Music par Francois Blanc 14.11.2016

Soft Hair : mecs perdus, cheveux gras

Soft Hair : mecs perdus, cheveux gras

Les chouchous pop, LA Priest et Connan Mockasin, conjuguent leur talent pour l’épatant premier album de Soft Hair, entre pop, funk et électronique. Rencontre.

Quand un supergroupe apparaît, on est parfois aux anges (FFS avec Franz Ferdinand et les Sparks, Atoms For Peace avec Thom Yorke, Nigel Godrich et Flea des Red Hot Chili Peppers, etc.), mais il arrive aussi que ces rassemblements de plusieurs musiciens connus sous une nouvelle entité musicale n’aient de « super » que le nom (Dog Blood avec Skrillex et Boys Noize, Broken Bells avec Danger Mouse et James Mercer des Shins, etc.). Dans le cas de Soft Hair, l’attente était légitime : le duo a été fondé par deux des plus grands excentriques de la pop des années 10, imprévisibles, incontrôlables. Sam Eastgate d’un côté, leader des champions nu-rave Late Of The Pier revenu l’année dernière en solo avec le formidable premier album de LA Priest. De l’autre Connan Mockasin, néo-zélandais étrange auteur de deux albums aliens.

« on manquait finalement de matos alors la scène de la douche s’est étirée en longueur »

Le groupe s’est d’ailleurs introduit au monde par l’intermédiaire d’un clip complètement délirant. « Lying Has To Stop » les voit faire la fête dans un appartement avant d’aboutir à une grande scène d’érotisme au masculin entre copains de son : Connan, caméra au poing, filme Sam en caleçon dans la douche tout en l’arrosant avec le pommeau, ce dernier se couvrant la poitrine de ses bras croisés. « Tout ça s’est fait dans un total empressement, se souvient Sam. Le réalisateur du clip nous a plantés au dernier moment, mais Connan a finalement retardé son avion pour rentrer chez lui et on s’est retrouvé à organiser une fête dans un appartement de Londres avec une caméra. Ma chienne était très nerveuse à cause de l’agitation. Au montage on manquait finalement de matos alors la scène de la douche s’est étirée en longueur. »

Faux départ

Si la collaboration entre ces deux hurluberlus sort aujourd’hui, elle est en fait née dans la deuxième moitié des années 2000. L’album est d’ailleurs en boîte depuis des lustres et Connan et Sam semblent presque étonnés que le disque sorte enfin, après tant d’attente. « Je me souviens parfaitement de notre rencontre, c’était en février 2007, à une soirée où nous étions tous les deux conviés à jouer, l’anniversaire privé d’un mec important de l’industrie du disque américaine, note Connan. À l’époque nous étions totalement inconnus alors l’opportunité était trop belle pour refuser. Il y avait à l’affiche Late of the Pier, moi, les Kooks, King Charles, Kid Harpoon et… une toute jeune Adele! Avec Sam on ne s’est pas parlé de la soirée, puis il y a une brouille, une histoire de cochon en fibre de verre volé, semble-t-il, par un des musiciens de mon groupe d’alors. Les accusations ont fusé, ça a créé un peu de défiance entre nous et le musicien en question s’est battu avec un des musiciens de Sam. »

« Sam jouait caché au fond de la scène pour ne pas que son public le voit »

Un premier contact difficile qui sera vite oublié. « On s’est croisés plusieurs fois dans des festivals, reprend Connan. En février 2008 le groupe de Sam m’a proposé d’ouvrir pour eux en compagnie de Micachu & The Shapes. Ensuite ils m’ont carrément invité en tournée, mais je n’avais pas de musiciens avec moi, alors Sam jouait de la basse pour moi, caché au fond de la scène pour ne pas que son public le voit. À l’époque c’était la domination totale de la nu-rave en Angleterre alors les gens étaient surpris par ma musique et je me prenais des trucs à la gueule. Sam m’a même gentiment invité à vivre dans le tour bus avec eux. » Ce dernier poursuit : « Pendant les premières dates on ne s’est pas parlé, puis ça a changé et tous les soirs on passait du temps ensemble à apprendre à se connaître, j’ai demandé à Connan de me faire écouter des démos, il m’a filé la quasi-totalité de ce qui deviendrait son premier album Forever Dolphin Love. J’étais estomaqué, je suis devenu fan du musicien comme de la personne, je voulais qu’on bosse ensemble. »

Juste après cette petite tournée commune et alors que Connan venait d’envoyer son premier album au mastering, les deux se retrouvent à la mi-2008 à St. Ann, quartier mal fréquenté de Nottingham, où ils s’enferment dans la maison de Sam et commencent à composer ensemble, sans but réel. « L’appartement était miteux, se souvient Connan, mais j’étais déjà très impressionné qu’il puisse louer quoi que ce soit. »

« Ma bouteille de jus d’orange avait explosé et traversé toute la pièce »

Peu après, Eastgate déménage dans une ancienne usine de dentelle en mauvais état, et c’est dans cette pièce géante mais insalubre que la majorité du premier album de Soft Hair vient à naître. « L’endroit était vraiment étrange, se souvient Sam. À côté de nous il y avait un groupe de métal pas très rassurant et la nuit il se passait des trucs bizarres. Un soir, on a entendu une grosse explosion et cherché des heures d’où elle venait. Ma bouteille de jus d’orange avait explosé et traversé toute la pièce pour se nicher sous le canapé qui me servait de lit. Sauf que la bouteille était à moitié vide, qu’il n’y avait de pression pour la catapulter comme ça. »

L’album continue son périple. Alors que Sam vient d’acheter une maison en dilapidant tout son argent, il laisse tout ça en plan, appelle son manageur pour que celui-ci lui paye un billet pour la Nouvelle-Zélande où il rejoint Connan pour continuer le travail dans une ancienne école sur une colline surplombant l’océan. Les deux continueront à toucher au disque de temps en temps jusqu’à y mettre un point final en 2012. Mockasin est alors très occupé par sa propre carrière et Eastgate prépare son retour sous pseudo LA Priest. Et le disque sort finalement quatre ans plus tard après avoir pris la poussière dans un tiroir. Un soulagement pour les deux hommes et une aubaine, pour nous pauvres auditeurs, tant ce premier album de Soft Hair est tout ce qu’on avait pu en espérer, regroupant à merveille la bizarrerie de ses deux créateurs (on entend d’ailleurs les guitares si caractéristiques de la musique de Connan Mockasin).

Un disque de pop, par le pouvoir hypnotique de ses mélodies, expérimental par ses formats et ses arrangements jamais trop familiers. On a l’impression d’assister à une Odyssée funk aquatique légèrement tordue, voire carrément sulfureuse, portée par quelques tubes vraiment mortels (« Lying Has To Stop », « Relaxed Lizards », « Jealous Lies », etc.). Un sans-faute, même si l’on y retrouve un morceau déjà présent sur l’album de LA Priest, l’excellent « A Goood Sign ». Ne prenez pas tout votre temps pour le second, les gars.