Music par Francois Blanc 25.11.2016

Le meilleur de la musique électronique dans les jeux vidéo

Le meilleur de la musique électronique dans les jeux vidéo

Longtemps cantonné aux petits budgets, le jeu vidéo a souvent été accompagné de bandes originales bricolées à l’ordinateur. Mais son histoire d’amour avec la musique électronique ne s’est pas arrêtée là.

L’univers des jeux-vidéo est assez traditionnellement lié à la musique électronique dans nos esprits. Si nos esprits sont hantés de thèmes symphoniques indélébiles à nos oreilles nostalgiques, comme les splendides musiques des différents Zelda (le troisième épisode, A Link To The Past, en tête), les qualités sonores grotesques des machines des années 80 et 90 (son midi, haut-parleurs surpuissants du Game Boy, etc.) ne permettaient bien souvent que des versions simplistes, pianotées à l’ordinateur ou aux synthétiseurs. Alors qu’aujourd’hui le monde du jeu déploie des budgets colossaux, il s’est aussi souvent plus frontalement confronté à l’univers des musiques électroniques. Dernier crossover de marque en date, Hudson Mohawke a signé la bande originale de Watch Dogs 2, sortie le 11 novembre sur son label de prestige, Warp.

Les origines 8-bits

Si le mouvement de la musique 8-bits n’est pas des plus fringants aujourd’hui, il a été le lien le plus fort et le plus assumé entre les planètes des jeux vidéo et de la musique électronique. Une scène musicale directement inspirée par les sons des vieilles consoles et machines (la « génération 8-bits » désignait la troisième génération de consoles et première de l’ère moderne, allant de la Nintendo NES à la Master System de Sega en passant par portable Game Boy. Ces consoles mêmes, principalement la Game Boy, sont détournées pour être utilisées comme instruments de musique, on appelle cet art le circuit bending. Les sonorités 8-bits se sont d’ailleurs retrouvées chez nombre de producteurs influents, même si ceux-ci en sont pour la plupart revenus depuis, des Crystal Castles à Diplo. Les pionniers électroniques japonais Yellow Magic Orchestra y puisaient leur inspiration sur « Computer Game » dès 1979 ! Plus récemment, le boucher du brostep bien gras Doctor P rendait carrément hommage à la mélodie la plus mythique des jeux vidéo, celle de Tetris sur un genre de remix tout en finesse. Musique de Tetris qui était elle une reproduction ultra-naïve et digitale du Casse-Noisette de Tchaïkovski. Autre fait amusant, le « Technologic » de Daft Punk sample « Video Games » de Ronnie Jones, qui utilisait quelques sons de jeux vidéo en 1980.

Les compilations au flair aiguisé

Si c’est plutôt la pauvreté des outils qui a donné cette connotation électronique aux vieilles bandes originales de jeux vidéo (il était plus simple de reproduire des mélodies sur des ordinateurs antédiluviens que de payer un orchestre pour donner vie aux symphonies d’une industrie qui n’avait pas encore les moyens dont elle dispose aujourd’hui), le secteur s’est par la suite intéressé de près à ce qui se faisait dans le domaine florissant de l’électro. Première étape, des BO compilations de la scène du moment. À ce petit jeu la série des Wipeout a sûrement laissé la marque la plus importante dans l’esprit des joueurs. En 1995, ce jeu de course futuriste avec des bolides qui flottent et un spectacle époustouflant débarque sur Playstation (comme un pied de nez à Nintendo et son F-Zero). La campagne marketing est créée par The Designers Republic (studio aux manettes des pochettes d’Autechre, Aphex Twin, etc.), on voyait d’ailleurs la DJ de Radio 1 Sara Cox ensanglantée sur une affiche publicitaire du jeu (créant une polémique pour ceux qui voyaient là une mise en scène de l’overdose). La bande originale alignait des morceaux de Leftfield, les Chemical Brothers, The Prodigy, Orbital ou même New Order. Des morceaux composés pour l’occasion par Tim Wright, alias CoLD SToRAGE, pouvaient aussi être entendus dans le jeu. Un an plus tard sort la suite, Wipeout 2097, où l’on retrouve Underworld, Photex et même les Daft Punk !

