Music par Mathilde Martin 22.11.2016

On a parlé club, rave et noctambulisme avec Cassius

On a parlé club, rave et noctambulisme avec Cassius

Du Palace au Rex en passant par Mozinor et l’émergence de nouveaux clubs.

Zdar (Philippe Cerboneschi) et Boom Bass (Hubert Blanc-Francard) se sont à nouveau réunis pour former Cassius. Le duo French Touch a produit Ibifornia, son quatrième album sorti cet été – le 26 août -, dix ans après 15 AgainGreenroom avait déjà partagé une interview des deux confrères sur cet album voyage entre Ibiza et la Californie, composé en compagnie de Pharrell, Cat Power, Mike D (des Beastie Boys), Jaw ou encore Ryan Tedder. Cette fois-ci, on a profité de l’occasion et de leurs expériences pour parler clubbing, rave, et activités noctures.

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Cassius pour Ed Wreck Radio, Red Bull Studio – Crédit photo : © Karl Hab

C’est pas mal que des endroits ferment aussi, ça donne une petite légende

Que pensez-vous de la scène électronique française aujourd’hui comparée à celle des 90’s ?

Philippe : En pleine forme manifestement. J’ai des copains DJ qui viennent et ils me disent que c’est le meilleur endroit où on joue au monde. Des DJ techno notamment. Et je vois les soirées, il y a eu toute la vague Concrete il y a deux ou trois ans, même les Nuits Fauves. Il y a plein de programmations fantastiques.

Hubert : Il y a beaucoup de soirées c’est assez impressionnant, c’est incroyable.

Vous faites ce type de clubs ?

Philippe : Non les dernières fois qu’on a joué c’était au Zig Zag, ce qui est assez cool parce que le son est très fort. Mais on ne fait pas les clubs underground, ils ne nous appellent pas de toute façon. Moi j’aurai joué aux Nuits Fauves avec grande joie c’est juste que les mecs pensent qu’on joue de la disco « filtrée » quoi. Beaucoup de mecs à Paris pensent ça, j’imagine.

Hubert : Et par les albums qu’on fait qui sont assez pop et partent en chanson. Je pense qu’il y a un décalage entre leur perception de la musique qu’on fait et celle qu’on va jouer. Parce qu’en général quand t’écoutes le maxi d’un mec tu te dis qu’il va jouer le même genre de musique et effectivement c’est ce qu’il fait. Mais bon ce n’est pas grave, on a écumé pas mal de clubs.

Il y a des clubs parisiens que vous regrettez ?

Philippe : Je regrette de ne pas avoir connu le Palace dans les années 70, même le Sept qui était le club avant le Palace. Je n’y suis jamais rentré, mais je n’étais même pas né.

Hubert : J’y suis allé avec un pote de mon père qui m’avait fait rentrer, j’avais 16 ans ou 17 ans. Et j’ai un souvenir de Grace Jones à fond, qui reste imprimé. Il y avait un truc magique au Palace. Peut-être que j’étais môme, mais ça sentait la nuit. Ce truc qui fait rêver et qui fait qu’un peu tout le monde sort, ces trucs qui se passent la nuit dans ces endroits où tout le monde se réunit. L’Elysée-Matignon aussi.

Philippe : Je regrette de m’être fait jeter des Bains Douches pendant dix ans. Un jour j’ai réussi à entrer et j’ai adoré, c’était génial. C’était pas spécialement pour la musique, c’était des DJ généralistes qui passaient les Doors par exemple. Et il y avait un club de hip-hop rue de la Gaité qui était chanmé dans les années 90, c’était incroyable. Il y avait des trucs mythiques genre Roger Boîte de Funk, le Globo, il y a eu plein de clubs incroyables ici.

Hubert : Mais d’ailleurs tu demandera dans un certain nombre d’années à ceux qui ont vingt ans aujourd’hui et ils te parleront du Social qui a fermé, où on s’est éclatés. Ma fille a trippé comme une malade là-bas. Et c’est pas mal que des endroits ferment aussi, ça donne une petite légende.

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Grace Jones au Palace, Paris, 1983 – Crédit photo : © Patrick Sarfati.

