Music par Patrick Thevenin 09.11.2016

Cologne, l’autre berceau de l’electro

Cologne, l'autre berceau de l'electro

Quatrième ville d’Allemagne en nombre d’habitants, Cologne est depuis le début des années 50 le terrain de jeu des musiques électroniques les plus débridées et futuristes. Retour sur l’épopée du fameux son de Cologne en quatre étapes.

Les années 50 et l’invention de la Elektronische Musik

Le 18 octobre 1951 est une date qui compte dans l’histoire musicale de Cologne. En effet, ce jour-là trois musiciens avant-gardistes, Herbert Eimert, Robert Beyer et Werner Meyer-Eppler, diffusent lors des programmes nocturnes de la radio NWDR (pour Nordwestdeutscher Rundfunk), la « Die Klangwelt der elektronishe Musik » (le monde sonore de la musique électronique, ndr). Une émission, ou plutôt un mix d’expérimentations sonores diverses et variées, effectuées grâce à un Melochord et un magnétophone, et qui signe la naissance du studio de musique électronique de Cologne. Un studio rattaché à la radio, qui va s’affirmer rapidement comme un laboratoire de recherche formelle sur le son, et qui affectera profondément la manière d’envisager la musique, et notamment l’électronique, sur toute une génération de musiciens issus de Cologne. Mais c’est avec l’arrivée de Karlheinz Stockhausen, juste âgé de 25 ans et qui a fait ses gammes aux côtés d’Olivier Messiaen à Paris (où il a plongé tête la première dans la musique sérielle) que le studio va véritablement se lancer dans la musique électronique, avec un premier concert, retransmis à la radio le 18 octobre 1953 comprenant des compositions de Beyer et Eimert, et surtout deux des premiers morceaux de Stockhausen : « Studie I » et « Studie II », deux balises qui donneront le coup d’envoi d’un nouveau genre musical, baptisé en Allemagne Elektronische Musik.

S’il n’est pas un fervent supporteur, et encore moins un défenseur de la pop music, car il considère que c’est une musique de masse, et que la masse mène au totalitarisme (Stockhausen a été profondément choqué par son enfance dans l’Allemagne national-socialiste), Karl aura, et encore plus aujourd’hui, une influence majeure sur la musique électronique et sur la pop allemande. La légende raconte que ses recherches sur la musique électroacoustique, avant même l’invention des premiers synthétiseurs, ont beaucoup influencé un groupe majeur comme Kraftwerk. Mais aussi que son morceau « Hymmen » en 1966, où il malmène l’hymne national à coups de collages et d’artefacts électroniques en a fait un héros, et une influence notoire, pour les musiciens allemands des années 70 et les révoltés de tous bords.

L’explosion de la Kosmische Musik

Dans les années 60, alors que l’Allemagne essaie tout doucement de se reconstruire face au traumatisme laissé par la Seconde Guerre mondiale, les bases américaines et anglaises implantées dans le pays imposent la conception de la pop anglo-saxonne, à grands coups de rock & roll, de jeans délavés, de chewing-gum et de Coca-Cola. En 1968, Irmin Schmidt et Holger Czuckay, deux anciens élèves et assistants de Karlheinz Stockhausen, forment le groupe Can, qui aux côtés des Cluster, Kraftwerk (à ses débuts), Ashra Temple, Neu ! ou Tangerine Dream, va devenir un des groupes de référence de la Kosmiche Musik. Un nouveau genre musical qui va s’affirmer avec les années comme une véritable réappropriation à l’allemande du rock anglo-saxon et inspiré autant par le rock psychédélique qui coule à flots dans la radio (les Jefferson Airplane, Cream, Frank Zappa, Pink Floyd, King Crimson…) que par le Velvet Underground qui à cette époque remet en cause complètement les notions de rock ou de pop music. Influencée aussi par le jazz libéré de Sun Ra ou Ornette Coleman, les minimalistes américains comme Steve Reich, John Cage, La Monte Young ou Philipp Glass ainsi que les premières expérimentations électroniques made in Cologne, la Kosmiche Musik rebaptisée par les Anglais, avec une pointe de moquerie, Krautrock (soit rock-choucroute, ndr), va s’imposer comme la bande-son de l’époque. Une époque culturellement comme politiquement agitée, secouée par les grèves des étudiants en 1968, les actions terroristes de la bande à Baader-Meinhoff et le cinéma allemand post-seconde guerre mondiale. Un monde qui se réinvente petit à petit comme le déclarait Ralf Hütter de Kraftwerk à ses débuts : « Nos parents ont été bombardés, leurs maisons détruites. Leur seul intérêt était de reconstruire leur propre vie. Ils sont devenus obsédés par les choses matérielles. Dans les années 60, notre génération a réintroduit la notion de conscience sociale en Allemagne. La musique n’existait pas et nous avons dû la créer. »

