Chapitre 1 : La French Touch 2.0 démarre-t-elle avec Justice ?

Chapitre 2 : Des visuels qui tranchent avec le passé

Chapitre 3 : Une génération qui se forge dans les clubs

Chapitre 4 : Un son qui s'internationalise

Chapitre 5 : Les dernières heures de la French Touch 2.0

Chapitre 6 : Interview Para One

French Touch 2.0

le son d’une génération

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Ils s’appelaient Justice, Para One, Surkin, Yuksek, Feadz ou Teki Latex, ils étaient fans de rap, de rock, de musique électronique, ne voulaient pas se cantonner à un seul genre, ont fait danser le monde… et étaient français. Au milieu des années 2000, une nouvelle génération de producteurs français débarque dans les clubs parisiens pour chambouler les codes déjà établis, en France, mais aussi dans le monde. Retour sur cette deuxième période de gloire de l’histoire de la musique électronique française en compagnie de ses protagonistes.

Chapitre 1

La French Touch 2.0 démarre-t-elle avec Justice ?

album justice

C’est un morceau qui a marqué toute une génération : quatre minutes vingt-cinq de saturation maximale, accompagnée d’un beat agressif, qui se terminent par des vagues de synthés disco aux accents épiques. Lorsqu’ils sortent leur maxi « Waters Of Nazareth », les deux Parisiens de Justice révèlent à la face du monde l’existence d’une nouvelle scène française hyperproductive : la French Touch 2.0. Si l’on peut parfois lire que Justice a lancé tout ce phénomène, Paris sait bien que l’affirmation est fausse. Voilà déjà plusieurs années qu’un bouillonnement musical s’opère dans la capitale.

album justice

Après des années de gloires et de fête, la French Touch commence à vaciller au début des années 2000. Cassius vit son premier véritable échec commercial avec Au Rêve, Daft Punk déçoit avec Human After All - un disque plus difficile d’accès que les précédents – et les Strokes sonnent le retour triomphant du rock dans les magazines musicaux et les iPod de l’époque.

album justice

Pourtant, au même moment, une scène commence à émerger : en France d’abord, Mr Oizo et son tube “Flat Beat”, bien éloigné de la house filtrée de la French Touch, suivi des expérimentations de Jackson chez Warp, dénotent un changement en cours. En Belgique aussi, les Soulwax se lancent dans les mash-ups et l’électronique avec le projet 2 Many DJ’s et leur album As Heard on Radio Soulwax Pt. 2. Les mondes de l’électronique, du hip-hop et du rock commencent ainsi à se mélanger petit à petit.

JACKSON AND HIS COMPUTER BAND

Arpeggio

Au même moment, une génération de producteurs fans de rap commence à se faire une place dans la capitale. Ni fans de techno des années 90 ni amateurs du rock slim-perfecto de l’époque, ils sont en quête de nouvelles expérimentations. Avec leur premier album, Ceci n’est pas un disque en 2002, le groupe TTC réalise l’impensable : mélanger le rap et l’électro. « Avec TTC, on était toute une génération de fans de rap qui avaient envie d’explorer de nouvelles choses au début des années 2000, et on ne voulait pas du tout faire comme les Français des années 90. La French Touch n’était pas du tout une de nos influences » souligne Para One.

« On était tous fans d’Aphex Twin, mais aussi de “Toxic” de Britney Spears, c’est important de le rappeler. »

Le point commun de cette nouvelle génération vient justement de ses influences bien plus diverses et assumées qu’auparavant, comme l’affirme Surkin : « A la base il y avait beaucoup de gens issus du rap, comme chez Institubes par exemple, et d’autres mecs issus du rock et de la techno pour Ed Banger. On s’est tous rejoint dans l’idée de créer la musique de club du futur, en alliant notre amour de l’underground et du mainstream le plus total. On était tous fans d’Aphex Twin, mais aussi de “Toxic” de Britney Spears, c’est important de le rappeler. » Cette nouvelle scène commence à apparaître lors de soirées au Tryptique (l’ancêtre du Social Club), à la Péniche Concorde Atlantique, au Batofar, mais aussi au Rex Club avec les soirées organisées par le magazine Clark.

