Des voitures et des hommes

La soul comme du baume au coeur

Les doigts dans la prise

Le futur, c'est maintenant

Des rappeurs un peu remontés

Scène de Detroit. Et maintenant ?

DETROIT

capitale mondiale de la musique

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Cette toute puissante cité industrielle, devenue l’une des villes les plus pauvres et dangereuses d’Amérique, est aussi une des capitales de la musique mondiale. De la soul de la Motown à la techno en passant par le rock extrême d’Iggy & The Stooges ou le rap brûlant et provocateur d’Eminem, retour sur une affolante histoire musicale qui fait de Detroit le centre du monde.

Chapitre 1

Des voitures et des hommes

Grâce à ses usines et à l’industrie automobile, Detroit a longtemps foncé sur la route du succès. Mais la crise du pétrole a changé la donne et le rêve s’est transformé en cauchemar.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais c’est un Français - Antoine de Lamothe-Cadillac, oui, comme la bagnole - qui a fondé Detroit en 1701, alors que l’Etat du Michigan était réputé pour le commerce de fourrures. Ville motrice des États-Unis, elle est devenue avec les crises économiques une poudrière sociale. Les immeubles en ruine, les usines abandonnées d’aujourd’hui sont comme les stigmates d’une réussite effondrée. Pourtant, de par sa position stratégique au sein de la région des Grands Lacs, Detroit avait tout pour éclipser sa rivale, la cité voisine de Chicago.

En 1936, une chaîne d’assemblage

C’est Detroit que l’industriel visionnaire Henry Ford choisit, au début du XXe siècle, pour installer sa première usine automobile. Plusieurs chefs d’entreprise lui emboîtent le pas tels que les frères Dodge, les frères Packard ou Walter Chrysler. Detroit devient la capitale de l’industrie automobile et hérite des surnoms de «Motor City» et «Motown» - oui, comme le futur label de musique. Attirés par les emplois qui s’y créent à la chaîne, les pauvres du sud des États-Unis, qu’ils soient blancs ou noirs, voient en Detroit leur eldorado et rappliquent dare-dare. On y est mal payé, mais toujours mieux qu’ailleurs.

Dès cette époque une inquiétante tension raciale existe entre les communautés. La Black Legion, dangereux groupe de racistes blancs, cousin du Midwest du Ku Klux Klan (qui a aussi ses fans dans la région), prend ses quartiers autour de Detroit. De l’autre côté du spectre, c’est à Detroit que la Nation Of Islam est fondée en 1930.

Ça va mieux pour Detroit lors de la Seconde Guerre mondiale : ses usines sont mises au service de l’industrie de guerre et la main-d’œuvre ne cesse d’affluer. Cette réussite de façade ne peut dissimuler les problèmes d’intégration et de cohabitation qu’éprouvent les nouveaux habitants, souvent des immigrants noirs, méprisés par ceux déjà installés plutôt blancs. Une baston entre jeunes blancs et jeunes noirs à Belle Isle met le feu à la ville en 1943. Alimentée par des rumeurs – une mère noire aurait été balancée à l’eau avec son enfant, une fille blanche aurait été violée par des noirs – la situation prend une ampleur dramatique inattendue. Le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, envoie 6000 soldats pour restaurer la paix. Le mal est fait : 34 personnes (dont 25 Afro-Américains) sont tuées… la moitié par les policiers blancs.

Footage des émeutes de Detroit

Malgré ce drame, Detroit sort du conflit plus fort et solide : dans les années 50, c’est la cinquième ville des États-Unis en termes de population. À l’heure où la société de consommation et des loisirs prend son envol, l’automobile a gagné ses galons de produit-roi et la métropole du Michaelhigan – malgré la fermeture en 1958 de l’usine Packard - continue d’en tirer des bénéfices.

"Après avoir connu les sommets, la ville s'apprête à entamer une descente dont elle ne se relèvera pas"

Néanmoins, après avoir connu les sommets, la ville s’apprête à entamer une descente dont elle ne se relèvera pas. D’abord, en juillet 1967, une autre émeute, encore plus meurtrière que la précédente, éclate après une descente de la police venue faire la loi dans un bar sans licence d’alcool.

