Music par Manon Chollot 01.12.2016

Pantha du Prince : « mon talent réside dans la combinaison d’instruments acoustiques et de musique digitale ».

Pantha du Prince : "mon talent réside dans la combinaison d’instruments acoustiques et de musique digitale".

Rencontre avec un utopiste un peu à part, à un moment de grands changements dans sa vie d’artiste.  

Magicien devant l’Éternel, Pantha du Prince navigue depuis plus de dix ans dans la musique. Multi-instrumentiste, il est également à l’origine d’une formation expérimentale qui joue en live avec des miroirs à la place du visage. Délicate et minimaliste, l’électronique originale de l’Allemand lui a permis d’acquérir une vraie aura, bien que le producteur se dise effrayé par la puissance des réseaux sociaux et qu’il veuille revenir à « l’essence de la musique et de la vie ».

Quel est ton premier souvenir musical?

Mes parents étaient des maniaques de la musique: ils en jouaient quand j’étais encore dans le ventre de ma mère et je pense que nos premiers souvenirs remontent au stade embryonnaire, lorsque nos oreilles se développent. Puis en grandissant, j’allais me cacher sous le piano de ma mère qui jouait de la musique classique – c’est mon premier souvenir conscient de réception de sons que j’appelle « ordonnés ». Ils étaient tous les deux de grands fans de Bach, d’Erik Satie, de Mozart, de Schubert et étudiaient et enseignaient la musicologie. Mon père aimait aussi le rock des seventies; mais plus les Beatles que les Rolling Stones.

Tu as appris des instruments ?

Ma mère enseignait le piano dans mon école alors j’avais des cours avec elle, mais j’étais un enfant tellement anarchiste qu’elle ne pouvait pas me tenir en classe alors elle me virait: elle n’a pas réussi à m’apprendre le piano. J’ai une très bonne relation avec ma mère, mais je n’ai jamais réussi à apprendre aucun instrument avec elle. Puis, j’ai eu un prof qui m’a appris la guitare entre douze et treize ans, la guitare électrique de treize à quinze, puis la basse à quinze ans. Désormais, je joue du piano, de la guitare acoustique et du synthétiseur, mais je ne suis pas un musicien très entraîné, j’ai toujours eu du mal à accepter l’autorité. Si je dois apprendre quelque chose de quelqu’un qui a plus de savoir que moi, je me sens tout de suite sous pression. Je préfère travailler dans un esprit de coopération. Je suis un anarchiste-démocrate, en somme. (rires)

C’était quoi ton premier projet musical ?

Probablement celui avec ma sœur: je jouais la basse et elle du saxophone et du piano. Mon projet musical suivant, c’était moi tout seul assis devant un ordinateur Atari avec un sampler; c’est la première musique électronique que j’ai faite. J’ai aussi eu deux groupes entre temps avec un ami, Philippe. On faisait de l’indie-pop-noisy-krautrock déjà un peu électronique. J’aurais adoré avoir un groupe de shoegaze, mais personne n’aimait ce genre, j’étais le seul. Les musiciens étaient rares alors quand on en trouvait, c’était compliqué de leur faire jouer du shoegaze.

« Glühen 4 est ma première vraie expérience avec des ordinateurs (…) une vision poétique de cette musique glitchy »

Comment as-tu découvert la musique électronique au juste ?

Avec Philippe, là encore. Maintenant, il est dans le monde de la techno et est résident au Berghain où il joue des sets techno très durs, mais à l’époque on a découvert la musique électronique grâce un morceau d’IDM. Et grâce à la drum’n’bass aussi qui m’a totalement fasciné. C’est sûrement la première chose qui m’a attiré vers l’électronique.

Tu as aussi fait de la musique sous l’alias Glühen 4, non ?

Wow, tu as creusé loin. A cette époque, il y avait la drum’n’bass mais aussi de la musique électronique venue de Francort avec des labels comme Mille Plateaux, Mego, Staalplaat… C’est quelque chose qui nous a influencés dans notre style et dans notre manière de faire de la musique. Nous ne touchions plus à nos guitares, nous avions nos ordinateurs – même si je jouais toujours de la basse dans un groupe de new-wave. Glühen 4 est ma première vraie expérience avec des ordinateurs; ça a été comme un journal, une vision poétique de cette musique glitchy que nous écoutions.