Génération Internet

30 Mars 2006 : ce soir-là à la Boule Noire, on fête la release party de “Waters Of Nazareth”. Une soirée culte dans l’histoire de la French Touch 2.0 : à l’affiche, presque toute cette nouvelle scène se produit, puisque Mr Oizo, Surkin, SebastiAn, Feadz, Kavinsky, et DJ Funk se relaieront toute la nuit aux platines. Dans le public, on assiste à des slams, pogos et crachats de liquides. Exactement comme à un concert de rock.

WATERS OF NAZARETH RELEASE PARTY

« La seconde vague de la French Touch n’a rien à voir avec l’héritage du passé. On pourrait même se dire que c’est un bug, analyse Pedro Winter. Les codes sont brouillés, le son funk est remplacé par un son brut, violent, mais qui fait toujours danser. L’époque est différente aussi, Internet est passé par là et a transformé nos vies. » Avec l’avènement de MySpace et le développement des blogs, toute cette génération d’artistes a ainsi accès à des giga-octets de musiques bien plus facilement que ses prédécesseurs. « On est arrivés en même temps que l’explosion d’Internet et de MySpace. Les gens découvraient de la musique sur les blogs aux quatre coins du monde, c’était vraiment le moment où la musique s’internationalisait » estime ainsi Surkin. Même s’il n’a jamais vécu à Paris, le Rémois Yuksek va par exemple pouvoir faire rapidement carrière à l’international : « Dès leurs sorties, mes premiers remixes étaient partagés sur des blogs musicaux aux États Unis ou en Angleterre par exemple. C’était très nouveau pour l’époque de traverser aussi facilement les frontières », explique-t-il.

Si les fondations de la French Touch 2.0 semblent difficiles à définir, on peut finalement y trouver quelques grandes caractéristiques : portés par deux entités fortes, Ed Banger Records et Institubes, tous ces nouveaux artistes vont exprimer leur envie de mélanger les genres (rap, rock, disco) sur fond de musique électronique, de faire la fête de manière plus décomplexée qu’auparavant, et, surtout, de ne pas trop se prendre au sérieux tout en continuant à faire de la musique ouverte d’esprit. Dans la musique, comme dans le graphisme.

Chapitre 2

Des visuels qui tranchent avec le passé

Quand on évoque la pochette d’Epiphanie à Jean-Baptiste de Laubier, alias Para One, l’ex-membre d’Institubes ne peut s’empêcher d’avoir un sourire. « Je n’ai aucun regret sur cette pochette, surtout la version vinyle. Elle est encore plus belle je trouve. » En mettant son visage en pleine pochette, déguisé en skieur un peu ringard, Para One et Institubes savent à l’époque qu’ils vont faire parler. Akroe, graphiste du label à l’époque, s’en explique, « pour moi, Epiphanie c’est culte aujourd’hui ». Il rit : « Quand on a balancé la gueule de Para comme ça, ça a été un peu la panique. C’était une forme de provocation, personne ne faisait ce genre de choses en électro : avant ça, on avait que des musiciens qui cachaient toujours leur visage. »

Pour faire rupture avec le passé, la French Touch 2.0 va ainsi prendre le parti-pris de se dévoiler et d’afficher une vraie esthétique graphique dans ses disques et son merchandising. Chez Ed Banger, les graphismes de So Me définissent une identité visuelle pop et colorée au label tandis que de l’autre côté, Institubes adopte une image globale plus rétrofuturiste. Des pochettes aux t-shirts, tout est calculé pour afficher un véritable univers graphique. Surkin confirme :

« Il y avait un travail énorme autour de l’image des labels, on était nombreux à être sensibles aux visuels. Je pense que ça vient aussi du fait que pas mal d’entre nous avaient bossé dans les arts visuels avant la musique. »

Ce qui se confirme avec Justice : anciens étudiants en graphisme, les deux Parisiens accordent autant d’importance à leurs morceaux qu’à leurs pochettes. Et vont ainsi s’ériger en véritables rock-stars du genre : « Quand les Justice arrivent avec leurs vestes en cuir, la croix lumineuse, et le mur d’enceintes, ils changent quelque chose sur l’image de la musique électronique, analyse A-Trak, enthousiaste. Ils ont rendu ça cool en quelque sorte. »

