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Unknown Pleasures Records, la foi new wave

Unknown Pleasures Records, la foi new wave

Depuis trois ans, ce petit label défend avec conviction et intégrité une musique électro héritée des esthétiques underground des années 1980 (new wave, post-punk, cold wave, indus). Coup de projecteur sur cette structure indépendante dirigée par Pedro Peñas Robles, alias HIV+.

Créer et faire vivre un label aujourd’hui est une affaire de passion, plus que de désir de compte en banque bien garni. Surtout depuis la chute des ventes de disques avec l’arrivée du téléchargement illégal sur Internet. D’autant plus quand vous choisissez un segment de musique underground. Pedro Peñas Robles est un passionné. Un pur et dur qui a pris en plein cœur la musique synthétique des années 1980 : « Ce qu’on écoute quand on est adolescent vous marque durablement. Surtout quand vous vous prenez en direct dans la face une révolution aussi futuriste, esthétiquement et musicalement, que la new wave, issue du post- punk et de la cold wave! »

Pedro Peñas Robles est étudiant aux Beaux Arts d’Avignon, « où j’ai accentué mon intérêt pour les esthétiques futuristes, expressionnistes ou surréalistes », avant de devenir DJ à La Guinguette Du Rock, près d’Avignon, puis au Trolleybus à Marseille. Dès le milieu des années 1980, il mixe de la cold wave, du punk, de la new wave, de l’EBM, du rock gothique, auxquels il rajoute par la suite une bonne dose de techno et d’électro. Dans ses bacs, Kraftwerk côtoie Depeche Mode, Cabaret Voltaire ou Nitzer Ebb. Il compose et chante aussi, sous l’alias HIV+, et sort une dizaine d’albums dans les années 2000 sur le label Divine Comedy Records. Le musicien se transforme aussi en producteur en réalisant les différents volumes de la compilation Electronic Manifesto. De retour derrière un micro, Pedro Peñas Robles monte enfin le duo Adán & Ilse, avec Usher de Norma Loy.

Fort de toutes ces expériences, Pedro Peñas Robles décide de monter le label Unknown Pleasures Records « pour redonner leurs lettres de noblesses à des genres musicaux qui ont forgé ma culture ». Cette petite structure, basée dans le Sud de la France, est très productive : en trois ans, qu’elle fête en cette fin d’année, elle a publié plus d’une cinquantaine de supports. Des maxis et des albums. Du CD, du vinyle, du digital, des cassettes. Le label Unknown Pleasures Records, qui tient son nom du premier album de Joy Division, se déploie sur trois axes : la découverte d’artistes émergents, la remise en scelle d’artistes phares, la publication de compilations et de tribute albums.

La nouvelle vague européenne

« Dans les artistes que je signe, je recherche la profondeur et la substance qui fait tant défaut aujourd’hui aux musiques actuelles. » Évidemment toujours dans la ligne directrice du label, entre post-punk, cold wave / new wave, EBM, dark techno, minimale wave et indus. Le catalogue présente des groupes de l’Europe entière comme Japan Suicide (Italie), European Ghost (Italie), Vogue Noir (Londres), Wendy Bevan (Londres) et Hausfrau (Glasgow). Mais aussi français à l’image de Love in Prague (Lyon), Blind Delon (Toulouse) ou target="_blank">Maman Küsters (Brest) dont le premier album « construit un pont entre DAF et Alain Bashung ».

« J’apprécie chez ces jeunes artistes la fraîcheur de leurs compositions et une façon d’hybrider les effets issus du shoegaze, de la new wave, de l’électro et de la cold wave tout en respectant une ligne claire avec une légèreté mélodique à la fois aérée et originale. Ces artistes, qui sont tous dans la vingtaine ou la trentaine, n’ont pas vécu la vague froide du début des années 1980 et ont un rapport purement esthétique à cette période, sans aucune nostalgie et avec un profond respect pour la façon de composer de cette époque. »