The Triad est sorti cette année, six ans après Black Noise. Tes albums sont de plus en plus espacés…

(Rires) C’est vrai ! Mais c’est bon, je suis de retour sur Terre. L’année dernière, je voyageais dans le cosmos et dans l’univers. Je pense d’ailleurs que le dernier album est vraiment influencé par ce voyage dans l’espace.

Du coup, comment s’est passée la gestation de cet album « cosmique »?

C’était très intense. J’ai atteint des stades de production que je n’avais jamais atteints: désormais, je laisse les gens prendre part plus rapidement à la création. Et puis nous avons aussi fait beaucoup de post-production. Certaines des chansons ont six ans d’ancienneté, elles datent d’avant mon projet avec The Bell Laboratory: cet album est le résumé des six années passées et je pense que cela s’entend dans la variété des morceaux. La majeure partie a été enregistrée dans le sud de l’Allemagne, dans un petit village où des amis ont un studio très complet avec plein de machines analogiques, des vieux synthétiseurs (Yamaha CS80, Synthi 100, Arp Odyssey) modulaires avec une vraie chaleur sonore.

« Mes besoins changent de jour en jour »

Fini les cloches, tu reviens donc à quelque chose de plus analogique. C’était important pour toi de toucher à nouveau de vrais instruments ?

À ce moment-là, c’était très important pour moi d’être capable de pouvoir faire autre chose qu’avec un ordinateur. Je sais composer avec un ordinateur, mais c’était un challenge de comprendre une machine, comment elle fonctionne, comment faire de la musique avec. D’un côté cela me limite, de l’autre cette limitation est créatrice et engendre une nouvelle forme de liberté. Cela apporte un certain raffinement dans le son, bien qu’il ne soit pas aussi spontané, vous devez planifier ce que vous faites et cela s’entend aussi sur l’album: c’est plus composé, cela a une profondeur, une chaleur, mais il n’y a pas d’improvisation. Une fois que c’est fait, c’est fait, vous ne pouvez plus rien changer; alors que sur l’ordinateur vous pouvez constamment transformer le son.

Donc maintenant tu préfères travailler avec du matériel analogique ?

Non. C’était une bonne chose à tester pour voir d’où la musique électronique vient, mais je sens que mon talent réside dans la combinaison d’instruments acoustiques et de musique digitale. J’en utilise beaucoup en ce moment: piano, guitare électrique, harpe chinoise, encore des cloches… Je reviens à l’acoustique des choses et c’est agréable. Nous sommes des êtres biologiques, nous avons besoin d’une grande variété de choses: c’est une idée très occidentale que de penser que nous sommes bloqués et que nous n’évoluerons plus. Mes besoins changent de jour en jour, ça peut être un jour comme ci et le lendemain comme cela; je suis une personne pleine de joie qui me focalise sur la manière d’injecter du bonheur dans la création de manière intuitive, et jouer de la guitare acoustique à nouveau était pour moi quelque chose que mon système nerveux réclamait.

Une autre chose qui est en train de changer dans ta carrière est qu’au début tu travaillais seul, et que d’année en année tu t’entoures de plus en plus de gens.

C’est vrai. (rires), Mais maintenant je vais recommencer à travailler en solitaire, car je sens que je dois passer du temps avec moi-même. Ce sur quoi je suis en train de travailler demande une certaine intimité pour grandir et se développer correctement alors je dois avoir des moments intimes avec moi-même, pour pas que ce soit embarrassant !

« Tu m’as chopé à un moment-clé de ma vie. »

Donc tu travailles déjà sur de nouveaux projets ?

Oui, vous ne pouvez jamais vraiment arrêter même si ce n’est pas du travail selon moi, c’est juste ce que je fais sans effort, comme respirer. Je m’assieds et j’apprécie le fait de jouer de la guitare. Et puis, j’aime passer de moins en moins de temps devant l’ordinateur, car je veux limiter le temps que je passe devant les écrans, je sens que ce n’est pas quelque chose que mon système biologique trouve agréable. Il y a quelque chose en moi qui aime être sur les réseaux sociaux et communiquer avec des amis, mais une autre part de moi aime plutôt passer du temps avec de vraies personnes, jouer de la vraie musique et pas seulement sur un pad, sentir quelque chose résonner dans mon corps. Je prends plus de plaisir à planter des arbres et couper du bois qu’être devant un ordinateur.