À l’intérieur, plus de 80 noirs américains fêtent le retour du Vietnam de deux GI’s. La décision d’arrêter tout le monde révolte passants et voisins, la situation dégénère au point que le gouverneur du Michigan envoie la garde nationale, suivie par l’armée de terre mandatée par le président des États-Unis, Lyndon Johnson. Après cinq jours de heurts, le bilan se révèle lourd : 43 morts, plus de 1000 blessés, 7200 arrestations. L’événement marquera au fer rouge la mémoire collective des habitants de Detroit et du Michigan. Le groupe MC5 enregistrera deux ans plus tard sur son premier album le brûlot Motor City Is Burning. Originaire d’Ann Arbor, une ville située à 50 km, Iggy Pop se souviendra longtemps de ces émeutes : il les racontera à David Bowie qui écrira en 1973 «Panic In Detroit». Le producteur de techno-house Moodymann leur consacrera l’album Det.riot ’67 en 2008.

Moodymann :

chapitre 2

La soul comme du baume au cœur

Dès le début des 60’s, la machine à tube de la Motown remplace les chaînes d’assemblages des voitures. Stevie Wonder, Diana Ross, Marvin Gaye et les autres… Le vivier de talents paraît infini.

Dans une ville qui a du vague à l’âme, normal que l’on y chante pour faire oublier la pauvreté. Detroit constitue un des hauts lieux de la musique noire et, plus précisément, de la soul music. Principalement parce qu’un jeune songwriter entreprenant, Berry Gordy a choisi d’y installer son label de r’n’b, Tamla Records (bientôt renommé Motown).

Mais la réussite de la Motown n’est pas arrivée par hasard. Le terreau était déjà favorable tant les jazzmen, les artistes de gospel ou de blues étaient les bienvenus à Detroit. La ville a ainsi vu débuter John Lee Hooker. C’est là que le talent du chanteur-guitariste de blues (né dans le Mississippi) éclatera.

Alors qu’il était venu pour travailler en usine, il enregistre à Detroit son premier tube, «Boogie Chillen» en 1948 et y perfectionne son style primal et hypnotique.

Jackie Wilson « Lonely Teardrops »

Dix ans plus tard, c’est au tour de Berry Gordy, lui natif de Detroit, de s’essayer à l’écriture comme à la production. Un de ses morceaux – «Lonely Teardrops» pour Jackie Wilson – lui donne un avant-goût du succès. Mais il en veut plus, il rêve d’une usine à tubes dont les productions plairaient au public r’n’b noir comme au public blanc plus pop. En 1959, grâce à de l’argent prêté par sa famille, il lance Tamla Records, un événement célébré par un premier hit au message ironique (ou pas) : «Money (That’s What I Want)» chanté par Barrett Strong et coécrit par Gordy. Dès les premiers mois d’existence, Tamla place le curseur très haut et écrit une histoire inédite. «Shop Around», le premier single de The Miracles s’écoule à un million d’exemplaires en 1960.

Pas du genre à s’endormir sur ses (frêles) lauriers, le jeune chef d’entreprise achète carrément un immeuble situé au 2648 West Grand Boulevard pour y installer les bureaux de sa maison de disques, mais aussi – surtout – un petit studio d’enregistrement qu’il va vite rentabiliser. Gordy souhaite en effet que le studio fonctionne quasiment non-stop – il est fermé de 8h à 10h du matin – afin d’inonder les charts de morceaux estampillés Motown, nouveau nom de sa maison de disques et clin d’œil aux usines automobiles dont le label aspire à la même dimension industrielle. Quant à l’immeuble – bientôt agrandi avec le succès – cet ambitieux va lui donner un nom officieux, Hitsville USA.

Pragmatique, il sait aussi que, pour que les hits tombent, il a besoin d’un groupe d’accompagnateurs fiables et compétents. C’est ainsi qu’il met sur pied les Funk Brothers, formation (créditée sur le tard) qui fera beaucoup pour le son Motown avec l’utilisation de deux batteries et des lignes de basse électriques de James Jamerson. Il ne reste plus à Gordy qu’à trouver les artistes qui vont le rendre riche.

