Music par Olivier Pernot 28.11.2016

Jeff Mills aime les voyages en images

Jeff Mills aime les voyages en images

Le DJ et producteur techno Jeff Mills vient de composer une musique pour le film Le Voyage dans la lune de Georges Méliès. Alors que sort le DVD de cette performance sonore, retour sur les liaisons entre cet artiste de Detroit et le cinéma, un art qui l’a beaucoup influencé, et sur les nombreux cinémix qu’il a réalisés.

Se projeter dans le futur, dans l’inconnu, imaginer et inventer le monde de demain. Jeff Mills est un rêveur, un artiste qui joue avec les sensations sonores et jongle avec les planètes artistiques. Durant son enfance et son adolescence, trois passions se sont affirmées en lui : la musique, la science-fiction et le cinéma. Au milieu des années 1980, Jeff Mills a une petite notoriété dans sa ville natale de Detroit. Il adore mixer, scratcher, jongler avec les beats et fait des apparitions régulières dans le show radio du mythique Electrifying Mojo. En mélangeant le funk afro-américain de George Clinton et la musique synthétique européenne de Kraftwerk, le groove et le futur, ce DJ/animateur a inspiré la création de la techno. Jeff Mills dirige ensuite sa propre émission sur la radio locale WJLB sous le pseudonyme The Wizard et il est aussi un DJ apprécié dans les clubs de Detroit comme The Nectarine Ballroom.

La suite du parcours de Jeff Mills dans la musique est plus connue : il fonde le collectif/label Underground Resistance avec Mike Banks et Robert Hood. Puis devient dans les années 1990 l’un des producteurs emblématiques de la techno de Detroit, aussi bien pour ses productions que pour ses prestations virtuoses de DJ.

Premièrs amours pour le septième art et la science-fiction

La science-fiction et tout ce qui tourne autour (l’espace, l’univers, les planètes, les ovnis) est la deuxième passion de Jeff Mills. « Je m’y intéressais déjà beaucoup enfant, nous déclarait-il. La magie des choses, l’extraordinaire, les ovnis ont toujours été dans les journaux. J’ai grandi avec l’idée que cela existait. Dans l’année, il y avait toujours quelqu’un qui avait vu quelque chose dans le ciel qu’il ne pouvait pas expliquer! » Cette passion est encore bien présente, au point qu’elle occupe du temps et de l’espace dans sa vie : « Je collectionne des vielles revues, des magazines vintage et des livres de science-fiction. Tout est archivé dans des boîtes, par périodes, auteurs, pays. Je veux garder une trace de tout. » La science-fiction sera une source d’inspiration essentielle dans l’œuvre musicale de Jeff Mills. En particulier dans son projet Something In The Sky (« quelque chose dans le ciel »).

Le cinéma, enfin, a nourri le jeune Jeff Mills. Il découvre d’abord le septième art à la télé : « Il y avait deux chaînes TV underground, racontait-il dans une interview au site Concert Classic. Chaque jeudi ou vendredi, nous attendions avec impatience le film de la semaine à huit heures du soir. Je me souviens avoir vu Les Dix commandements de Cecil B. DeMille par exemple. Le Voyage fantastique repassait souvent – Jeff Mills en recomposera la musique en 2011 – ainsi que des films sur la blaxploitation. » Ses premiers chocs cinématographiques? « La Nuit des morts-vivants de George Romero. Je devais avoir 6 ou 7 ans. Il me faisait immensément peur à l’époque! Je me demande si Rosemary’s Baby de Roman Polanski ne m’a pas plus traumatisé d’ailleurs! »

Après la télé, le grand écran de cinéma capte l’attention de l’enfant. Il devient une de ses attractions favorites. « À Detroit, il y avait pas mal de cinémas de quartier, dont un à quelques blocs de chez moi, confiait-il à Trax Magazine en août 2016. J’étais un grand fan d’Alfred Hitchcock, des thrillers, des drames, des films de science-fiction évidemment. J’aimais bien aussi les films d’horreur quand j’étais enfant. » À cette époque, deux films le marquent profondément : 2001, L’Odyssée de l’espace et Blade Runner. « Quand j’ai vu 2001, L’Odyssée de l’espace, nous racontait-il, j’ai eu un grand choc. Ce film est probablement ma plus grande influence, dans ma vie et dans ma carrière musicale. Il m’a bouleversé. Les dialogues, le sujet, sa profondeur ont changé mon rapport à l’image, au graphisme, à l’Histoire. C’est en partie grâce à ce film que j’ai fait de la techno. » Quant à Blade Runner, Jeff Mills composera en 2005 un maxi du même nom avec trois titres inspirés du film de Ridley Scott (dont est extrait le morceau « The Light That Burns Brightest » ci-dessous). « Blade Runner est aussi une influence importante pour moi. Le film prend place dans un futur proche où la société est en train de changer brutalement. Si je vis assez longtemps, je pourrai voir cette transition… L’histoire se déroule en 2019… »

