Music par Olivier Pernot 26.10.2016

DJ Shadow, le maître du sampling

DJ Shadow, le maître du sampling

Alors que son premier album Endtroducing fête ses vingt ans, le Californien revient en forme, sur disque (The Mountain Will Fall) comme sur scène. Nouvelle étape importante de sa tournée d’automne: le Pitchfork Music Festival à Paris. Retour sur le parcours de ce DJ/producteur qui a converti toute une génération aux délices du sampling.

L’album Endtroducing est une borne importante dans la musique moderne. Son auteur : DJ Shadow. Sur ce disque plein de recoins, paru il y a tout juste vingt ans (le 19 novembre 1996 précisément), le Californien a posé les bases d’une musique instrumentale entièrement élaborée avec deux platines vinyles et un sampleur. Ce grand tourbillon musical est d’ailleurs l’un des premiers albums à être conçu uniquement avec des samples que le DJ est allé puiser un peu partout : dans le jazz, le funk, le hip-hop, le rock, la pop, dans la musique synthétique ou la musique de films, empruntant des rythmes, des riffs ou des phrasés d’instruments à Tangerine Dream, Stanley Clarke, Billy Cobham, T.Rex, Giorgio Moroder, Kurtis Blow, The Meters, John Carpenter ou Kraftwerk. Il emprunte même des bouts de musique chez Björk et Metallica.

Tour de force érudit et pertinent, réalisé par un jeune producteur de seulement 24 ans, le disque est salué par les médias musicaux : il reçoit notamment un 9,1/10 à sa sortie sur Pitchfork (10/10 lors de sa réédition) et l’influent webzine le classe à la 7e position dans son Top 100 des meilleurs albums des années 1990. Ce long-format novateur, à la croisée des styles, séduit des mélomanes dans le monde entier, qu’ils soient fans de hip-hop ou amateurs de musique électronique, et même au-delà de ces deux chapelles. Le disque sort d’ailleurs sur le label anglais Mo’Wax qui réussit la jonction alors inédite entre les univers hip-hop et électronique. Cet album pionnier a été réédité en 2005 dans une version Deluxe avec des démos, des prises alternatives, des remixes (signés Cut Chemist ou Peshay), et avec cet extrait d’un live à Oxford en 1997 :

Endtroducing installe DJ Shadow comme le chef de file d’une génération d’experts des platines, diggers passionnés de galettes rares, qui utilisent leurs instruments (platines et sampleurs), pour créer une musique riche de sons et de sens. Cette nouvelle scène proche du hip-hop, qu’on nommera “hip-hop expérimental” ou parfois “abstract hip-hop”, est parfaitement internationale avec des activistes unis par cette même passion des platines comme DJ Krush (Japon), DJ Vadim (Russie), Cut Chemist (États-Unis), RJD2 (États-Unis) ou Nightmares On Wax (Angleterre). En France, les producteurs les plus en vue de cette mouvance qui balaie les frontières comme les styles sont DJ Cam et Wax Tailor.

Grâce à l’album Endtroducing, les platines et les sampleurs – échantillonneurs en français – sont désormais considérés comme des instruments de création à part entière. L’échantillonnage de disques déjà existant permet de réaliser des collages, de fabriquer des beats (beatmaking) et ainsi d’imaginer de nouveaux univers musicaux. Sur son album, DJ Shadow a utilisé un sampleur Akai MPC60. Cette machine, élaborée par l’ingénieur américain Roger Linn et produite par la marque japonaise Akai, va révolutionner la musique. Commercialisé en 1988, le MPC60 est facilement accessible, notamment grâce à ses pads sensitifs. Ce boîtier performant va être suivi par toute une série de sampleurs, en particulier le MPC 3000 (1993) et le MPC2000 (1997), qui vont devenir des machines prisées par les artisans du hip-hop ou de la musique électronique. Si la technique du sampling n’est pas apparue avec DJ Shadow, il a poussé l’utilisation de cette technologie au maximum dans un assemblage d’extraits et de beats aussi novateur qu’époustouflant.

Avant l’arrivée de DJ Shadow, le sampling a déjà une belle histoire. Les premiers collages se font de manière underground dès le début des années 1980, principalement dans le hip-hop et la musique électronique, deux genres qui utilisent toutes les possibilités des nouvelles technologies. Plusieurs morceaux marquent l’époque, comme le hit « Pump Up The Volume » du groupe M/A/R/R/S, publié en 1987, construit autour de 26 samples, ou « Ice Ice Baby » de Vanilla Ice en 1990 porté par la ligne de basse du « Under Pressure » de Queen et David Bowie. Sans oublier les nombreux morceaux hip-hop qui puisent leurs rythmes dans les batteries funky de James Brown et échantillonnent des bribes de la Great Black Music. Que ce soit chez Public Enemy, De La Soul ou A Tribe Called Quest, entre autres.

Plusieurs albums retiennent aussi l’attention pour leur utilisation de samples. Surtout le Paul’s Boutique des Beastie Boys en 1989, presque entièrement composé d’échantillons, ou le Since I Left You du collectif australien The Avalanches en 2000.

Après Endtroducing, premier album magistral, qui impose son auteur et une nouvelle sensibilité pour concevoir de la musique, le parcours de DJ Shadow se fera avec des albums importants (The Private Press en 2002 et The Outsider en 2006), mais sans cet effet de surprise des débuts. Le Californien devient alors une institution qu’on fréquente régulièrement avec bienveillance tout au long du nouveau siècle, mais sans un enthousiasme débordant. Sa musique qui avait su séduire un large public concerne de plus en plus une frange underground de passionnés des platines.

Son retour en forme récent s’est fait en deux temps, sur disque et sur scène. La parution de l’album The Mountain Will Fall, en juin dernier, a eu un bel écho et retrouve les honneurs des médias spécialisés (6,6/10 sur le site Pitchfork).

La sortie de ce disque s’accompagne d’une grande tournée des salles et des festivals des deux côtés de l’Atlantique. Ce que ses fans attendaient depuis longtemps. Seul sur scène, entouré d’écrans vidéo, DJ Shadow impressionne toujours par son aisance et la force de son répertoire qui a converti toute une génération aux délices du sampling.

- Crédit Photo : © Derick Daily