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Dans la tête de Fatima Yamaha

Dans la tête de Fatima Yamaha

Derrière Fatima Yamaha ne se cache pas une productrice, mais bien l’un des producteurs les plus excitants du moment.

« Jeune femme née d’une mère turque et d’un père japonais. » Voilà l’unique information que l’on trouvait il y a encore peu de temps si l’on cherchait des insights sur target="_blank">Fatima Yamaha. Pourtant, derrière ce nom se cache non pas une créature mi-nippone mi-orientale, mais un producteur avec des lunettes à grosses montures : Bas Bron, ravi de brouiller les pistes sur son identité et son genre. C’est en 2015 que ce nom est soudainement arrivé sur toutes les lèvres, grâce à un seul et unique titre qui résonnait alors dans tous les établissements électroniques dignes de ce nom : « What’s A Girl To Do ».

Du long de ses huit minutes, le titre magnétique dévoilait, avec ses synthés old-school et sa mélodie minimaliste et répétitive, une force d’attraction que peu de morceaux électroniques peuvent se targuer de provoquer ; un peu dans le genre de « Time » de Pachanga Boys qui trotte dans la tête de celui qui l’écoute pendant de longues heures. « What’s A Girl To Do » est de ceux-là. Impossible en effet de rester insensible à son synthé inégalable et à cette phrase samplée de Lost in Translation I just don't know what I'm supposed to be ») prononcée par une Scarlett Johansson encore dans la fleur de l’âge et de sa carrière.

Une fille entre deux mondes

L’histoire de ce tube est d’autant plus étonnante qu’il aura fallu plus de dix ans pour que ce morceau arrive jusqu’aux oreilles de la majorité des gens et grimpe à la tête du classement des morceaux de l’année de Resident Advisor - reconnaissance ultime s’il en est pour la plupart des producteurs de ce monde. C’est pourtant en 2004 qu’il est né, sous les doigts agiles du producteur amstellodamois. Malheureusement tiré à trop peu d’exemplaires sur le label D1 Recordings, le maxi A Girl Between Two Worlds sur lequel se trouve cette pépite passe sous le radar de pas mal de monde.

Mais c’était sans compter sur la capacité de la sphère électronique à faire ressurgir du passé de vieux démons. Aussi, « What’s A Girl To Do » se retrouve-t-il vite propulsé au rang de secret d’initiés et devient un classique qu’on se refile sous le manteau. Pendant ce temps-là, alors que Fatima Yamaha disparaît de la surface de la Terre, Mano Le Tough clôt son set au Panorama Bar avec le tube, Jackmaster le passe de temps en temps et Hudson Mohawke le sample sur son morceau « Resistance ». Du coup, en 2015 - onze ans après sa sortie ! - le label Dekmantel réédite un maxi, simplement intitulé What’s A Girl To Do, pour le plus grand plaisir de tous, agrémenté d’un titre de 2004 (« Between Worlds ») et de deux nouveaux morceaux, « Plum Jelly » et « Half Moon Rising ». Profitant du projecteur inespéré braqué sur lui, Fatima Yamaha sort dans la foulée son premier LP, Imaginary Lines, en 2016 ; un album rempli de bonnes choses qu’il est venu présenter il y a quelques semaines de cela à Paris.

Un producteur aux milles personnalités

Outre Fatima, son alter ego féminin, Bas Bron a bien d’autres identités plus ou moins connues. En 2001, c’est sous son pseudonyme le plus réputé, Bastian, qu’il sort « You've Got My Love », qui fera date dans son pays d’origine. Le titre à la teinte house et au refrain entraînant est surtout connu pour la vidéo l’accompagnant qui laisse dévoiler une multitude de femmes filmées à hauteur de poitrine avec t-shirts sur lesquels sont inscrites les paroles de la chanson. C’est d’ailleurs à se demander si les Frenchies de Justice ne s’en seraient pas inspirés pour le clip de leur morceau « D.A.N.C.E » sorti six ans plus tard ! Alors que son premier album, composé à l’aide d’un vieux Commodore 64, avait un doux goût d’électro-funk, son second album It's All Downhill From Here Came Out, lui, sonne un peu plus sombre. C’est d’ailleurs de là qu’il tient son titre, les morceaux devenant de plus en plus sombres et ardus à mesure que le long-format défile.

Mais le projet se rapprochant le plus de Fatima Yamaha sur la forme est indéniablement Seymour Bits. Alors que Bron brouillait les pistes en montant de toute pièce l’histoire de Fatima (soi-disant élevée et influencée par les deux cultures de ses parents), Seymour Bits convoque d’autres envies enfouies du producteur d’Amsterdam qui projette en lui, qui sait, la vie dont il a toujours rêvée ? « Seymour Jackson, 23 ans, programmeur informatique, voyageant dans le monde de Zanzibar à la Tanzanie afin de poursuivre son rêve de musique électronique » … Bas Bron ne serait-il pas un peu psychotique ? Cela reste un mystère ; mais la qualité de l’electro-funk The Booty Pop Phantom - comparé par bon nombre à Prince - n’en est certainement pas un !

Mais s’il n’y avait que cela… Bas Bron est aussi Comtron les autres jours de la semaine avec son comparse, le batteur Rimmer Veeman. Et parfois, il lui arrive d’être également membre et producteur du groupe de rap néerlandais (si si, ça existe) De Jeugd van Tegenwoordig qui reçoit de notre part le prix du clip le plus choupi de 2015. Et puis, il y a les remixes à côté de tout cela ; c’est à se demander comment cet homme fait pour se trouver sur autant de fronts à la fois et continuez pour autant à produire du bon son. En 2016, ce sont en effet deux des tubes de l’été qui ont été retravaillés par Bas Bron (sous son alias le plus coté du moment, cette chère Fatima) : « 2GOOD4ME » de Breakbot, qui perd en joie, mais gagne en intensité ; et « Old Skool » de Metronomy, aux inspirations discopop 80’s. Du coup, histoire d’héberger toutes ses folies électroniques et magnétiques, en un seul et même lieu, Bas Bron n’a rien trouvé de mieux que de monter en 2005 son propre label, Magnetron, avec son ami de longue date Parker Jones.

Avec des apparitions partout cette année (Concrete, Nuits Sonores, We Love Green, la Gaîté Lyrique ; rien que pour la France !), Fatima Yamaha est indéniablement devenu un producteur dans la lumière. Reste à savoir s’il réussira à sortir à nouveau un titre aussi émouvant que « What’s A Girl To Do ». On lui fait confiance.