Music par Olivier Pernot 28.10.2016

L’art et la matière de Flavien Berger

L’art et la matière de Flavien Berger

Avec Acid Arab, Flavien Berger est la seule tête d’affiche française du Pitchfork Music Festival. L’occasion d’engager une conversation passionnante avec ce personnage à part de la chanson pop électronique. Pour parler d’arts, de ce qui le touche et de ce qui le traverse, lui, le « chanteur de science-fiction » qui nous submerge de ses sons rétrofuturistes, de ses textes mystiques et de ses images poétiques.

« Jusqu’à mes vingt ans, je pensais que j’allais devenir réalisateur. » Le cinéma a failli happer Flavien Berger. Dans le confort de son entourage familial, l’omniprésence du 7e art a bercé sa vie d’enfant et d’adolescent. « Tout le monde dans ma famille travaille dans le cinéma. Mon père était réalisateur pour la pub et la mode dans les années 1970 et 1980. Ma mère était monteuse de fiction et de documentaires. J’ai une sœur scénariste et une autre chef décoratrice. Et un frère superviseur d’effets spéciaux. A la maison, et surtout à table, ça parlait tout le temps de cinéma. »

A l’adolescence, Flavien Berger adore les films de science-fiction. Des classiques comme Blade Runner ou 2001, l’Odyssée de l’espace et des pellicules récentes comme Matrix. « C’est le film de ma génération, un choc esthétique. Il y a eu un avant et un après Matrix ! » Puis il se passionne pour des films qui interrogent sur le sens de la vie comme Waking Life de Richard Linklater (« pour sa narration expérimentale et son questionnement sur les dimensions ») ou Rencontres au bout du monde de Werner Herzog (« Un documentaire sur des illuminés, surréaliste, avec des images magnifiques »).

« J’ai vraiment découvert la musique avec ma playstation 2″

Il faudra une petite boîte pour détourner le jeune Flavien d’une destinée toute tracée dans le cinéma. « J’ai vraiment découvert la musique au collège avec ma PlayStation 2 et un jeu de musique que j’ai acheté d’occasion, Music 2000. Faire de la musique avec cette console ne me demandait pas un grand effort de concentration. Et j’ai beaucoup de mal à me concentrer. Au contraire même, je ne voyais pas le temps passé. Ça m’a captivé! » L’adolescent ne développe pas pour autant une passion pour les jeux vidéos : « Même si j’ai un lien fantasmé fort avec cet univers, je suis plutôt mauvais en jeu vidéo. Surtout, j’aime les jeux sans les flingues et les bagarres… et il n’y en a pas beaucoup. Je préfère les univers esthétiques, les histoires. Comme dans le jeu romantique Shadow Of The Colossus ou dans No Man’s Sky, un jeu dans lequel tu te balades en vaisseau spatial et tu explores des milliards de planètes. » L’évasion, l’aventure, la science-fiction, la quête spirituelle, la découverte de nouveaux mondes ne sont jamais loin des envies de Flavien Berger, même dans le jeu vidéo.

En découvrant la musique grâce à sa console PlayStation 2, Flavien Berger s’ouvre un nouveau champ artistique à explorer. « À partir de là, je me suis mis à écouter vraiment la musique, à commencer à l’analyser. » Pourtant, sa première expérience avec les notes lui laissait un souvenir partagé : « A huit ans, j’ai fait du solfège. C’était l’enfer! Ce n’était que de la contrainte et je ne comprenais pas ce qu’il fallait faire. Et je n’arrivais pas à concentrer. Par contre, je ne souviens avoir chanté dans une chorale et j’ai trop kiffé. » Le piano familial sera son premier point d’accès à l’univers des claviers : cela le pousse à acheter des petits synthétiseurs, dès l’âge de 12 ans. Puis viendra donc la période Music 2000.

