Music par Manon Chollot 03.11.2016

Si Tale Of Us m’était conté

Si Tale Of Us m’était conté

Depuis 2011, Carmine Conte et Matteo Milleri affolent les compteurs de la planète techno. Portrait de ces deux Italiens jamais à court de bons beats à l’occasion de leur clôture du Pitchfork Festival. 

Il existe deux producteurs italiens qui fédèrent plus que de coutume et qui squattent depuis cinq ans le sommet du classement Resident Advisor – qui, c’est bien connu, se veut chaque année premier sur le bon goût en matière de musique électronique. Inutile de vous en dire plus, vous avez déjà deviné que l’on était en train de vous parler de Carmine Conte et Matteo Milleri alias les inénarrables Tale Of Us. Le duo sillonne depuis les routes du monde entier, faisant escale à Coachella, au Weather Festival ou encore au Space à Ibiza, prêchant au passage l’idée d’une techno froide mais néanmoins hyper mélodieuse.

C’est en 2010 que le destin des deux copains bascule grâce à la perspicacité de Seth Troxler, réputé pour ses choix pointus en matière de découverte artistique. Matteo croise la route du producteur américain au club Tenax à Florence qui, épaté par la puissance de leur remix de « Disco Gnome » de Thugfucker, leur propose de sortir leur premier EP sur son label très influent Visionquest. Avec le trois-titres Dark Song commence ainsi l’empire ingénieusement fondé par Tale Of Us.

Malgré quelques incursions sur des labels tenus par des copains, Tale Of Us a toujours voulu contrôler un maximum l’avenir de ses productions. C’est ainsi que Carmine et Matteo fonde cette même année le label Life and Death avec Greg Oreck alias le Thugfucker sus-cité et Mandredo Romani alias DJ Tennis et sortent le remix de « Disco Gnome » officiellement. C’est également sur ce label que les deux Italiens se forgeront leur réputation de curators en signant des artistes dans la même veine que leurs productions, au hasard : Mind Against, Recondite, Steve Rachmad ou encore Stephan Bodzin ; donnant ainsi à Life and Death une signature aussi originale que, disons-le, géniale.

Berlin > Milan

Pourtant, rien dans le parcours des deux producteurs ne les destinait à devenir ce qu’ils sont aujourd’hui à savoir deux mastodontes de la scène électronique. Né à Toronto et élevé en Italie, le jeune Carmine se passionne rapidement pour le piano après avoir assisté à un concert à l’âge de dix ans mais se tourne finalement vers des études de droit – pour suivre le chemin tracé par ses parents – avant de réaliser que sa place est ailleurs. Matteo est élevé, quant à lui, à New York avant de rejoindre également l’Italie. Il se tourne vers des études d’économie… avant d’également comprendre que ce qui l’attire, c’est la musique. Les deux compères se rencontrent alors sur les bancs de l’Institut SAE de Milan où ils commencent à étudier leur passion. Mais voilà, là encore les futurs Tale Of Us se rendent bien compte que ce que leur enseigne leur école relève plus du business théorique que de l’artistique et ils plaquent tout pour partir dans la capitale de la techno : Berlin !

Arrivés à destination, les deux membres du duo tombent évidemment sous le charme de la ville allemande mais également dans la tentation de ses vices nocturnes. Enfin, surtout Carmine qui ne décolle plus ses pieds des dancefloors du Berghain/Panorama Bar, du Watergate et autres institutions berlinoises. Ces virées nocturnes lui permettent ainsi de mieux cerner ce qui se fait actuellement dans les clubs et ce que les clubbers aiment à entendre jusqu’au bout de la nuit. Matteo de son côté s’intéresse plus à la création même de la techno qu’à son retentissement dans les clubs. Les deux faces d’une même pièce, en somme.

C’est donc dans le froid berlinois que Carmine et Matteo peaufinent ce qui va devenir leur identité. Après des premières productions plutôt orientées deep-house, ils se tournent dès leur EP Another Earth sorti en 2013 sur M_nus vers de la techno ultra-mélodieuse, à la fois décapante et émouvante ; qui se danse parfaitement mais qui s’écoute aussi avec un plaisir certain. Et c’est justement parce qu’ils ont réussi à se sortir du moule deep-house vu et revu et qu’ils ont réussi à inventer leur propre ‘son’ qu’ils font plier sur leur passage tous ceux qui voudraient s’intercaler entre eux et le succès. Leurs choix artistiques sont judicieux et perfectionnistes, leur techno audacieuse ; que ce soit sur leurs productions ou sur leurs remixes – parmi eux, les géniaux remixes de Moderat (« Running »), Mano le Tough (« Primitive People »), Plastikman (« EXpand »), Alex Smoke (« Dire Need ») ou encore Caribou (« Can’t Do Without You »).

Afterlife

Depuis quelques mois, les productions des deux Italiens se font de plus en plus rares. En 2015, on ne recensait ainsi qu’un seul (excellent) EP North Star/Silent Space – qui à lui tout seul en valait bien dix passables, qu’on se le dise. Il faut dire que les deux bougres étaient occupés à autre chose puisqu’ils ont lancé, courant 2016, leur propre label – sans la présence de leurs amis, cette fois-ci. Avec After Life (du nom de leur résidence à Ibiza), les voici donc lancés dans une nouvelle aventure dont on a pu découvrir un premier échantillon en juillet avec la sortie de la compilation Realm of Consciousness qui regroupait des inédits à dimension plutôt spirituelle de Recondite, Monoloc, Locked Groove, Mind Against ainsi qu’un titre de leur cru, « Lies », preuve que les Italiens en ont encore un paquet sous la pédale.

Pour autant, nous sommes toujours sans nouvelles d’un potentiel premier album, et c’est bien dommage. Cela fait, en effet, pas moins de cinq ans que Carmine et Matteo expliquent travailler sur ce LP tant attendu. Annoncé trois fois de manière officielle, ce dernier devrait sortir « lorsqu’il sera terminé, peaufiné » d’après les principaux intéressés, vrais bourreaux de travail.