En 2012, un petit jeu qui coïncide avec la montée en puissance des petits studios indépendants dans le jeu vidéo accède au statut de culte, en partie grâce à sa musique. Hotline Miami est un jeu d’action vu de dessus, ambiance Miami des années 80 et lutte entre gangs dédramatisée par des couleurs criardes et des graphismes follement kitsch. L’action se résume à du massacre intempestif (mais stratégique), sans temps morts, avec un niveau de difficulté très élevé. Le tout fortement influencé par Miami Vice et surtout par Drive, le film qui a déifié Ryan Gosling et inspiré jusqu’à la bande originale de Hotline Miami. Beaucoup des morceaux de la compilation sont ainsi dans cette veine synthwave très eighties, on retrouve d’ailleurs quelques figures du genre, comme le Français Perturbator et des passages plus franchement club (« Hydrogen » de M.O.O.N.). On n’avait que rarement dansé bêtement devant sa console de jeux vidéo (à part devant Dance Dance Revolution). Hotline Miami 2, sorti l’année dernière, fit aussi bien.

Au rang des jeux vidéo dont la musique est un argument de poids, notons aussi le méga-blockbuster GTA, qui dans ses dernières éditions confiait ses radios (de grosses playlists censées simuler de vraies radios écoutables pendant le jeu) à de gros noms de la musique. Parmi les 18 radios de l’épisode V, on trouvait notamment Flying Lotus, Twin Shadow, Soulwax ou Gilles Peterson. Des playlists de premier choix qui ont donné un vrai coup de boost à l’univers déjà bien riche du jeu vendu à plus de 70 millions d’exemplaires (le quatrième le plus vendu de l’histoire).

La composition de bande originale

En pleine période de l’explosion big beat en Angleterre, un autre studio britannique développe pour Sony un autre jeu de course pour la Playstation (sur l’eau ce coup-ci au lieu de l’espace), Rapid Racer. Et plutôt que de compiler le meilleur du son rosbeef, la bande originale est entièrement composée par des héros de l’époque, le groupe Apollo 440 (pour ceux qui ont oublié, réécoutez leur grand tube, « Ain’t Talkin’ ‘Bout Dub »). Côté son, la bande originale reprend les grands codes big beat, avec des références breakbeat, acid house et drum & bass pour un esprit rave qui donne aux courses une pêche incroyable. Mais le jeu ne marquera pas autant que Wipeout, moins visionnaire, moins puissant, moins réussi, tout simplement. Un peu comme Apollo 440, le groupe n’ayant pas fait de vagues depuis son troisième album en 99, malgré quelques tentatives infructueuses.

Avance rapide en 2005, où le fleuron de l’industrie vidéoludique française, Ubisoft, fait paraître le troisième épisode de sa série d’infiltration Splinter Cell, pilotée en collaboration avec feu Tom Clancy, champion du roman d’espionnage. Après deux épisodes musicalement conservateurs (orchestre de Prague et compositeur de BO plus traditionnel), la bande originale du troisième est confiée à nul autre qu’Amon Tobin, star du grand label anglais Ninja Tune, grand copain de Bonobo, alors en pleine transition musicale. Il reste quelques traces de ses débuts trip-hop, mais la BO sait aussi s’énerver dans des phases drum’n’bass et se calmer pour des plages plus contemplatives. Un joli exercice d’ambiances pesantes qui va parfaitement avec le rythme d’un jeu où la discrétion prime.

On termine sur la dernière expérience en date, encore l’affaire d’Ubisoft, avec la sortie de Watch Dogs 2, suite d’un blockbuster d’anticipation, genre de GTA du futur où l’on pirate à tour de bras, dont la musique a été composée par Hudson Mohawke. Le producteur écossais a fait un énorme travail d’univers, conjuguant ses marottes (hip-hop instrumental, beats lourds, percussions sales, cuivres grandioses, etc.) avec des ambiances d’apocalypse digitale, références 8bits, bleeps, interférences, etc. Le disque est sorti le 11 novembre chez Warp, prouvant que l’exercice est aujourd’hui l’égal d’un travail de BO de film.

Vous pouvez terminer par regarder ce documentaire de la Red Bull Music Academy sur la montée en puissance de la musique de jeux vidéo, où l’on croise notamment Flying Lotus ou Kode9.