Un maître incontesté du cinémix

Après avoir fondé Underground Resistance, c’est en solo que Jeff Mills va devenir une figure emblématique de la techno de Detroit. À la tête de ses labels Axis Records et Purpose Maker, il produit une techno futuriste, parfois nimbée d’influences jazz. Il est surtout un redoutable DJ, précis, technique, d’une grande finesse. Durant les années 1990 et 2000, son parcours dans la musique est à son apogée. Sa passion pour le cinéma ne disparaît pas pour autant. Elle est parfois souterraine (« je faisais des cinémix underground, comme sur 2001, L’Odyssée de l’espace ou Blade Runner. »), parfois très officielle comme quand le producteur américain met en musique des images de Josephine Baker pour le Festival de Cannes.

En 2009, la Cinémathèque Française organise une rétrospective du réalisateur Cecil B. DeMille et enrôle le producteur pour réaliser une musique sur Forfaiture, un film muet datant de 1915. Jeff Mills expliquait alors son travail aux Inrocks: « Les films muets sont en général de merveilleuses sources d’inspiration pour composer de la musique, grâce notamment à l’exagération des mouvements du corps et aux expressions fortement marquées des interprètes. » La collaboration avec l’institution parisienne se poursuivra et Jeff Mills réalisera plusieurs autres cinémix à la Cinémathèque Française : Octobre de Sergueï Eisenstein et La Femme sur la lune (Woman In The Moon) de Fritz Lang. Un triple CD de cette dernière musique est sorti en 2015.

En travaillant la musique de La Femme sur la lune, Jeff Mills retrouvait le cinéma de Fritz Lang. Dès l’an 2000, il composait ainsi la bande son de Metropolis, un autre classique du cinéaste allemand de l’entre-deux-guerres, et une première incursion du producteur de Detroit dans le septième art. Pour l’Américain, ce travail représentait aussi une façon de montrer toute la richesse de la techno et des sons électroniques. Il s’en confiait alors à Libération: « Cette musique que nous avons écoutée en clubs depuis toutes ces années, il est temps qu’elle en sorte. Ce que j’ai fait avec Metropolis est un acte désespéré pour attirer l’attention du monde du cinéma. Il y en a marre de tous ces films de science-fiction illustrés par du rock de supermarché. » Jeff Mills interpréta cette bande-son au Centre Pompidou et la musique sortit à l’époque sur le label berlinois Tresor.

Après Metropolis, le musicien a travaillé sur d’autres longs-métrages : Three Ages, film muet de Buster Keaton – également sorti en CD et DVD, Le Voyage fantastique de Richard Fleischer, là encore un chef-d’œuvre du cinéma de science-fiction, ou le documentaire Man From Tomorrow que lui a consacré la réalisatrice française Jacqueline Caux. La passion de Jeff Mills pour la France n’est plus à démontrer (il a d’ailleurs été décoré en 2007 des insignes de Chevalier des arts et des lettres par le ministre de la Culture). C’est à Paris, où il s’est installé quelques années, qu’il a réalisé la plupart de ses cinémix, à La Cinémathèque Française, au Centre Pompidou, à la Cité de la Musique, ou à la Fondation Cartier. En 2015, il était même en résidence au Louvre pour plusieurs projets autour de la danse, de l’art plastique et du cinéma. Jeff Mills a réalisé également la musique du film Études sur Paris d’André Sauvage, une promenade poétique dans le Paris des années 1920.

Aujourd’hui, le producteur s’intéresse de nouveau au patrimoine cinématographique français : il retourne dans l’espace une nouvelle fois en travaillant sur Le Voyage dans la lune. Cette pellicule de George Méliès, de 1902, est présentée dans sa version colorisée, peinte à la main et récemment restaurée. Ce film historique, dont Air avait déjà refait la musique, est considéré comme le premier film de science-fiction. Il était finalement naturel que Jeff Mills s’y intéresse lui aussi.

Crédit photo : © Henry Gorse