C’était ma prochaine question: es-tu encore aussi effrayé par les réseaux sociaux que tu l’étais il y a quelques mois ?

Je ne le suis plus. (rires) J’aime beaucoup utiliser Instagram, mais j’essaye vraiment de limiter mon temps sur Internet, quarante minutes par jour. Je pense que l’on doit vraiment être prudents avec ces choses, car c’est vraiment addictif – plus que n’importe quelle drogue.

J’ai vu très peu de vidéos de toi en train de mixer. Le live avant tout ?

Je mixe parfois, mais c’est très rare; je suis souvent booké en tant qu’artiste live. Mais je vais me pencher un peu plus vers le deejaying. Cette interview est intéressante, car tu me montres point par point que je suis en train de tout changer dans ma vie, c’est drôle. Tu m’as chopé à un moment-clé de ma vie.

Ton morceau « Lions Love » est une référence au film d’Agnès Varda Lions Love (and Lies). Tu aimes le cinéma français ?

J’adore Agnès Varda, et les films de Godard. Et Jacques Tati, c’est le meilleur.

Tu aimerais faire des musiques de films ? Avec quels réalisateurs aimerais-tu travailler ?

Absolument, mais on ne m’a jamais demandé. J’aimerais travailler avec Agnès Varda, Claire Denis, François Ozon. Haneke aussi.

Les derniers films de François Ozon ne sont pas si bons. Et ta musique est trop délicate pour un film de Haneke : il aime la violence et les rapports de force.

C’est vrai. Avant j’aimais ses films, mais maintenant c’est dur pour moi, car j’ai tellement changé dans mes goûts que je peux difficilement regarder des films violents. J’ai toujours besoin de poésie, de positivité. Si tu as à l’esprit un réalisateur qui correspond à ces critères…

Sofia Coppola ?

Cela irait parfaitement, c’est vrai. Je devrais l’appeler. J’ai rencontré le mec de Phoenix dans les toilettes du Berghain, il y a très longtemps. À vrai dire, j’ai vu leur premier concert à Hamburg et il y avait seulement 70 personnes devant eux.

Tu vis à Berlin. Tu es Berlinois d’origine ?

Non, je suis né à Kassel dans le centre de l’Allemagne. C’est un endroit très rural, mais riche en culture. Il s’y tient tous les cinq ans une grande exposition d’art, la Documenta. Mon travail en tant que compositeur et producteur est également visuel alors je me sens lié aux arts visuels. Documenta a eu un vrai impact sur moi, sur mon monde intérieur et toutes les choses que j’ai créées sont en lien avec des artistes visuels, des peintres, des photographes. La plupart de mes amis sont des artistes et quand je suis en tournée, je vais plus dans les musées qu’à des concerts. J’ai déjà essayé de peindre, mais c’est toujours la musique qui m’a rattrapé ! En ce moment, je suis en train de travailler sur une réinterprétation de Bach. Et c’est tellement fun, je n’en reviens pas. Je connais la matière et pourtant je ne pourrais jamais comprendre les harmoniques, la construction mathématique, et ce système qui continue d’influencer tous les musiciens de la planète.

Une question toute bête maintenant: pourquoi Pantha du Prince ?

Je voulais quelque chose de composé avec le mot Pantha à l’intérieur. Ce projet est un être, une créature. Je ne savais pas s’il fallait que je dise « du » ou « de », car mon français est vraiment mauvais – pourtant je suis très connecté à la culture française et j’ai passé les six derniers étés au bord de l’océan Atlantique. Du coup, j’ai dû demander à ma sœur qui parle très bien français de m’aider

Enfin, que peut-on te souhaiter pour le futur ?

Passer du bon temps, être capable de travailler encore plus dans la musique, mais ne pas m’épuiser en tournée et être de plus en plus conscient de ce que je fais, tenter de faire comprendre aux gens pourquoi nous sommes ici… et comprendre moi-même pourquoi je suis là. Une forme d’exploration de l’idée d’être humain, en somme. La vie peut-être si belle, il ne faut pas l’oublier.

Crédit photo : © Stephan Abry