Si la musique devient vite une préoccupation forte du jeune Parisien, il se lance d’abord dans des études d’arts : « J’ai fait une prépa à l’Atelier de Sèvres, puis sept années à l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI). C’est une formation entre les Beaux-Arts, l’école d’archi et le Bauhaus. »

« Il y avait une grande liberté… mais je suis un piètre designer. J’y ai quand même appris beaucoup de choses sur le design sonore. Je me suis cultivé sur toute la recherche qui s’est faite sur le son, du Groupe de recherches musicales (GRM) jusqu’aux protocoles dans l’industrie d’aujourd’hui. Ces études m’ont surtout permis de travailler en équipe, en collectif. » La famille artistique de Flavien Berger se constitue à ce moment-là, lors de ces années étudiantes. « La famille est une notion très importante pour moi. J’aime travailler en confiance. L’art est une activité qui marche avec de l’affect! »

Pour sa musique, le presque trentenaire aime souvent travailler en solo. Il écrit, compose, enregistre, produit quasiment tout seul. A l’image de son premier album, Léviathan, paru au printemps 2015 sur le label Pan European Recording. Un disque au croisement de Kraftwerk et Étienne Daho, de François de Roubaix et Suicide dont le sommet est le titre générique, « Léviathan », une odyssée sonore et sensible.

« Je ne voulais pas être esclave de la tyrannie de l’image »

Mais Flavien Berger sait aussi s’entourer pour différents projets. Évidemment, pour mettre en image sa musique. « Tous les morceaux de l’album Léviathan ont été clippés. Ce qui n’était pas du tout prévu au départ. Je ne voulais pas être esclave de la tyrannie de l’image, mais finalement, avec Robin Lachenal, on s’est pris au jeu par envie créative. Robin est un “traducteur” entre les réalisateurs et moi. Il canalise mes idées et va me permettre de n’être pas trop cohérent alors que j’ai envie d’unité. Avec lui, je vais dans des endroits artistiques que je n’aurais pas envisagés. »

Dans ses clips, réalisés par Meriem Bennani, Maya de Mondragon, Oscar Lhermitte ou d’autres, Flavien Berger dévoile des images poétiques qui accompagnent parfaitement ses sons rétrofuturistes et ses textes mystiques. « Chaque réalisateur avait un cahier des charges: je ne devais jamais chanter à l’écran, donc là, tu sors des clips classiques, tu es hors catégorie! Et ils avaient d’autres obligations, comme faire apparaître une flaque et que la vidéo se rapproche de près ou de loin du monde aquatique, et il fallait aussi le chiffre 8. Il représente l’infini. C’est une métaphore de l’amour, le grand looping, la perte de repères dans la réalité. »

 « Je suis traversé par l’art »

En retour, Flavien Berger a fait des musiques pour des courts-métrages signés par ces mêmes réalisateurs. Et aussi pour Le Repas dominical de Céline Devaux, projeté en compétition au Festival de Cannes et primé du César du meilleur court-métrage d’animation. « La vie est un grand échange », commente le musicien qui s’active aussi avec son collectif Sin à fabriquer un sound-system, à élaborer des installations (les énigmatiques « dream machines ») ou à donner des performances collectives plastique, visuelle et sonore. Pour le musicien, l’art est une matière noble qui le nourrit au quotidien. Que ce soit encore le spectacle vivant, et en particulier de l’art protéiforme de Miet Warlop, la poésie, « celle des surréalistes, notamment Achille Chavée », ou la littérature et la bande dessinée de science-fiction, de J. G. Ballard, Philip K. Dick ou du duo Moebius/Alejandro Jodorowsky.

Quand on fait remarquer à Flavien Berger que sa vie est entièrement tournée vers l’art, il acquiesce et, après un temps de réflexion, il s’en réjouit : « C’est complètement vrai, ma vie est faite d’art. C’est mon moteur principal. Je suis soufflé, je n’y avais jamais pensé comme ça. Je suis traversé par l’art. C’est une chance! »

  • www.soundcloud.com/flavienberger
  • 28 octobre, Pitchfork Music Festival (Paris) ; 24 novembre, Marathon ! Festival (Paris) ; 26 novembre, La Gravière (Genève, Suisse) ; 2 décembre, Le Plan (Ris-Orangis) ; 10 décembre, Bazr Festival (Sète)