Le fleuron du début des 80's

Le label s’emploie aussi à remettre sous le feu des projecteurs des artistes phares, parfois un peu oubliés. En particulier David Carretta, figure majeure de l’électro-techno française, qui ne fait plus que de trop rares apparitions sur disque et en live. Unknown Pleasures Records a ainsi publié fin 2015 une rétrospective en quinze titres de ce héros de l’électro clash : « Je considère David Carretta comme l’un des meilleurs producteurs électro français et c’est le premier artiste signé par DJ Hell sur son fameux label International Deejay Gigolo Records! Carretta a profondément influencé beaucoup de producteurs actuels et certains, programmateurs comme médias, un peu amnésiques, ont tendance à l’oublier. » En cette fin d’année, le label récidive et propose une nouvelle anthologie du producteur sudiste qui réunit des classiques (« Lovely Toy », « Inside Out"), des remixes (de titres de Gesaffelstein, The Hacker, Scratch Massive ou Crash Course In Science), une reprise (« Ça plane pour moi » de Plastic Bertrand) et même un morceau inédit, « Never Control ».

Unknown Pleasures Records a ressorti aussi de l’oubli Norma Loy, fleuron français de la cold wave des eighties. « Je travaille avec Usher, le claviériste et compositeur du groupe, depuis 2012 sur différents projets, notre duo Adán & Ilse ou son groupe Black Egg dont le label a publié le dernier album, le très mélancolique et acoustique Songs Of Death And Deception. J’avais comme obsession qu’il réactive Norma Loy avec Chelsea, le chanteur, car j’avais envie d’entendre de nouvelles choses de ce groupe pionnier de la cold wave que j’ai toujours porté dans mon cœur. Ils m’ont fait écouter quelques démos et je leur ai proposé de produire un album. Cela s’est concrétisé avec Baphomet, l’album dont je rêvais. »

Tribute et compilations : tunnel entre artistes émergents et artistes phares

Enfin, la publication de compilations et de tribute albums est le troisième axe que le label développe. La structure a déjà sorti des hommages à Noir Désir, à Daniel Darc & Taxi Girl, à Suicide et aux néo-romantiques, avec des reprises réalisées par des groupes français d’aujourd’hui. « C’est une démarche de fan, un acte d’amour pour ces artistes. Ces compilations ont d’ailleurs très bien marché et ce fut un immense plaisir de les produire et de les publier. Le prochain tribute se nomme Made In France et sera constitué de reprises d’Alain Bashung, Trisomie 21, Etienne Daho, Kas Product, Serge Gainsbourg ou Martin Dupont par des musiciens comme Nicolas Ker, Scratch Massive, Mr Nô, etc. »

Dans son travail d’artisan du disque, Pedro Peñas Robles est épaulé par sa compagne, Dalida Ogrom, qui s’occupe du côté visuel et administratif du label, et par les graphistes Karim KGB Gabou, Sébastien Loops Lopez et Wladd Mutagène, qui donnent une esthétique soignée aux parutions. Au début de l’année 2017, Unknown Pleasures Records prévoit de publier un nouvel album du groupe synthwave clermontois La Main et le premier long-format du producteur électro/techno lyonnais Mr Nô. Dans un trip plus industriel et glacial, le label annonce le deuxième album du projet Fluxus, baptisé Art Of War. Et enfin la compilation Made in France.

En trois ans, Unknown Pleasures Records a écoulé environ dix mille disques. Et surtout le label a établi un contact direct avec les petits disquaires et tout un réseau de fans adeptes de ces musiques alternatives. « Dans la musique aujourd’hui, on ne trouve plus que des produits formatés à destination des masses incultes. C’est pour cela que nous autres labels indépendants devons respecter nos fans et entretenir une vraie relation d’amitié et de confiance avec eux! » Souvent grande gueule sur les réseaux sociaux, Pedro Peñas Robles mène son label avec conviction et intégrité. Et avec une certaine foi pour la cause new wave. « C’est primordial pour moi d’assumer ce rôle de passeur et de transmettre une culture qui n’a pas disparu mais qui s’inscrit dans une continuité créatrice héritée du début des années 1980. Malgré ce regard dans le rétroviseur je trouve que le son de nos groupes est résolument moderne dans la façon d’utiliser leurs vieilles machines analogiques, les effets de leurs instruments et de les pousser dans leurs derniers retranchements! »