Music par Baptiste Artru 02.11.2016

Le jour où Mehdi Faveris-Essadi est devenu DJ Mehdi

L’histoire d’un déclic pour la musique.

Décédé il y a maintenant cinq ans lors d’un tragique accident, DJ Mehdi a été une figure extrêmement importante pour la musique française. Réel trait d’union entre le rap et l’électro, le producteur a su faire évoluer les deux styles musicaux à sa manière. Pendant un temps membre d’Idéal J aux côtés de Kery James mais aussi du 113, le gamin de Colombes (92) était devenu l’un des piliers de l’écurie Ed Banger, montée par son meilleur pote Busy P. La carrière de Mehdi est foisonnante, de Clichy à Ibiza en passant par le Fabric, le musicien a su s’adapter et oeuvrer pour les relations humaines, au-delà, simplement, de la musique. Comme tout DJ en devenir à l’époque, il a commencé dans sa chambre avec un enregistreur 4 pistes et un lecteur vinyles. Mais au-delà de ça, qu’est ce qui a fait que Mehdi Faveris- Essadi est devenu DJ Mehdi ?

Logo-hommage réalisé par SoMe après la mort de DJ Mehdi, dans le but de récolter des fonds pour ses proches.

Logo-hommage réalisé par So Me après la mort de DJ Mehdi, qui a permis de récolter des fonds pour ses proches.

Le Français a parlé en 2011 du moment où il avait finalement ressenti le déclic ultime, celui qui lui ferait faire de la musique jusqu’au bout. C’était presque trois mois avant sa mort, face aux journalistes de Snatch qui allaient sortir leur neuvième numéro avec DJ Mehdi en couverture. Un numéro dont il a fallu interrompre l’impression dans un premier temps, lancée la veille du décès de Mehdi. Le numéro paraît néanmoins avec l’accord des proches et surtout titré au passé : « C’était DJ Mehdi ». Dans l’interview fleuve imprimée dans le magazine toujours disponible en digital, Mehdi se confie, de ses débuts au déclic ultime :

« À cette époque, je n’avais aucune technique »

Le premier contact entre Mehdi et la musique se fait très jeune, il hérite d’une grosse collection après la mort de son père. « Du coup, je me suis retrouvé très tôt à avoir un accès illimité à un catalogue ultra-vaste de vinyles. » expliquait le DJ. Sa passion de la musique vient par l’effet de mode. En 1988 dans la maison des jeunes de Clichy, la vague hip-hop est en pleine effervescence. Tout le monde s’intéresse au graffiti, écoute des cassettes, essaye de pratiquer le beatbox. Par influence Mehdi va s’acheter le deuxième album des Public Enemy, il va l’écouter, l’appréhender, la digérer, le ruminer. C’est en 1990, alors qu’il a treize que Mehdi se met à faire de la musique. Il demande quelques conseils à Dee Nasty qui vient mixer à la MJC de Clichy, et monte Légitime Défense son premier groupe avec ses cousins. « À cette époque, je n’avais aucune technique, je ne maîtrisais ni les couplets, ni les refrains et je n’avais pas de sampleur et de séquenceur. Je ne savais pas ce qu’était qu’une chanson en somme. Je faisais ça comme ça ». Mehdi fait néanmoins figure de moteur pour le groupe, il s’occupe du côté musical et écrit parfois les textes. Après avoir enregistré et mixé des maquettes sur son quatre-pistes, Mehdi veut les distribuer. Coup de chance IAM passe faire un concert dans la salle des fêtes de Colombes, à côté de chez lui. Le jeune de 14 piges se rend au concert et file en main propre une cassette à AKH et une autre à « Sulee B qui était un producteur réputé à l’époque et aussi – et je ne le savais pas – le parrain du rap de la banlieue sud, le fief de la Mafia K’1 Fry et d’Idéal J« , racontait Mehdi. Nous sommes en 1991 et le « déclic » n’est pas loin.

« Mais c’est toi ! »

Deux ans plus tard Mehdi est le producteur, DJ et membre d’ Idéal J et donc de la Mafia K’1 Fry. Manu Key, un des membres du collectif et manager du groupe de Mehdi, l’invite « un samedi après-midi à Créteil chez Sulee B qui était un de ses potes. On y allait pour jouer quelques tracks et parler musique« . Arrivé chez Sulee, Mehdi est intimidé et impressionné d’être chez un des meilleurs producteurs de France voir d’Europe, pourtant le gars est cool. Il a même un Mac. « Il avait un Mac putain ! C’était ouf pour l’époque ! Nous, on faisait tous de la musique avec des Atari 520 ou 1040… Et lui, il avait un Mac, genre digital performer ! J’hallucinais. C’est comme si je débarquais chez Dj Premier ou RZA« . Après avoir fait un peu de musique et au moment de s’en aller, Mehdi prend son courage à deux mains et demande à son hôte s’il se rappelle qu’au concert d’IAM, deux ans plus tôt, il lui avait filé sa cassette. Sulee buggue, s’arrête et lâche : « Mais c’est toi!». Mehdi raconte la suite : « Il a mis un coup de pied dans sa chaise à roulettes, s’est retrouvé devant son bureau où il y avait une petite pile de cassettes, genre cinq à tout casser. Il en a pris une, me l’a montrée et m’a refait, halluciné : ‘Mais, c’est toi ça ! Je l’ai écoutée plein de fois et je ne savais plus qui me l’avait filée’. Il avait gardé ma cassette ! Ma cassette avec les morceaux que j’avais fait avec mes cousins ! Je n’en revenais pas… Je crois que ce jour-là, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire, de la musique. Le fait d’être validé comme ça par un grand…C’était incroyable quoi… ».

-Source : Snatch #09, dans l’interview réalisée par Raphaël Malkin.