommandés : Aufgang en 2009 et Istiklaliya en 2013. Puis Tristano a quitté le groupe. Aujourd’hui, Aufgang sort un nouveau long-format, Turbulences, porté par le single « Mizmar ». « C’est un des morceaux les plus forts du disque, commente Rami Khalifé. Le mélange est très intéressant, entre les influences orientales qui sont les miennes et l’approche plus urbaine, électronique de la musique d’Aymeric. C’est un morceau qui réunit l’orient et l’occident, le passé et le futur, l’électronique et l’acoustique. Une composition à la fois mélodique et dansante. »

Aufgang - Mizmar

 

Et Francesco Tristano, de son côté, continue son parcours en solo, entre classique et électronique. Avec un nouvel album, Surface Tension, paru il y a peu sur Transmat, le label de Derrick May, et sur lequel May apparaît sur la moitié des morceaux (qui ont été enregistrés entre Barcelone, Paris, Detroit, Rome et l’Ile Maurice). Ce disque s’ouvre sur une relecture contemporaine et étrange du joyau « Merry Christmas Mr. Lawrence » de Ryuichi Sakamoto, puis révèle des compositions au groove et au souffle techno dans lesquelles le piano trouve naturellement sa place.

Francesco Tristano - Pacific FM

  •  Aufgang, Turbulences (Blue Note Records)
  •  Francesco Tristano, Surface Tension (Transmat)

Crédit photo : © Yann Orhan