Music par Patrick Thevenin 24.11.2016

YELLO : les dingos de l’électro suisse sont de retour

YELLO : les dingos de l’électro suisse sont de retour

Le duo électro-comique suisse qui a profondément influencé le mouvement techno donne de ses nouvelles après des années d’absence avec un nouvel album et une tournée live. Mais est-ce une bonne idée?

Au Roxy de New York, le chant de la machine

31 décembre 1983, le Roxy, la gigantesque boîte de New York où on danse en faisant du roller et où la Zulu Nation a ses habitudes (Afrika Bambaataa, Jazzy Jay et Grandmaster Flash en sont les DJ’s résidents) a une bonne idée histoire de franchir le cap du Nouvel An : proposer au groupe Yello de se produire en live pour la première fois de son existence. Avec leur tube underground « Bostich », un de ses premiers singles sorti deux ans plus tôt, petit manifeste d’électro aux paroles plus scandées que chantées, le groupe est devenu la mascotte de la communauté noire américaine persuadée qu’il s’agit d’un groupe de rappeurs blacks.

En cette fin d’année donc, sur la scène du Roxy c’est la sublime styliste, et it-girl de l’époque, Dianne Brill qui annonce l’arrivée de Yello sur scène. S’en suivent quinze minutes d’un show avant-gardiste qui débute par le bruit d’un orage violent, avant de dérouler une version rallongée de « Bostich », recouverte de zigouigouis électroniques en tout genre, de synthétiseurs Fairlight en folie, et de visuels projetés sur grand écran. Le concert est une catastrophe, mais un four qui aura au moins un mérite : faire comprendre aux Américains que Yello n’est pas du tout un groupe américain, et encore moins un duo de blacks avec ghettos-blasters au bout du bras, mais arrive directement du pays des coucous : la Suisse.

Deux rigolos plongés dans l’electro

Formé en 1978, Yello réunit effectivement deux drôles d’oiseaux. D’un côté Dieter Meier, préposé aux paroles, un héritier fortuné et proclamé artiste, qui dans la foulée du surréalisme et du mouvement Fluxus multiplie les performances absurdes. De l’autre Boris Blank, un réparateur de télévisions, jeune geek avant l’heure passionné par les machines, la technologie, Throbbing Gristle et qui, avant l’arrivée des premiers samplers, à déjà commencé à créer, et collectionner, toutes sortes de sons étranges à partir de simples bandes audio qu’il découpe et recolle. Dans les années 70, avant sa rencontre avec Boris Blank, Dieter Meier, qui déjà s’adonne à ses deux vices, le poker et le golf, se proclame artiste contemporain et multiplie les performances de rue, le tout avec son look d’aristocrate, entre Clark Gable et Errol Flynn, décontracté à quatre épingles. Dieter fait ainsi graver, pour sa performance « Datum 1 » une plaque en métal où est inscrit : “Le 23 mars 1994, entre 3 et 4 heures de l’après-midi, Dieter Meier se tiendra debout sur cette plaque” et multiplie les performances absurdes, comme compter 100 000 pièces de métal par semaine, pour l’œuvre « Five Days », et les répartir en piles dans des sacs de 1000 pièces chacun ou de délimiter sur le sol une sorte de chemin de 50 mètres de long et de demander aux passants de le parcourir et de lui dédier leur marche.

Alors que Meier produit dans le cadre de ses activités artistiques des films expérimentaux qu’il double lui-même, il est repéré par un producteur fasciné par ce que Dieter peut produire avec sa bouche. Le deal est bouclé, on est en pleine explosion punk et Dieter sort son premier morceau, « Cry For Fame », où il s’essaie à crier sa haine du monde, même si le morceau ne laissera pas une trace indélébile dans l’histoire de la musique. Qui en effet peut croire un punk en costard-cravate tout droit sorti de Savile Row ?

Une rencontre surréaliste

C’est surtout l’occasion pour Dieter de rencontrer Boris Blank et de former Yello, même si au premier abord la fusion ne semble pas évidente. « Boris avait entendu mon single, racontait Dieter aux Inrocks, et comme il trouvait que je chantais vraiment mal et qu’il faisait déjà de la musique de son côté, il a été voir le producteur en lui disant qu’il ferait mieux de sortir ses morceaux à lui. Le producteur lui a répondu OK, mais a ajouté qu’il pensait que Boris devait travailler avec ma voix. Or pour Boris, c’était doublement un désastre: non seulement parce que je chantais mal, mais surtout parce que pour lui, tout chanteur n’est qu’un perturbateur, qui vient déranger l’harmonie du tableau qu’il est en train de créer. Boris est un peintre sonore, et si l’on ajoute une voix à ses compositions, c’est comme projeter de la peinture sur une toile déjà achevée. » Suivant sans doute les préceptes de Jackson Pollock, Dieter Meier et Boris Blank (assistés les premières années de Carlos Peron), transforment pourtant cette union contre nature en quatre classiques de l’ère pré-techno.

