Music par Antony Milanesi 26.10.2016

L’histoire de « Flat Beat » : le megatube international composé « en 2 heures »

L'histoire de "Flat Beat" : le megatube international composé "en 2 heures"

Et de la conquête du monde par une peluche jaune tarée.

C’est souvent comme ça : à l’échelle d’une vie, les plus grands changements s’agglutinent sur des laps de temps très courts. Déménager à Paris, choper un stage de rêve, avoir un accident de voiture, prendre des cours de chant, rencontrer Etienne Daho, devenir consultant, démissionner, retourner en province et se faire traiter de parigot, devenir graphiste freelance, se brûler avec son café… on ne se doute pas que chaque matin la moindre petite action, aussi banale puisse-t-elle paraître, est toujours susceptible de tout foutre en l’air ou de transformer notre réalité en un film dont on est le héros. Pour Quentin Dupieux − bien connu en tant que Quentin Dupieux mais aussi sous le blase de Mr. Oizo − on peut rapporter le plus grand changement à seulement 2 heures de temps. « Oui, ça m’a pris deux heures pour composer la boucle originale (la basse et le beat) » lâche-t-il. Le compositeur-réalisateur parle à DJMag de « Flat Beat», son megatube international qui a tout chamboulé de manière douce et trépidante, pour lui, pour nous, et pas seulement.

Pour garder la face Mr. Oizo tempère la chose : « En fait j’ai peut-être passé une journée entière à finir le morceau, c’est un morceau très simple vous savez« . On sait, mais le mal est fait. Imaginez-vous productif aujourd’hui et vous voilà demain avec un tube numéro 1 des charts au Royaume-Uni, en Allemagne, en Autriche, en Italie et en Finlande… programmez votre réveil plus tôt demain.

De Stéphane à Flat Eric

Retour en 1997 lorsque Mr Oizo sort son EP #1 via le fameux label fomenté par Laurent Garnier F Communications. Le frenchy pas encore installé à Los Angeles fait dans la house bien reglée voire un peu sage façon « Kirk » . Mais le producteur va doucement glisser vers un style plus nerveux dont les pulsions poussent à se jeter dans le ravin dés 1998, avec « M Seq », sorte de « Flat Beat » cheap, dont le clip bien bossé et avant-gardiste pour l’époque montre la toute première apparition d’une certaine peluche jaune. Il ne s’agit pas encore de Flat Eric, ici la mascotte un poil moins classe et travaillée répond au doux nom de Stéphane.

Cette peluche c’est Quentin Dupieux qui l’a créée pour les besoins de sa vidéo. Dupieux est d’abord un mec de l’image et réalisateur avant d’être producteur. Et c’est justement ça qui va faire du futur « Flat Beat » un megatube international. Car sans Flat Eric, pas de clip, pas de « Flat Beat ». Et sans Flat Beat qui sait ? Peut-être même pas de Ed Banger ou de Skrillex. En fait, tout a été rendu possible grâce à la célèbre marque de jeans Levi’s, qui après avoir entrevu le potentiel du Français et de sa peluche jaune, charge Dupieux de la réalisation d’une publicité pour sa gamme de jeans baptisée Sta-Prest. Cette publicité met en scène une nouvelle peluche flambant neuve, inspirée de Stéphane, mais complètement redessinée avec l’aide du marionnettiste Jim Henson, à qui l’on doit les créatures mignonnes-ou-flippantes-on-ne-sait-plus de Sesame Street. Ni une ni deux : Flat Eric était né, en avant les publicités.

« des DJ ont samplé la boucle depuis leur télévision »

Flat Eric a un succès fou, les publicités font mouche. Des pubs, il y en aura plusieurs, mais l’une d’entre-elles marque plus que les autres, et pour cause : elle contient une boucle aussi abêtissante qu’entêtante qui formera la base de « Flat Beat ». « Au départ c’était juste une boucle stupide que j’ai faite pour la publicité Levi’s. Mais à partir de là des DJ ont samplé la boucle depuis leur télévision et en ont sorti plusieurs bootleg ! Alors on a décidé de sortir mon morceau rapidement » se souvient Dupieux pour DJ Mag. « Je savais que les pubs marcheraient parce qu’elles avaient ce quelque chose de spécial et frais, mais je n’avais vraiment aucune idée que ce petit bout de musique finirait en tête des charts».