La culture du t-shirt

Un summum de coolitude symbolisé par le clip du morceau « D.A.N.C.E ». Réalisé par So Me, la vidéo montre le duo en noir et blanc marchant avec des t-shirts aux visuels mouvants pop et colorés. Derrière cette idée, un autre aspect important de toute cette génération : la sacralisation du merchandising. Il n’y a en effet pas une soirée sans que l’on croise un fan avec un t-shirt de Ed Banger Records ou Institubes. Ed Banger, qui d’ailleurs poussera l’aspect goodies bien plus loin en fondant sa marque Cool Cats (aujourd’hui Club 75), dont les t-shirts à l’image de ses artistes s’arracheront parfois en quelques minutes sur leur site. « La French Touch 2.0 peut être associée à toute cette vague de t-shirts imprimés qu’il y avait dans les années 2000, appuie Surkin. Il n’y avait pas une soirée au Social Club sans que je voie un t-shirt édité par Sixpack par exemple. »

Cette marque Avignonaise va en effet se faire une place de choix dans les fêtes de l’Hexagone en imprimant une grande partie des t-shirts du label Institubes. Akroe explique : « J’avais connu le merchandising un peu pourri et de mauvaise qualité en bossant dans des maisons de disques auparavant. Là, on voulait faire un truc simple, mais bien fait. Un t-shirt de label devenait un vrai objet de désir, identitaire, exactement comme les t-shirts de tournées de groupes de rock ou de métal, très visuels. On était dans cette intention-là. »

« Un t-shirt de label devenait un vrai objet de désir »

Comment s’est imposée toute cette identité visuelle nouvelle ? Sans doute grâce aux artistes. En plus de prendre du temps pour leur pochette et leur merchandising, les musiciens de la French Touch 2.0 vont jusqu’à faire attention à leur propre image. Une conception du DJ qui tranche complètement avec le passé d’après Pedro Winter. « Dans les années 90, les Daft se cachaient, Motorbass était mystérieux, St-Germain ne se dévoilait pas… En 2007, on colle des posters de Justice dans sa chambre, on change sa photo de profil sur MySpace. Les artistes jouaient avec leur image et c’était devenu une obligation. » Sans doute une des raisons qui a porté aussi haut toute cette génération, en France et dans le monde.

Chapitre 3

Une génération qui se forge dans les clubs

Au fil des discussions avec les artistes de la French Touch 2.0, deux notions reviennent : Internet et les soirées en club. Si les connexions entre artistes se font généralement sur le web, la première véritable rencontre physique se réalise la plupart du temps dans des soirées parisiennes. Armé de son appareil photo, Romain Bourven alias The Cameroscope a arpenté la nuit parisienne pour suivre cette génération pendant de longues années. Avec des souvenirs plein la tête : « On a tous vu l’éclosion d’un truc, notamment durant les premières années du Social Club. Les gens qui étaient là avaient l’impression d’être tous les soirs dans un laboratoire musical » se remémore-t-il avec nostalgie. En mélangeant plusieurs scènes et plusieurs générations, les promoteurs des soirées de la French Touch 2.0 mixent les styles et les influences : au départ sans domicile fixe dans Paris puis dans des clubs attitrés.

Les soirées Clark

À l’origine, la jeune génération n’a pas encore de lieu propre. Son style musical n’est d’ailleurs pas la priorité de la nuit parisienne : « Autour de 2003, on entendait dans les clubs de la minimale allemande assez insipide. Nous on voulait s’amuser et casser les codes du club », se souvient Surkin. Pour se faire une place dans l’Hexagone, Ed Banger et Institubes voguent de club en club. Parmi eux, le Rex Club : une fois par mois, le temple de la techno devient le repère de la French Touch 2.0 et d’artistes hip-hop lors des soirées du magazine Clark spécialisé en street culture et musique. Guillaume Le Goff, rédacteur en chef du magazine et organisateur des soirées raconte : « On voulait faire des soirées rap, mais aussi passer de la techno, de l’électro, du funk, bref quelque chose d’ouvert musicalement. Mais à l’époque, tous les clubs de Paris m’ont dit non, sauf un : le Rex Club. »