Dans cette folie pour le Krautrock qui enflamme et envahit les quatre coins de l’Allemagne, Cologne n’est pas en reste engendrant Floh de Cologne, un groupe résolument contestataire qui inspirera Neu ! (dont plus tard l’influence sera revendiquée par les Sex Pistols), mais surtout Can considéré à ce jour comme un des plus beaux et influents joyaux de la Kosmiche. Avec ses improvisations libres inspirées du free-jazz, décomposées et remodelées ensuite en studio, ses « compositions instantanées » comme ils aiment à les définir, et surtout deux albums cultes « Tago Mago » et « Eye », Can va profondément imprimer sa patte sur la scène électronique de Cologne à venir et imposer sa conception du musicien/producteur. En poussant plus loin les possibilités offertes par les studios d’enregistrement, en s’essayant très vite aux premiers synthétiseurs et autres machines électroniques, mais surtout en pratiquant la fusion des genres, soit le sampling avant l’heure, la vision esthétique de Can va nourrir toute une génération de producteurs qui dans les années 90 vont donner naissance au fameux son de Cologne, une jeune génération qui rêve de posséder un synthé quand les jeunes de leur âge fantasment sur les guitares électriques. 

Les années 2000, le son de Cologne et la domination Kompakt

Tout a commencé en 1998, quand Wolfgang Voigt, Jürgen Paape et Jörk Burger, qui travaillent dans le magasin de disques Delirium, une institution de Cologne, décident de monter leur propre boutique et même de créer leur label. Leur enthousiasme est communicatif, puisque Michael Mayer (DJ et producteur débutant à l’époque et premier client de la boutique) décide de les suivre dans cette folle aventure. « À l’époque, se souvient Michael Mayer, nous avions chacun notre propre label, sans compter pour certains des sous-labels, et nous multiplions les pseudos. Wolfgang, rien que lui, en avait plus d’une vingtaine! On a donc décidé de stopper toutes nos activités personnelles, d’arrêter de nous éparpiller et de tout concentrer sur une seule structure, d’où le nom de Kompakt. » Label, boutique de disques, studios d’enregistrement, agence de DJ’s, distributeurs pour quantités de labels indépendants, coorganisateur du festival C/O Pop… En quelques années Kompakt va s’imposer comme LA structure musicale de Cologne et une référence pour l’électro libre. Une entreprise résolument familiale et indépendante, véritable vivier de talents, qui va forger dans le courant des années 2000 sa conception de la minimale. Une minimale ouverte sur le monde et moins autarcique, obsédée par la brit-pop anglaise, la soul américaine et le « shlager » germanique. Un mix funky, mélodique et mélancolique, qui va rapidement déborder des dancefloors avec une écurie de producteurs de talents (Superpitcher, Justus Köhncke, Matias Aguayo, Jürgen Paape, Michael Mayer, The Field…) qui vont profondément marquer de leur empreinte pop la musique électronique du nouveau millénaire.

Même si l’omniprésence d’une structure comme Kompakt, point d’ancrage incontournable du fameux son de Cologne, ne doit pas faire oublier l’importance, et la qualité, des sorties de labels plus petits (Traum, Trapez, Italic ou Ware pour n’en citer que quelques-uns) qui s’appliqueront à développer l’idée de la minimale et la pousser dans ses retranchements. Comme elle ne doit pas non plus occulter l’apport de groupes et d’artistes hors-norme, comme Mouse On Mars et leurs prestations scéniques, Donna Regina et son électro-folk déconstruit ou Popnoname et sa techno-pop pleine d’envolées vocales.

Les années 2010 et la techno sombre d’Inga Mauer et Lena Willikens

Aujourd’hui Cologne est une ville qui semble se reposer sur ses acquis, souffre de la gentrification, de son statut bourgeois, de loyers élevés par rapport à ceux de Berlin, et d’un manque de clubs et d’espaces consacrés à la musique. Même si la ville où l’électro suinte de partout, garde son statut d’incubateur de talents, à l’image de Barnt et sa post-minimale brutale et chantée en allemand, mais surtout de filles sur lesquelles tous les yeux sont rivés : Inga Mauer et Lena Willikens dont la techno hautement addictive imprégnée d’indus et de cold-wave prouve que Cologne a encore beaucoup de jus et qu’une nouvelle page se tourne.