The Marvelettes « Please Mr Postman »

Detroit est un incroyable vivier. Gordy signe un girls-band de la région, le nomme The Marvelettes et lui fait enregistrer «Please Mr Postman». Boum, le morceau de ses débutantes accède à la première place du hit-parade, prouvant que le rhythm’n’blues – quand il est dansant et policé – peut plaire au grand public. «Please Mr Postman» et «Money» seront repris par les Beatles sur leur deuxième album quelques années plus tard.

Alors que les Marvelettes cartonnent, la mère d’un jeune chanteur et pianiste aveugle amène son fils chez Motown pour une audition. Devant le talent évident de Stevland Hardaway Morris, Gordy sort un contrat. Reste plus qu’à trouver un nom à cette petite merveille… Little Stevie Wonder est né ! Deux ans plus tard, le prodige réussit à être n°1 à la fois des charts r’n’b et du top 100 (généraliste) du Billboard avec "Fingertips".

Stevie Wonder, « Fingertips »

Une autre recrue est vouée à un grand avenir, Marvin Pentz Gay Jr. Pour l’instant, il est batteur et se rêve une carrière de crooner pépère. Marvin plaît à la famille Gordy : Berry va le signer sur Motown et sa sœur Anna l’épousera ! Mais il faudra que le très croyant Marvin Gaye – avec un «e» supplémentaire pour mettre fin à toute ambiguïté sur sa sexualité – mette un peu de groove et de sex appeal pour cartonner. La métamorphose survient avec l’autobiographique «Stubbord Kind Of Fellow» en 1962… La voie vers la gloire est désormais tracée pour Marvin.

Marvin Gaye « What’s Goin On »

Malgré tout, ça ne marche pas toujours pour tous les artistes Motown. Les rivales de The Marvelette, The Supremes, galèrent pendant deux ans avant de percer dans les charts. Coïncidence ? C’est après que Diana Ross ait été choisie comme chanteuse principale par Gordy que le girls-band cartonne.

Supremes « Back In My Arms Again »

The Supremes bénéficient aussi du travail de haute couture réalisé par l’équipe formée par Brian Holland, Eddie Holland et Lamont Dozier. Lamont et Brian composent et produisent tandis qu’Eddie arrange et écrit les paroles. Rodée et inspirée, la team n’arrête pas, offre clé en main quantité de bijoux : Martha and the Vandellas («Heat Wave»), the Temptations «My Girl» et The Supremes («My Baby Love»), «Stop (In The Name Of Love» et tous les autres). Parmi les orfèvres ayant œuvré dans l’ombre, citons aussi le producteur-compositeur Norman Whitfield qui va notamment propulser The Temptations au firmament.

Temptations «My Girl »

À la fin des années 60, Motown signe les Jackson Brothers, qui deviendront, ensemble ou en solo (Michael), les plus gros vendeurs de la firme. Au même moment, des artistes phare tels que Marvin Gaye ou Stevie Wonder expriment leur souhait de publier de la musique plus mature et engagée. Au lieu d’empiler les singles, ils veulent utiliser le format album pour développer un propos plus social – l’émeute de 1967 n’y est pas étrangère. Ce changement d’état d’esprit et d’époque se traduit par un virage serré (What’s Going On pour Marvin, Music Of My Mind pour Stevie) avant l’énorme bouleversement de 1972.

Berry Gordy décide de quitter Detroit pour déménager Motown et s’installer dans la plus sexy Los Angeles. Est-ce que la ville du Michigan s’en est complètement remise ? Pourtant il y a une vie en dehors de la Motown, même quand on a la soul dans la peau, Aretha Franklin, pourtant native de l’ancienne capitale de l’industrie automobile, a connu la célébrité en signant chez Columbia Records et Atlantic.

Aretha Franklin live in Detroit

Chapitre 3

Les doigts dans la prise

Dans une ville où on s’ennuie et se désespère, produire du boucan avec une guitare reste le passe-temps préféré de la jeunesse. À Detroit, du MC5 à Jack White, on sait pousser le rock dans ses extrêmes.