En à peine cinq ans, les Suisses enquillent coup sur coup Solid Pleasure, Claro Que Si, le chef d’œuvre You Gotta Say Yes To Another Excess et Stella. Quatre albums impeccables (et une poignées de tubes imparables) qui définissent à la perfection la recette Yello : des influences post-punk, euro-disco et new-wave, des bruits enregistrés et samplés, de l’exotico-dingo, de la pure expérimentation électronique et des plages qui oscillent entre ambient et soundscape. Le tout traité avec un humour décalé, très suisse, et des vidéos où le duo s’amuse à faire n’importe quoi, détourne les références du cinéma de série Z, se moque allègrement des new-waveux qui tirent la gueule derrière leur DX7. Noyant le tout dans l’esthétique MTV de l’époque, avec des clips aux images saturées, bricolées et surréalistes, qui ne sont pas sans faire penser aux photos publiées par le magazine Toilet Paper, le projet du fou furieux de l’art contemporain Maurizio Cattelan, responsable récemment de la vidéo « Action » et de la pochette du dernier album de Cassius.

Les rois de l’électro couture

Dans le courant des 90, Yello est un duo superstar, qui a fait de son look de dandy avec un zeste de folie en lavallière sa marque de fabrique, et qui compose des albums conçus comme des opéras électroniques pour La Croisière s’amuse. Toute l’expérimentation et le côté rough qui faisaient le sel des premiers albums a disparu au profit de trop de production, de trop de grandiloquence, de trop de tout en fait, comme si le groupe tournait en rond, et ne savait plus quoi faire à part s’autoparodier tout en s’achetant les derniers synthés à la mode.

Malgré des invités prestigieux comme Shirley Bassey qui sur « The Rythm Divine » offrira sur un plateau un thème James Bondesque au groupe, des singles comme « The Race » placés tout en haut des charts ou le refrain du « Oh Yeah » qui fera la joie des bruiteurs pour films d’action, de la publicité et sera même utilisé dans un épisode des Simpson, la magie semble terminée et Yello se fait allègrement dépasser par la vague techno et house que le duo a pourtant profondément inspiré. Il suffit, par exemple, d’écouter parler Carl Craig de l’influence qu’ont eu sur sa musique les disques de Yello, ou de regarder ses yeux écarquillés quand il évoque sa première rencontre avec Dieter « a real gentleman » venu le chercher en décapotable de sport, pour s’en convaincre. « C’était une drôle d’expérience, confiait en septembre dernier au Guardian Dieter Meier, celle de deux gamins qui s’amusent à faire des châteaux de sable sur la plage et qui, tout d’un coup sont pris dans le tourbillon du succès. On a commencé à signer des contrats avec beaucoup de zéro, et ce qui était quasiment un gag s’est transformé en machine de guerre. On a perdu notre innocence de musiciens en route au fur et à mesure que Yello avait du succès. »

Un retour en grande pompe

Il faut dire aussi que pendant toutes ces années, Yello est devenu pour Dieter Meier une activité lucrative comme une autre, en plus de son commerce de viande et de ses vignes en Argentine, de ses investissements dans la production de café, de son restaurant, de ses petits rôles d’acteur, de son statut de créateur de montres, de son nouveau projet musical Out Of Chaos, et de sa collection de voitures de sport. Toutes activités débordantes qui n’ont pas empêché, l’hyperactif Dieter, qui a 71 ans se passionne désormais pour une nouvelle technique d’extraction à froid du cacao, de relancer après plus de sept ans d’absence la carrière de Yello avec « Toy ». Un album où le duo joue sur la carte rétro et nous balance tout son bric-à-brac de sons et de bruitages.

Un disque qui fut aussi, fin octobre à Berlin, le prétexte pour le duo de remonter sur scène, trente ans après l’épisode du Roxy à New York, avec une ribambelle de musiciens, des danseurs et des vocalistes, et des effets spéciaux en veux-tu en voilà. Quatre dates en forme de mises en bouche maladroites et kitch qui annoncent une tournée mondiale à venir et qui, comme une madeleine de Proust, nous fait regretter le Yello des débuts et sa douce folie. Cette exubérance sans limites, et ce sens de l’humour décalé, propre à Dieter Meier, qui faisait qu’en 1990, lorsqu’on lui refusa l’entrée d’un club fétichiste de Londres, dont le dress code était latex Dieter Meier sorti de sa poche un crayon papier avec une gomme en caoutchouc à l’extrémité, qu’il pointa du doigt devant le doorman, histoire de prouver qu’il avait bien respecté le dress code et qu’il pouvait rentrer sans problème !