En plus d’être l’un des premiers à afficher sur ses couvertures TTC, Ed Banger et Institubes, le magazine Clark va faire venir tous ces nouveaux artistes dans l’antre du Rex pour des soirées qui ont lancé bon nombre d’artistes. « Clark m’a fait jouer pas mal de fois au Rex. Je pense qu’ils étaient vraiment importants à l’époque parce qu’ils avaient cette ouverture d’esprit qui nous allait bien » confie ainsi Feadz. En regardant les flyers des soirées de l’époque, il n’a pas tort : « On a vraiment réussi à programmer tout ce que Paris et la planète écoutaient, Diplo, Chromeo, A-Trak, Justice, Para One, Teki Latex… j’ai des souvenirs incroyables du Rex à 3h du matin blindé de potes, de skateurs, de rappeurs. C’était incroyable à voir depuis la cabine de DJ », raconte Guillaume Le Goff.

Clark U.S.R Parties (Underground Super Heroes)

Le ParisParis et le Tryptique

« C’est avec TTC que j’ai vu pour la première fois de ma vie des slams en clubs »

De 2005 à 2008, c’est au Tryptique et au ParisParis qu’il faut se rendre pour entendre la jeune garde française passer des disques. Au Tryptique, l’ancêtre du Social Club, le week-end, la bande de TTC et consorts, réunie sous le doux sobriquet de Superfamilleconne organise ainsi au Tryptique des soirées Alors Les Filles On S’Promène, un vrai point de rendez-vous : « C’était la bringue totale, on était jeunes, avec un esprit hyper bon enfant. C’est avec TTC que j’ai vu pour la première fois de ma vie des slams en clubs », explique Akroe hilare.

Dans un registre un peu plus cosy, le ParisParis fait aussi office de point de passage de toute cette génération. Marco Dos Santos, directeur artistique du lieu, se rappelle : « L’endroit est lié à toute la French Touch 2.0, c’était un peu son QG de l’époque. Ils n’avaient pas de résidence de label, mais il y avait tous les week-ends un DJ de ces deux équipes qui passait. » Le club gratuit, d’une petite taille (300-350 personnes), accueillait ainsi des soirées iPod Battle durant lesquelles les deux labels passaient leurs morceaux sur un ring de fortune monté au milieu de la salle. « Et on jugeait le gagnant au décibélométre. C’était clairement le genre de soirées bon enfant que l’on pouvait avoir là-bas », ajoute Dos Santos, qui compte d’ailleurs sortir un livre l’an prochain pour retracer toutes ces années de fête.

Ipod Battle @ParisParis

Le Social Club

Il fut le club le plus cool du monde à une époque. Et pourtant il n’en avait pas du tout l’intention, selon un de ses directeurs : « On a créé le Social Club en 2007 sans aucune réflexion sur la French Touch 2.0 au départ, souligne Manu Barron. On a lancé ce lieu, et la génération s’est approprié cet endroit. » Le ParisParis vient de mettre la clé sous la porte, et le Tryptique n’est plus. Manu Barron et ses associés vont racheter ce dernier pour lancer un autre club, à la ligne directrice très claire : être le plus éclectique possible. « On voulait que toutes les musiques électroniques passent au Social Club. Avec une préférence pour le futur, et donc les jeunes », ajoute Manu Barron. Très vite, Ed Banger Records, Institubes et consorts s’approprient alors l’endroit, qui accueille autant des soirées de labels que des after-parties endiablées, dont Feadz garde de bons souvenirs. « Le Social était vraiment la maison d’Ed Banger et Institubes, on jouait tout le temps là bas. C’était un club familial, très mélangé. » Tous les week-ends, les soirées donnent la part belle à la jeune garde parisienne. Romain Bourven se souvient : « Il n’y avait pas de frontières entre les labels comme aujourd’hui. Un DJ de Ed Banger pouvait se retrouver à une soirée Institubes et inversement, c’était un mélange constant qui créait de vraies émulations artistiques sur Paris. »

