Music par Kerill Mc Closkey 08.11.2016

L’Amérique selon Foxygen : « La culture pop y est tellement puissante qu’elle imprègne tout »

L'Amérique selon Foxygen : « La culture pop y est tellement puissante qu'elle imprègne tout »

Alors qu’un nouveau Président des États-Unis sera élu cette nuit, le duo californien Foxygen nous raconte leur Amérique si paradoxale : une terre de génie culturel, de spectacle, mais presque à moitié « stupide ».

Le mois dernier, comme 100 millions d’autres Américains, Sam France et Jonathan Rado de Foxygen ont regardé le premier débat télévisé entre les deux principaux candidats à l’élection présidentielle américaine : Hillary Clinton et Donald Trump. Deux autres débats ont ensuite eu lieu, tous marqués par une violence et une discussion bas-de-plafond peut-être jamais vue lors d’une telle échéance. Au point que pour Rado, le vrai débat est encore plus drôle à regarder que les parodies du Saturday Night Live par exemple : « C’était de la grande télé ! Les parodies n’avaient qu’à répéter les vraies paroles de Trump ! Rien n’était plus drôle que ces débats, mais c’était en même temps le film d’horreur le plus effrayant qu’on puisse imaginer ».

« C’est l’Amérique » rajoute Sam France, le chanteur grand et élastique de Foxygen. « La culture pop y est tellement puissante qu’elle imprègne tout, même la politique. Donald Trump n’est qu’un personnage, qu’un cartoon. C’est ce qui le rend si Américain, c’est un pays construit sur l’illusion ». Rado revient en arrière et énumère : « On a élu Reagan la star de cinéma, Bush n’est qu’un cow-boy, Bill Clinton qu’un joueur de saxophone… ».

« Et Obama une rockstar ! » coupe France.

« Les gens veulent juste le président le plus divertissant » conclut Rado, d’un air abattu. « C’est l’Amérique ! ».

Culture pop et excès

Cette pop culture si omniprésente qui gangrène la politique américaine est aussi celle qui nourrit l’art de Foxygen. Depuis Take The Kids Off Broadway, EP sorti en 2011, le duo de Los Angeles s’amuse à recycler frénétiquement les sons de l’Amérique : ceux du rock’n’roll principalement, mais aussi ceux des films de l’âge d’or hollywoodien et des comédies musicales de… Broadway. Jusqu’au point de sortir en janvier prochain un nouvel album qui joue à fond la carte du cabaret : Hang, le titre éponyme de l’album, a été entièrement enregistré en compagnie d’un orchestre de 40 musiciens. Et si vous doutez encore qu’un jeune duo branché puisse vraiment se métamorphoser en chefs d’orchestre cabaret en 2016, il vous suffira d’écouter le premier single, évidemment baptisé… « America ».

« Si l’Amérique est bonne pour une seule chose, c’est l’art qu’elle a produit et la naissance de la culture pop » affirme France. « Les deux sont associés dans mon esprit, et c’est ce qui nous obsède. Le recyclage est le monde de Foxygen : on prend ce qui nous a entouré, et on l’élargit pour le rendre à notre image, sans filtre, avec nos personnalités et nos erreurs ». Jusqu’à l’excès : …and Star Power, le précédent album de Foxygen, était ainsi une odyssée lo-fi de presque 1h30 où le duo se ré-imaginait en sorte de stars glam venus de l’espace. Le disque était brillant, fou, mais n’a pas du tout reçu le même accueil que leur premier album officiel, … And Star Power, qui avait lancé la hype Foxygen en 2012.

« soit tu adores, soit tu détestes » Foxygen sur leur album …And Star Power

« Star Power n’a pas été compris » estime aujourd’hui Rado. « Mais c’était intentionnel, on voulait faire quelque chose de dingue. L’album demandait beaucoup à celui qui l’écoutait pour en comprendre la démarche. Mais j’en suis fier : ceux qui l’ont compris ont adoré. C’était le type de disque sans juste milieu : soit tu adores, soit tu détestes ».

Deux Amériques qui ne se comprennent pas

Au fil de leur courte histoire, le cerveau (Rado) et le corps (France) de Foxygen ont vécu dans seulement deux villes différentes : Los Angeles et New York, soit les deux centres névralgiques du pays. « Elles sont les deux meilleurs exemples de la Grande Ville Américaine » juge Sam. « New York est corrompu au business, et Los Angeles corrompu à l’industrie du divertissement ».

Le reste de l’Amérique fait moins rêver les deux musiciens : « New York et Los Angeles sont très progressifs, et puis il y a une sorte de trou noir dont personne ne parle » décrit Rado quand on lui demande pourquoi le pays a l’air si divisé lors de cette élection présidentielle. « Je vais voter Clinton par procuration, mais en vrai ça ne sert à rien vu que la Californie est promise aux Démocrates. Pareil à New York. Trump lui est fort dans cette autre Amérique ».

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L’analyse est pour l’instant classique, mais ce qui frappe au cours de la discussion est la totale incompréhension qui existe entre l’Amérique progressiste que représente Foxygen et celle qu’on appelle communément Amérique « profonde ». Voire, pour y aller franchement, le mépris de la première pour la seconde.

« Je n’arrive pas à comprendre le vote Trump » admet ainsi Rado. « Je comprends le vote Républicain pour garder sa propre situation financière confortable, mais pas le vote Trump. Il y a juste beaucoup de gens stupides aux États-Unis ».

On le coupe : « Vous ne pouvez pas dire que 40 à 50% des électeurs américains sont juste stupides ».

Rado pause et réfléchit. « Si, j’ai l’impression que je peux l’affirmer ».

France tente une analyse plus élaborée, mais pas moins hautaine : « Les Américains sont fatigués du système : c’était la même histoire à gauche avec le succès de Bernie Sanders. Mais les anti-système de droite veulent juste plus de flics pour dégager les Noirs de leur quartier, ils veulent leurs fusils et un gouvernement raciste. Ce sont des fanatiques qui ont toujours existé, mais qui aujourd’hui sortent de leur forêts ».

« l’Amérique a toujours été critique envers elle-même »

Dans la même veine, alors qu’on leur demande de jouer le jeu du « trois mots pour décrire l’Amérique », les deux s’accordent sur la réponse « Big Fat Dummies ». Soit « Gros Obèses Abrutis ».

C’est là que Rado comprend l’étrangeté de leur réponse : « Je me sens mal à dénigrer les Américains, alors même que je revendique jouer de la musique américaine. C’est une expérience très étrange. Je crois que l’Amérique a toujours été critique envers elle-même et ça ne changera jamais. C’est absolument américain de ne pas faire confiance à l’Amérique ».

Cette nuit de mardi à mercredi, Rado ne fera d’ailleurs pas confiance au vote de ses compatriotes. « Je vais suivre l’évolution des résultats par téléphone » il confie, alors qu’il sera à des milliers de kilomètres de sa Californie dans un hôtel londonien. « J’ai peur que Trump passe ».

« J’ai peur des Américains » affirme même Sam France.

Foxygen sur toute la ligne :


Bonus : lisez l’incroyable odyssée sur le premier album de Foxygen publiée par dumdum.fr

Allô la Terre ? On a perdu Foxygen !