Les nouvelles raves : « il ne faut pas en faire un truc Walt Disney »

On remarque que les clubbers se déplacent et demandent de plus en plus d’évènements dans des hangars et des lieux désaffectés, abandonnés. Vous pensez quoi de cette espèce de tentative de retour aux raves ?

Hubert : Il y a quand même un truc magique. Si c’est toute la même génération qui fait ça et que chacun tripe quand il y va, c’est vrai que ça a peut-être un côté plus marrant d’aller dans un hangar un peu crado faire un truc de nuit.

Philippe : J’espère juste que c’est réel. Moi j’ai commencé dans les raves mais il y avait un vrai problème avec la police, les cailleras, plein de choses. C’était un peu bancal. Mais je ne sais pas du tout ce que c’est les raves maintenant, ça n’existe plus les flics arrivent tout de suite. Donc en fait c’est des fausses raves.

Oui ce sont des fausses raves, ce ne sont plus les vraies raves sauvages.

Philippe : Parce que c’est vrai que ça craignait, Invaders parfois la musique s’arrêtait et c’était vraiment relou surtout si t’étais tout ahuri, c’était insupportable. Parfois le groupe électrogène s’arrêtait, après il y avait les flics qui arrivaient et qui voulaient les faire éteindre… À la fin c’était un peu dur. Mais tous les trucs comme Mozinor étaient incroyables, l’esprit rave est extraordinaire. Après il ne faut pas en faire un truc Walt Disney, il faut faire un vrai esprit rave. Les DJ doivent être de vrais DJ, pas des mecs qui viennent cachetonner comme ils le font toute l’année. Les DJ à l’époque des raves, Armando et tous les autres, jouaient et s’il fallait jouer trois heures de plus ils jouaient trois heures de plus. Le mec est en train de triper il faut le laisser triper. Le principe de la rave ça ressemble plus à ce que fait un mec comme Ricardo Villalobos maintenant ou les vrais DJ qui peuvent faire une nuit entière en fait, si tu kiffes tu joues. Le problème c’est que c’est devenu une espèce d’énorme business. Il y a le planning, les trucs, et le gars est déjà parti pour faire son autre truc.

Hubert : C’est la course à l’affiche, c’est pas pareil.

Philippe : Il y avait un côté chanmé dans les raves, Armando t’allais bouffer avec lui avant. Il y avait ça encore avec le Rex, c’était le seul endroit où j’allais bouffer avant et on y passait la soirée entière. Maintenant on est quand même dans un monde, et nous les premiers, à arriver dix minutes avant notre set et repartir dix minutes après, à part si on se met à kiffer comme des dingues. En revanche si on se met à triper et que t’es avec des programmateurs qui te disent « vas-y continue de jouer », c’est génial. L’autre fois à Marseille au rooftop on a joué une heure et demie de plus, le DJ après s’en foutait, il n’avait aucun ego. Je trouve que cet état d’esprit est beau. Parce que parfois tu veux le faire mais tu ne peux pas.

Hubert : C’est ça qu’il faut re-développer en fait.

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Mozinor – Crédit photo : © Emmanuel Bonnet.

Philippe : Donc les trucs de hangar on m’en a beaucoup parlé l’année dernière et j’ai pas envie d’y retourner, parce que justement à un moment donné, les raves, j’en ai eu marre. Mais je suis content que les kids puissent le vivre comme nous on l’a vécu. Je crois que dans la rave il y avait un côté fabuleux, c’était le fait qu’on se retrouve à un point sans GPS en écoutant le son dans la campagne, et qu’on ai peur qu’il y ait quelqu’un qui vienne tout couper. Du coup il y avait une sorte d’hédonisme, tu profitais. Mais je te parle de ça comme un vieux con alors que ça se trouve elles sont chanmées.

Hubert : Je pense que les jeunes doivent triper parce qu’ils découvrent, et ceux qui y étaient avant s’y retrouvent.

Mais vous, ça vous tenterait de jouer dans ces lieux ?