Cette nouvelle génération va aussi générer une autre conception de la fête en club, parfois plus proche d’un concert. « C’était la mode des mecs qui venaient pour lever les bras et regarder le DJ, resitue Yuksek. On était vraiment dans un concert de rock en club. » Teki Latex confirme : « Tu commençais à voir des gens qui avaient l’air d’être à un concert de rock, dans leur façon de s’habiller comme dans leur manière de se tenir sur un dancefloor, le poing en l’air, la mâchoire serrée, face au DJ. Les gens attendaient juste le moment ou le DJ allait se jeter dans la foule », explique-t-il. Malgré une politique à la porte parfois très sélective, l’endroit va rester dans les mémoires comme le lieu qui aura accompagné l’âge d’or de la French Touch 2.0. Avec les années, Manu Barron garde d’ailleurs dans l’ensemble des souvenirs positifs de cette expérience. Et le sentiment d’avoir su parler à une génération : « Quand j’arrivais au club, j’étais content. Je me disais : “Putain, ça marche ! C’est cool de voir autant de mômes qui se marrent”. » Et ce pour plusieurs années.

Chapitre 4

Un son qui s’internationalise

Il est 10h du matin à Los Angeles lorsque Alain Macklovitch nous répond sur Skype. Celui que le monde entier connaît sous le nom de A-Trak essaye de se rafraîchir la mémoire. Lui, le champion du monde DMC, ancien DJ attitré de Kanye West, fut l’un des premiers en Amérique du Nord à porter une oreille à tous ces Français qui s’agitaient de l’autre côté de l’Atlantique : « Je découvrais des nouveaux sons électro au milieu des années 2000 sur des blogs, et cette sorte d’électro saturée avec des mélodies quasi rock, mais des beats un peu influencés par le hip-hop, ça me parlait vraiment. » Il se marre quand on lui parle de French Touch 2.0 : « C’est drôle que vous appeliez ça comme ça, parce qu’en Amérique du Nord, on n’utilisait pas ce terme, mais plutôt blog house. C’était clairement de la musique l’on découvrait sur Internet. »

Avec la démocratisation d’Internet, la French Touch 2.0 arrive pile au bon moment pour exploser dans le monde. Déjà en Angleterre, Erol Alkan commençait à exemple à répandre la bonne parole dans les clubs. Ne restait plus qu’à s’attaquer au marché américain : en novembre 2006, Justice remporte le MTV European Awards du meilleur clip pour leur remix de « We Are Your Friends ». Alors que son réalisateur So Me monte sur scène, un autre artiste nominé déboule, prend le micro, et exprime toute sa colère suite à sa non-récompense. Ce type, c’est Kanye West : « Son pétage de plomb a attiré l’attention sur Justice aux États-Unis. Les gens se sont rendu compte qu’il se passait quelque chose en Europe avec l’électro, estime A-Trak. Mais c’est surtout leurs morceaux qui ont rendu fous les Américains », continue-t-il.

Kanye Freaks Out at Justice

Dans une Amérique où le mot EDM ne veut à l’époque rien dire pour personne, Justice détonne. Avec un look et un visuel digne de véritables rockstars, les deux musiciens ont clairement une carte à jouer. C’est pourtant la première génération qui va leur donner un vrai coup de pouce : comme l’analyse A-Trak, « les Daft Punk à Coachella en 2006, avec la pyramide, c’est une étape fondamentale. Ça a littéralement installé la possibilité de faire une performance électronique à grande échelle aux États-Unis. On n’avait jamais vu ça avant eux. »

Justice enchaîne alors avec son premier album en juin 2007, suivi d’une tournée aux États-Unis en 2008 et deux nominations aux Grammy Awards. Parallèlement, des DJ’s américains commencent eux aussi à répandre ce nouveau son venu de France dans les clubs. A-Trak se rappelle : « On était une petite dizaine de DJs à avoir propagé ce son dans le pays : on avait une boucle d’emails où l’on s’envoyait souvent des morceaux qu’on découvrait entre nous, et régulièrement on se passait du SebastiAn, Uffie, Justice. Du coup, je passais des morceaux de la French Touch 2.0 depuis New York pendant qu’un mec comme Flostradamus en passait à Los Angeles le même soir. »