«It’s another year for me and you/It’s another year with nothin’ to do» («une autre année pour moi et toi/Une autre année à ne rien faire»). En ouverture de leur premier album, The Stooges d’Iggy Pop transcendent le ras-le-bol de leur génération en un fabuleux bordel électrique. On est en 1969 et l’horizon paraît bien bouché pour la jeunesse du Michigan.

Entre Detroit et le rock’n’roll, c’est une histoire viscérale. Un des premiers tubes du genre a été chanté par un natif de la Motor City : Bill Haley, interprète dès 1954 «Rock Around The Clock». Sept ans plus tard, Del Shannon, autre chanteur né à Detroit, décroche la timbale avec «Runaway».

Mais ces deux gros flirts avec le hit-parade ne sont en aucun cas le reflet de la scène de Detroit des 60’s, qui aime mettre les doigts dans la prise et pousser plus fort le volume de ses amplis. Dans le Michigan, des formations garage-rock se montent aussi vite que les usines auto auparavant. Toutes ont biberonné au blues et louchent sur ce qui se passe au même moment en Angleterre.

Si Mitch Ryder and The Detroit Wheels ou Question Mark & The Mysterians (et leur éternel «96 Tears») servent d’éclaireurs, deux groupes vont faire entendre leur voix avec une énergie qui inspirera à la fois les tenants du hard-rock et du punk.

Question Mark & The Mysterians
« 96 Tears »

Le premier ne cache pas ses origines : il a choisi d’être plus bruyant qu’un moteur de Cadillac lancé à plein régime – voire de Boeing – et répond au nom de Motor City Five. Menée par Rob Tyner, chanteur binoclard à la coupe afro, cette bande d’activistes sonores ne cache pas son dégoût des hippies. Les membres du MC5 préfèrent agir plutôt que de prôner la paix et ont pour mentor-manager John Sinclair, le cofondateur du White Panther Party, organisation antiraciste et révolutionnaire qui se veut l’alliée des Black Panthers. Marxiste, opposé à la guerre au Vietnam, le groupe forge un rock’n’roll incandescent à la hauteur de ses convictions, réalisant le grand écart entre des morceaux proto-punk et d’autres plus délirants inspirés par le free jazz. Enregistré live au Detroit Ballroom, son repaire, son premier album Kick Out The Jams entre dans la légende avec le morceau-titre (en intro, Tyner apostrophe «kick out the jams, motherfuckers !»), sa reprise de John Lee Hooker («Motor City Is Burning») ou «Starship», inspiré par Sun Ra, le jazzman cosmique.

MC5 « Kick Out The Jams »

Pas très loin, un gang de mauvais garçons observe, médusé, ce que le MC5 est en train d’inventer, ce rock high energy alors inédit. James Obserberg, garçon asthmatique ayant grandi dans une caravane, adore le blues et pourrait devenir batteur professionnel. Mais l’exemple donné par MC5 et même The Doors le convainc qu’au lieu de jouer du blues à Chicago, mieux vaut créer son propre blues à Detroit. Rebaptisé Iggy Pop, il recrute Ron et Scott Asheton, deux frères un peu branleurs qui fantasment sur The Who, pour l’accompagner dans sa quête et l’accomplissement de sa vision. Au départ, The Psychedelic Stooges utilisent un aspirateur et tapent des bidons sur scène. Après l’ajout du bassiste Dave Alexander, The Stooges développent un impressionnant mur du son électrique et enchaînent les improvisations. Du coup, quand il s’agit d’enregistrer leur premier album pour Elektra, la maison de disques qui a signé avant eux le MC5, le guitariste Ron Asheton bricole à la va-vite des riffs de guitare.

Cela donnera des classiques tels que «No Fun» (adopté plus tard par les Sex Pistols) ou l’hymne sexuel «I Wanna Be Your Dog». Sur scène, le groupe se démène et se met en danger : Iggy provoque le public et se trémousse dans un état second. En 1970, alors que le MC5 publie Back In The USA, concentré de rock’n’roll, The Stooges réplique avec Fun House, leur album le plus fou.