En 1999 « Flat Beat » arrive dans les bacs. S’opère alors le destin croisé de « Flat Beat » et Flat Eric. La peluche apparaît dans une pub pour le magazine automobile américain Auto Trader avec David Soul, qui n’est autre que Hutch de Starky & Hutch. Mieux, Flat Eric gagnera même sa place dans la série culte The Office afin de représenter la part « cool » du col-blanc en chef ringard de la série, David Brendt (Ricky Gervais). Dans certains magasins, on s’arrachera la peluche pour la coincer sur son lit.

C’est simple : la patte de Dupieux a donné à « Flat Beat » et à Flat Eric un clip qui cristallise aujourd’hui une grande idée de la jeunesse en phase de rébellion cool. Flat Eric, de part ses gestes et les turbulences de son hymne véhicule ce côté anarchique, bizarre, désinvolte et adorable du « son Oizo ». A l’époque, Mr Oizo écoutait « Dopplereffekt, Daft Punk et the Beastie Boys” et il a sans le vouloir opéré un mix terriblement équilibré entre tout ça. « J’essayais juste de faire de la dance music avec style, c’est tout, à ce moment-là je n’y connaissais rien aux genres ou aux sous-genres. J’essayais juste de sonner « club »» assure Mr Oizo.

« je trouvais ça nul d’être associé à une poupée jaune »

Plus de quinze ans plus tard, Mr Oizo a parcouru un chemin fou, et avec son dernier album plein de featuring classes, All Wet, il montre dés la pochette une sorte de retour aux sources. Celles incarnées par Flat Eric. La pochette de All Wet montre la trombine de Flat Eric façon pixels directement tirés du jeu à succès Minecraft. Une réappropriation justifiée qui a commencé dés la sortie du clip de son featuring avec la star pop Charli XCX « Hand In The Fire » où l’on retrouve Flat Eric, mais qui est également réfléchie et mûrie. « Pendant un moment, je trouvais ça nul d’être associé à une poupée jaune. Puis j’ai réalisé que j’avais totalement tort. C’est fantastique d’être connecté à l’enfance avec ce personnage, et je l’aime profondément. C’est une superbe incarnation de ma musique » confesse Oizo.

« quand je l’écoute je trouve que c’est très mauvais »

Et malgré tout, il s’agit aujourd’hui de ne pas cantonner le son de Mr Oizo à l’héritage « Flat Beat ». Interrogé aux Eurockéennes de Belfort en 2016, l’expatrié exprimait sa volonté de ne pas surfer sur son succès monstre de l’avant 2000. « C’est l’intérêt de la musique, tu la fais et ça ne t’appartient plus. “Flat Beat” par exemple, quand je l’écoute je trouve que c’est très mauvais. C’est mal fait, pas fini, je ne trouve même plus le groove. C’était un truc fait à la va vite, comme ça. Je comprends pourquoi ça a plu à une époque, mais cette chanson comme les autres appartient à tout le monde. C’est l’intérêt, sinon on se regarde tout le temps dans le miroir c’est un enfer».

De quoi couper le sifflet à tous les faux puristes capables de gueuler  « Mr Oizo, c’était mieux avant». C’est la différence entre ceux qui passent deux heures à composer un morceau, et ceux qui passent deux heures à cracher leur venin sur internet. Les premiers se foutent des seconds. « Avant j’étais fasciné par les avis sur ma musique qui surgissaient de manière quasi-instantanées sur le web. Maintenant je ne m’en pré-occupe plus parce que c’est toujours la même chose. Une personne adore, l’autre déteste, puis une autre dit qu’elle s’attendait à autre chose, puis une autre dit « rendez-moi les 3 minutes de ma vie que je viens de perdre». Peu importe la musique, tu as toujours les mêmes retours. Au final, je serai toujours heureux de choquer les gens qui pensent que je ne devrais pas faire du son avec quelqu’un comme Skrillex».