Hard hanted mansion - Diplo, A-trak, Busy P

Ed Banger se fait alors une place aux États-Unis et dans le reste du monde, tandis que de nouveaux artistes émergent partout sur la planète : MSTRKRFT, The Bloody Beetroots, Crookers, Digitalism, aucun de ces musiciens n’est français, mais tous vont connaître le succès grâce à un son similaire. Pour le meilleur, comme pour le pire, comme se rappelle Yuksek : « D’un côté, j’ai pu rapidement aller à l’étranger et faire par exemple des tournées géniales en Australie, mais de l’autre, c’est un mouvement qui a été énormément dénaturé. Je me souviens d’un voyage à Los Angeles avec Brodinski où l’on avait rencontré Steve Aoki, et je dois dire qu’il était assez insupportable. Il était obnubilé par Ed Banger et les Français, sortait des t-shirts comme SoMe, voulait avoir toute cette coolitude. Et maintenant, on voit ce qu’il est devenu. » C’est à dire un type qui balance des gâteaux à la crème en faisant du bateau sur son public.

Chapitre 5

Les dernières heures de la French Touch 2.0

Il y a des fêtes qui font partie de ces moments que personne n’oublie. Des instants un peu à part, qui célèbrent de longues années de folie à travers le monde : réunis sous la grande Halle de la Villette, les membres de Ed Banger soufflent ensemble les dix bougies d’un gâteau aux couleurs de leur label. En ce soir de mars 2012, tous semblent avoir le cœur un peu serré sur scène. Face à eux, pas moins de 7000 spectateurs venus de toute la France pour dignement célébrer l’anniversaire de Ed Banger.

Si cette soirée anniversaire est restée dans les mémoires, c’est aussi pour son côté symbolique : elle clôt une décennie de fêtes à travers le monde, de succès et d’excès, avec ses hauts et ses bas. Car depuis quelques temps déjà, la folie French Touch 2.0 s’est mise en retrait pour laisser place à une nouvelle génération, plus “puriste”, avide de musique techno et house de Detroit ou Chicago. Que s’est-il passé ? Et comment la transition s’est-elle faite ?

Les 10 ans du label ed banger recors part. 1

La fin d’une époque

2011 semble être une année charnière dans l’histoire du mouvement. Une succession d’événements et de trajectoires vont amener toute cette génération à tourner la page. D’abord, il y a le son : « C’était quand même une musique très énergique, peut être même un peu agressive parfois, et avec du recul, je me dis qu’il y a aussi eu un phénomène de lassitude chez les artistes et le public” estime Yuksek. Ensuite, il y a les événements : le 16 mars 2011, Institubes publie un long communiqué de presse sur son site. Faute de moyens financiers, l’iconique label de la scène parisienne décide de mettre la clé sous la porte avant de passer à autre chose.

Ed Banger, lui, va vivre quelques mois plus tard un événement encore plus tragique : le 13 septembre, DJ Mehdi décède dans un accident à son domicile. « C’est un événement qui a énormément changé de choses, estime Surkin. Mehdi faisait le pont entre beaucoup d’artistes, et sans lui on a dû faire différemment : chacun a alors tracé son chemin de son côté. » Surkin, Bobmo et Para One fondent Marble Records, Brodinski et Manu Barron se lancent avec Bromance, et Ed Banger Records va ralentir son rythme de sorties. « Avec la disparition de Mehdi, on a tous compris que la fête était finie. Il fallait rebondir et partir sur autre chose, continuer d’avancer malgré tout. C’est à ce moment qu’on a créé Marble », commente ainsi Para One. S’ils restent encore marqués par l’événement, la plupart des artistes confirment que la perte de DJ Mehdi aura été l’événement qui leur a forcé à changer leur vie, continuer à avancer, et surtout, passer à autre chose.

