Music par Mathilde Martin 18.10.2016

Le jour où Laurent Garnier a remporté la première Victoire de l’histoire pour l’album dance

Le jour où Laurent Garnier a remporté la première Victoire de l'histoire pour l'album dance

1998 est une année à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la musique électronique en France. Après des années de répression et de mépris, la 13ème cérémonie des Victoires de la musique récompense une nouvelle catégorie.

Le 20 février 1998, l’Olympia accueille la 13ème cérémonie des Victoires de la musique. Présentée par Michel Drucker, elle décerne ce soir là la Victoire du Meilleur album à L’école du micro d’argent d’IAM, celle de la Meilleure chanson à Noir Désir pour « L’homme pressé », ou encore celle de la Musique de Film à Gabriel Yared pour Le patient anglais. Mais la nouveauté cette année là, c’est l’arrivée d’une nouvelle catégorie, celle du Meilleur album dance de l’année. Les cinq nominés sont Charles Schillings pour Sérialement vôtre, Génération Latino Dance de Los Del SolMouvements de Spicy Box, Étienne de Crécy pour Super Discount et enfin Laurent Garnier pour 30. Pour la première fois, une catégorie est dédiée aux musiques électroniques lors des Victoires de la musique en France.

« La techno à l’Olympia, c’est la honte »

Mais certains sourires autour de cet évènement ne sont qu’une façade. La veille de la cérémonie, chaque artiste vient répéter le morceau qu’il jouera en live, accompagné d’un orchestre philharmonique. Mais l’accueille de l’équipe technique est loin d’être hospitalier. Les remarques fusent : « Votre musique c’est vraiment de la merde », « La techno à l’Olympia, c’est la honte ». Même lorsqu’un homme reconnu dans le milieu comme le batteur Daniel Bechet se présente, un technicien lui répond offusqué : « Quoi, tu joues cette musique à 2 francs ! ». Côté musiciens l’entente n’est pas meilleure. Laurent Garnier raconte : « Karine (Laborde, violoniste classique) distribua à l’orchestre les partitions des cordes d’Acid Eiffel et aussitôt les musiciens se moquèrent : « C’est tout ce qu’on doit jouer ? » Mais la section de cordes se montra bientôt incapable de jouer sa partie en rythme. Karine leur montra, les violonistes calquèrent leurs mouvements sur elle, puis une nouvelle fois se perdirent. On arrêta la musique, Karine fit face à l’orchestre :  « Ben alors, il paraît que c’est facile ! »(…) Mais je pouvais comprendre que les gens de l’Olympia, qui ne connaissaient la techno que par ce que les médias en disaient, puissent être choqués de la voir pénétrer dans un temple de la chanson qui avait accueilli Brel ou Piaf ». Les répétitions se poursuivent, puis se terminent sur de simples politesses de circonstance.

Première Victoire de l’histoire pour l’album dance

Lors de la cérémonie le lendemain soir, Monsieur Drucker annonce donc cette nouvelle catégorie destinée à « récompenser les artistes d’un style musical de plus en plus populaire et important à l’étranger mais peut-être trop spécifique pour concourir parmi les autres genres ». Après un accent à la bonne franquette bien placé sur le mot « dance », les cinq artistes retenus pour le Meilleur album dance de l’année sont annoncés. C’est finalement « papa Laulau » qui remporte cette Victoire pour 30, sorti un an plus tôt. 30, comme l’âge auquel Garnier a produit l’album, une période importante de sa vie, pleine de doutes, de remises en question et de bouleversements. C’est sur cet album qu’on retrouve les tracks « Crispy Bacon » et « Flashback » dont les clips sont de la main du talentueux Quentin Dupieux. Celui qui prendra bientôt l’alias Mr. Oizo sur Flat Beat (1999), réalise même un court-métrage complètement barré autour de l’album, intitulé Nightmare Sandwich.

Bref, pour cette première Victoire de l’histoire pour l’album dance, Laulau monte sur scène. Il remercie sa femme puis Éric Morand qui l’a accompagné dans l’aventure Fnac Dance Division avant de monter le label F Communications et surtout, au détour d’un remerciement adressé aux Victoires, il adresse un message à ceux qui ne comprennent pas cette musique : « en espérant que les qualités des nominés continueront de donner une image plus juste de la musique électronique et de ce qui est vraiment la dance musique ». Il conclut : « J’espère simplement que cette Victoire permettra à la techno de s’exprimer plus librement sans subir l’incompréhension et la répression rencontrée ces dernières années, merci beaucoup ». Garnier rejoint ensuite Daniel Bechet et Karine Laborde sur le devant de la scène pour jouer en live l’incontournable « Acid Eiffel » de Choice, trio qu’il formait avec Didier Delesalle (Shazz) et Ludovic Navarre (St Germain) au début des années 90. Cette Victoire marque un tournant pour Garnier et pour F Com, finalement approchés par des personnages pour qui l’univers de l’électronique était parfaitement inconnu jusqu’ici.

- Crédit Photo : © NIVIERE/SIPA