Music par Benjamin Cerulli 27.10.2016

Ils font de l’électro pas comme les autres

Ils font de l’électro pas comme les autres

On n’aura jamais assez fait le tour des musiques électroniques et on se dit que plus on avancera dans le temps, plus on aura droit à des surprises. Violons, cloches, mais aussi pelles, brosses à dents, légumes et saucisses: portraits de ces artistes qui font de l’électro pas comme les autres.

Les délicats

La formule n’est pas toute récente et à vrai dire, cela fait déjà quelques années que les musiques électroniques font de l’œil au classique. Une symbiose des époques qui, si elle est bien menée, peut donner lieu à de très belles expérimentations. L’idée étant de ne pas être trop « bourrin » dans les associations – et on ne dénoncera personne, ce n’est pas notre genre. Et comment, dans un premier temps, passer à côté de notre Chapelier Fou préféré ? Déjà sept années que Louis Warynski (son nom au civil), violoniste de formation, propose sa formule mêlant textures électroniques et cordes sensibles, tour à tour lyriques ou alors simplement pincées. Une formule que l’on retrouvait dans l’incontournable Darling, Darling, Darling, son premier EP sorti en 2009 dont le titre du même nom paraîtra un an plus tard sur 613, son premier album. Le Messin d’origine et de cœur a depuis sorti trois autres albums, un tous les deux ans – le dernier en date, Kalia, est paru au mois d’août – et a fait de cette alliance une véritable identité sonore, reconnaissable dès les premières notes. Et quand on traverse le Rhin, on s’aperçoit que nos voisins allemands poussent encore un peu plus le vice, à savoir enregistrer des albums de musique électronique majoritairement réalisés à l’aide d’instruments organiques.

C’est par exemple le cas du trio Brandt Brauer Frick, Daniel Brandt, Jan Brauer et Paul Frick au civil, devenu The Brandt Brauer Frick Ensemble en intégrant un véritable petit orchestre composé de tuba, de xylophone, de piano, de triangle, de harpe ou de contrebasse à l’occasion de l’enregistrement de leur deuxième album, Mr Machine, paru en 2011. Une formule qui n’a jamais changé en sept années d’existence et trois albums, quoi qu’opérant un certain morphing pop pour la dernière production en date du trio – enfin, de l’Ensemble – Miami, sorti en 2013. BBF font par ailleurs leur retour ce 28 octobre avec l’album Joy.

On pourrait également évoquer leur compatriote Hendrick Weber alias Pantha du Prince, qui avait eu la merveilleuse idée de s’associer au collectif de percussionnistes The Bell Laboratory pour l’enregistrement de l’album Elements Of Lights, sorti en 2013. Cela avait d’ailleurs donné lieu à un très beau documentaire…

Les bricoleurs

Et puis il y a ceux qui intègrent des sons de notre quotidien pour nourrir leur musique : on les appellera les « bricoleurs ». Pionniers dans l’idée, on trouve l’ovni Gablé. Depuis sa création en 2002, le trio composé de Gaëlle Jacqueline, Mathieu Hubert et Thomas Boullay se détache par son étrange singularité, il est d’ailleurs difficile de lui trouver des semblables. Aux frontières du post-rock, du punk et de l’électro, les trois trublions de Gablé insèrent toute une flopée de sons du quotidien dans leur musique, comme des bruits d’aspirateur ou de cagettes entrechoquées, mais aussi des cris, fous, stridents. Une recette qui a trouvé une fière descendance sur la planète techno en la personne de Jacques, évidemment. Parce qu’il y a quelque chose d’assez génial chez ce type qui semble laisser une entière liberté à son imagination et son improvisation : feuilles de papier, pelles, roues de vélo, stylo quatre couleurs, balles de ping-pong, tout ce qui lui tombe sous la main est bon à servir son looper et donc sa techno autoproclamée « transversale ».

Et si le jeune français surfe depuis deux ans sur un élan de hype, ce n’est pas seulement dû à l’aspect déjanté du personnage, mais bel et bien parce qu’il est surtout en train de créer les esquisses d’un son si ce n’est nouveau, du moins novateur – et il ne semble avoir aucune frontière, pas même celle de la pop, à l’image de son titre « Dans la radio ».

Une utilisation des sons du quotidien qui n’est pas sans rappeler six percussionnistes suédois qui avaient fait le buzz dans les années 2000, grâce à leur vidéo « Music For One Appartment And Six Drummers ». Le pitch de la vidéo est simple, et tout est à peu près dans le titre : six batteurs de formation attendent le départ des propriétaires d’un appartement pour s’y infiltrer et composer une musique par pièce, cela grâce aux différents objets dont ils disposent. Sur fond de robot mixeur ou de frottements de pantoufles sur la moquette, ces six ingénieux suédois y intègrent des bruits de brosses à dents, de portes de placards qui claquent ou vident le contenu d’une bibliothèque sur le sol. Toujours en rythme, bien sûr. La vidéo avait tellement bien marché que cela leur avait donné l’idée d’en faire un film, Sound Of Noise, sorti en 2010.

Ceux qui ont faim

Là on monte d’un échelon dans le WTF. Parce que lui, son truc, c’est la saucisse. Il s’appelle Julien Patry et a eu un jour cette idée folle non pas d’inventer l’école, mais plutôt d’implanter des plugs dans des saucisses afin de créer des gammes diatoniques avec celles de Francfort ou d’utiliser « le son grave et épais » de celles de Morteaux. Et s’il salue les avantages de la saucisse industrielle, dont « sa régularité dans son homogénéité » ou sa stabilité, il en déplore cependant sa fragilité. Bref, le mec – qui se fait appeler Deltplane – est un vrai connaisseur et même si son histoire de saucisses avait des allures de bonne blague, on lui reconnaîtra cependant un certain talent puisque le résultat était assez bluffant.

À l’opposé de ce fan de charcuterie, on trouve forcément une bande de vegans peut-être au moins tout aussi fous – et pourtant plus sérieux. Là encore, tout est dans le titre, ou du moins dans le nom du collectif : le Vienna Vegetable Orchestra, un groupe qui, comme son nom l’indique, est d’une part autrichien, et qui s’est fait connaître en faisant de la musique avec des légumes. En gros quand ils font le marché ce n’est pas pour faire des soupes, mais plutôt pour créer des instruments, comme des flûtes à base de carottes ou des violons à base de poireaux – même si certains de ces « instruments » finissent tout de même en soupe à l’issue des concerts. Créé en 1998, le collectif a depuis sorti trois albums, dont le dernier, le bien nommé Onioniose, est paru en 2010. C’est dire si ces onze musiciens sont sérieux…