Et aujourd’hui ? Surkin, qui est devenu Gener8tion, travaille sur un album entre Paris et Los Angeles qu’il annonce comme « assez ambitieux », Para One a des projets de cinéma, Yuksek est à la tête de son label Partyfine, d’autres artistes sont restés plus en retrait, et Ed Banger continue de voir vers l’avenir : « On s’apprête à sortir notre centième référence et souffler nos 14 bougies. La nouvelle garde, Boston Bun, Borussia, 10LEC6 et SebastiAn seront nos priorités pour 2017 », confie ainsi Pedro Winter.

Entre la naissance d’Internet, les innombrables soirées parisiennes, l’explosion aux États-Unis, et les tournées à travers le monde, les acteurs de la French Touch 2.0 continuent d’évoluer tout en ayant le sentiment d’avoir réellement marqué une époque. Ce qui les amène à aussi souligner le manque d’ouverture d’esprit de certains musiciens issus de la génération qui les ont suivis. Teki Latex : « J’imagine que beaucoup de puristes house et techno étaient frustrés de voir toute l’attention des médias français et étrangers toujours focalisée sur les mêmes artistes et labels estampillés French Touch 2.0 et qu’ils attendaient leur tour dans l’ombre pour reprendre le pouvoir dans la nuit parisienne. Ils ont pris leur revanche et aujourd’hui les rapports de force se sont inversés. Mais du coup ils ont un peu recréé les mêmes schémas, et certains artistes ont le malheur d’être (parfois malgré eux) affiliés à cette French Touch 2.0 et n’ont plus le droit de cité dans les grosses soirées techno alors qu’ils seraient capables de se faire une place dans cet univers musical. Mais dans la musique, les gens ont toujours fonctionné comme ça : en se positionnant par rapport à ce qui s’est passé juste avant. » La French Touch 2.0 est bien placée pour le dire.

Interview

Para One : « On voulait faire une teuf comme dans un appart, mais dans un club »

Comment te retrouves-tu dans tout ce mouvement French Touch 2.0 ?

Je venais d’arriver à Paris en 1997 pour mes études et je travaillais avec Quality Street qui était un collectif que j’avais fondé avec des amis. On faisait des mixtapes de rap, et de fil en aiguille on a croisé TTC lors d’une interview commune. J’étais assez fan de ce qu’ils avaient sorti, c’est à dire à peine un ou deux morceaux, et on a commencé à bosser ensemble. Ca a tout de suite été quelque chose de très fort : plein de gens sont arrivés et étaient intéressés par le travail de TTC - pas seulement par le groupe, mais aussi par ses influences - des passionnés de rap indépendant, puis de musique électronique club. Il y a eu une sorte de bulle qui s’est formée autour de nous avec beaucoup d’énergie et de curiosité partagée. C’était une période assez magique.

À cette époque du début des années 2000, c’était un peu la période descendante de la French Touch.

On ne regardait pas du tout du côté de la French Touch, donc ça ne nous a pas vraiment marqués. On venait du rap, même si on avait quand même adoré le deuxième album des Daft Punk, et on avait l’impression que la techno de l’époque était un peu rébarbative, on considérait ça comme un truc d’ancien. C’est plutôt l’électroclash qui émergeait à l’époque qui nous a attirés : on trouvait ça plus coloré, plus marrant, plus drôle, et on adorait Miss Kittin et The Hacker par exemple. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à se sentir chez nous dans les clubs. On faisait nos soirées Superfamilleconne avec TTC au Tryptique et il pouvait y avoir autant Cizkid que Orgasmic ou Tacteel. Je me souviens que je ressortais les 45 tours de mon enfance, avec des tubes du top 50 des années 80, et on mélangeait ça avec de la house, du rap, Jeff Mills...

Vous connaissiez déjà Pedro Winter à l’époque ?

Oui, on a rencontré Pedro dans ces années là, aux alentours de 2003 quand il était sur le point de monter Ed Banger. Il avait adoré « Dans le Club » et on avait joué ensemble dans des soirées Clark. Nous on était super étonnés de côtoyer quelqu’un comme lui : il était quand même manager de Daft Punk !