Philippe : On est pas très appelés pour ça. Si demain tu nous appelles pour jouer dans un hangar on va jouer dans un hangar bien évidemment, on peut tout défoncer. À Londres il y a le Warehouse Project qui est exactement ça, une fausse rave par rapport à la loi, mais c’est cool pour la musique et tout. On y a joué et on a tout défoncé c’était super et je me suis dis, merde on devrait en faire plus souvent.

Hubert : Une génération a envie d’avoir son univers et ne va pas forcément aller chercher ce qu’elle a déjà sous la main. Il y a de quoi remplir une année de programmation quand tu vois le nombre de DJ qu’il y a, avec chaque année des nouveautés. Tu restes casé dans ton truc et je sais pas s’ils se demandent ce qu’on peut jouer. Ce serait à nous quelque part d’aller faire une démarche.

C’est quoi le lieu le plus ouf où vous êtes allé en rave ?

Hubert : Moi je n’y suis jamais allé.

Philippe : Il y en a eu des centaines mais je pense que celle où on s’est le plus marré c’était Mozinor, c’était incroyable. Il y avait aussi une rave que j’ai adoré à l’aéroport, au Bourget je crois. Là où j’ai vu justement Armando à six heures du mat. Mais maintenant si je voyais des photos je pense que je dirais quoi, c’est ça que je trouvais si incroyable ?

Hubert : Comme la forêt que tu trouves gigantesque quand t’es petit et quand t’y retournes tu te rends compte qu’il y a quinze arbres.

Philippe : C’est toujours pareil. Mais il y avait un truc que je trouve chanmé, c’est la place pour danser dans les raves. Maintenant ce qu’on voit et ce qu’on vit tous les soirs, c’est des fosses remplies comme dans un concert de rock et tout le monde en train de regarder devant. Dans les raves le mec qui voulait faire comme ça – il fait de grands gestes avec les bras -, il pouvait le faire, il y avait aucun problème tu pouvais rester comme ça dix heures. Et je me souviens qu’une fois c’était Francesco Farfa, le mec jouait on était tous en train de danser. Un moment donné il a balancé un morceau que j’adorais et là seulement je me suis retourné, je me suis demandé qui jouait.

Hubert : C’est vrai ça, c’est un grand mystère. Moi j’ai passé mon adolescence en boîte, et le DJ c’était le mec, tu lui disais « salut Julien » et c’est tout. Il faisait partie des murs en fait, ça a vachement changé.

Philippe : J’allais oublier une des plus mythiques où c’était vraiment guedin, c’était la champignonnière. C’était de la techno très dur, même plus parce que il y avait Liza ‘N’ Eliaz qu’on adorait tous, Laurent Hô, Lenny Dee, les trucs de hardcore. Mais cet endroit c’était incroyable. C’était dans une champignonnière, un trou énorme, noir, avec des centaines et des centaines de petites cases. Un moment donné on a perdu un copain, Fabien, on a mis deux heures à le retrouver. Et je vois un tunnel noir, il y avait pas une once de lumière, on était tous avec nos lampes de poches à l’époque parce qu’on avait pas le téléphone portable pour éclairer. Et je le vois dans son tunnel en train de tourner, il était à fond dans son truc, tout résonnait à fond ça faisait « Bom Bom bom bom », et on est restés. C’était fabuleux. Dehors on faisait la circulation, il y avait des gens qui partaient bosser et 3000 personnes sur la route dehors, sur un quai… Ça me rappelle plein de trucs. J’adorais le fait qu’on se voit tous toutes les semaines. « ah salut ! ». À la fin on se disait bonjour et on ne savait même pas pourquoi. J’ai plein de potes de rave et j’ai jamais su qui ils étaient. Il y avait une fille dont tous les mecs étaient amoureux, un peu eurasienne, incroyablement belle. Un jour j’en parle avec Jerome Pacman ou je ne sais plus qui, quinze ans plus tard, et je lui dis : tu te rappelles de cette eurasienne, et il me dit « mais bien sûr ! L’eurasienne dont on était tous amoureux ! » Alors que le mec avait genre dix ans de moins que moi et c’est fabuleux ce type d’anecdote, t’as l’impression d’avoir fait la guerre.

- Crédit photo : © Toilet Paper