« je ressortais les 45 tours de mon enfance, avec des tubes du top 50 des années 80, et on mélangeait ça avec de la house, du rap, Jeff Mills... »

Au niveau des soirées, c’était comment à l’époque ? Akroe nous disait que c’est avec TTC qu’il a vu pour la première fois de sa vie des slams en clubs.

(sourire) Oui, c’est vrai. C’était la culture du wheel-up, on rembobinait les disques, on prenait les micros, tu avais toujours Cuizinier en train de dire de la merde par dessus. C’était un vaste bordel, avec toujours 30 000 personnes derrière les platines. Sans faire exprès, on voulait faire une teuf comme dans un appart, mais dans un club.

Il y avait quelque chose d’assez libre dans la musique et les visuels de cette époque.

Totalement libre même ! On ne se rendait pas compte des conséquences de nos actes : que mettre ma gueule sur une pochette ça allait rester par exemple. On écrivait des textes pour les soirées avec des blagues abusées, hyper limites... On ne se sentait pas aussi observé qu’on l’est aujourd’hui avec Twitter ou Facebook. Je regrette la liberté de cette époque.

« je ne m’attendais pas à ce que ça dure, je me suis dit : C’est une anomalie, c’est un bug, ce n’est pas possible. »

On dit souvent dans les médias que la French Touch 2.0 décolle avec Justice. Est-ce que tu es d’accord avec ça ?

On peut le dire. En tout cas, là où j’ai vraiment remarqué que ça explosait à l’étranger, c’est quand on est allé à Coachella en 2007 : on a halluciné, tout le monde voulait le son français. Je n’avais jamais pensé de ma vie que mes potes ou moi pouvions intéresser les gens à Los Angeles. Pour moi, les Américains étaient entre eux et ne s’intéressaient qu’à leur musique. Je n’avais vraiment pas vu le truc venir. Il y avait un côté magique, mais surtout un côté pas naturel : je ne m’attendais pas à ce que ça dure, je me suis dit : « C’est une anomalie, c’est un bug, ce n’est pas possible. »

Quand tu dis que tout le monde voulait le son français, ça veut dire quoi ?

À l’époque, il y avait toute cette vague de rockeurs qui ne nous intéressaient pas tellement. Sauf qu’au même moment, ils se sont rendu compte qu’une fois qu’ils avaient fini leur concert, ils se faisaient un peu chier. (rires) Alors, eux ou leurs entourages ont tous découvert les platines… Du coup, tous ces groupes de rock téléchargeaient sur HypeMachine le dernier SebastiAn et ils le passaient en after. C’est comme ça qu’ils ont découvert toute cette musique. Et ils voulaient alors faire venir les artistes français dans leurs pays.

Il y a un moment ou à l’inverse tu sens que ça commence à redescendre ?

Pour moi, il y a eu des événements personnels, et d’autres que l’on connaît. Institubes s’est arrêté, et juste après, Mehdi est mort. Et là, je peux te dire que ça sonnait la fin de la récréation. Ce n’était plus pareil.

Tu as senti que tu devais passer à autre chose ?

Je ne sais pas. Mais c’est vrai qu’il y a un moment où j’ai trouvé qu’on se fatiguait beaucoup et que ce n’était pas tenable de faire autant la fête passé 35 ans. Attention, je continue de faire la fête : je vais encore dans les clubs et j’y suis même tous les week-ends. Mais je n’y vais pas dans les mêmes dispositions qu’à l’époque.

Comment décrirais-tu ces dix années au final ?

Fatigantes. (rires) Ce dont je manquais durant ces dix dernières années, c’était du recul. Tout allait trop vite, en six mois le statut des gens changeait complètement. Au début tu faisais la fête avec tes potes dans un jardin, l’année d’après tu étais à un festival d’EDM avec eux et celle d’après ils étaient en train de se balader en hélicoptère. (rires), Mais on s’est énormément amusé. Je crois que la caractéristique commune de toute cette génération est que nous étions tous malins, intelligents, pas monomaniaques sur la musique, avec une vraie culture sur beaucoup de choses. Et surtout, j’ai aimé passer du temps avec toutes ces personnes.