Malheureusement, pour les deux groupes, le succès n’est pas au rendez-vous. Le MC5 se retrouve à l’arrêt fin 1972 après un troisième album intense (High Time). Même quand Bowie vient à la rescousse d’Iggy et emmène sa troupe en Angleterre pour enregistrer Raw Power, la carrière des Stooges ne décolle pas. Après un dernier concert apocalyptique en février 1974 devant des bikers un peu vénèr’, le groupe se sépare et Iggy demande à être interné dans une institution psychiatrique (il en ressortira pour partir avec Bowie à Berlin).

The Stooges à Cincinnati (1970)

MC5 et les Stooges ont connu l’échec. Sauf que les déflagrations causées par leur discographie zinzin se font encore entendre. Dès la moitié des 70s, ils seront considérés comme les parrains du punk et on ne compte plus ceux qui, dans le monde, se revendiqueront d’eux. À Detroit, ils auront été des francs-tireurs et des nouveaux prennent le relais comme Alice Cooper – dont le chanteur apparaît grimé, jouant sur scène avec un serpent – Ted Nugent ou Grand Funk Railroad. Tous rencontrent plus de succès que leurs prédécesseurs : leur musique, bien que forte en volume, est un peu plus formatée que celles des Stooges ou du MC5. À partir de la fin des 70’s, le rock made in Detroit conquiert toute l’Amérique. Mais il faudra attendre près de vingt ans pour que la scène locale, longtemps éclipsée par la techno, retrouve du mordant.


Au milieu des 90’s, toute une génération de jeunes musiciens reprend goût aux instruments traditionnels du rock.

À commencer par le multi-instrumentiste Jack Gillis qui, après s’être marié à Meg White, devient… Jack White. Le couple fonde alors The White Stripes, une des nombreuses formations garage rock qui éclosent dans le Michigan – citons aussi The Dirtbombs ou The Von Bondies. Dédiant leurs premiers albums aux bluesmen Son House et Blind Willie McTell, les White Stripes ne font pas table rase du passé, mais font souffler un vent de fraîcheur sur le genre grâce à leur formule minimaliste et urgente – une voix, une guitare, une batterie. Très vite, le duo en blanc et rouge s’impose comme les sauveurs du rock’n’roll.

À partir d’Elephant (avec son single «Seven Nation Army»), le duo devient même un des plus gros vendeurs mondiaux. Depuis, Jack et Meg se sont quittés, Jack a déménagé à Nashville, fondé sa propre maison de disques Third Man Records et créé The Dead Weather avec d’autres (Allison Mosshart, la chanteuse de The Kills).

Ce retour en force de Detroit sur la carte du rock a eu un autre effet bénéfique : la reformation de The Stooges en 2003. Hélas, les deux frères Asheton sont morts en 2009 et en 2014. Mais l’importance du groupe reste indéniable. Le réalisateur Jim Jarmusch lui a d’ailleurs consacré le documentaire Gimme Danger présenté au festival de Cannes 2016 !

The Stooges « I Wanna Be Your Dog » 2003

Chapitre 4

Le futur, c’est maintenant

Deux décennies après Berry Gordy, des ados noirs lancent un nouveau mouvement révolutionnaire. Née à Detroit, la techno va prendre d’assaut le monde.

Il ne fait pas bon être adolescent à Detroit dans les années 80. Du glorieux passé, il ne reste que les ruines d’une réussite d’un autre temps. L’ancien immeuble de la Motown a été transformé en musée et ce qui doit rendre les habitants de la ville fiers leur rappelle aussi que Berry Gordy et ses artistes sont partis au début des seventies sans regret. Quant à la rockstar Iggy Pop, elle aussi s’est carapatée. Detroit, tu l’aimes et tu la quittes.

Pourtant ce désert industriel va être une nouvelle fois le théâtre d’une révolution musicale. La ville va (symboliquement) renaître de ses cendres en inventant un langage musical futuriste. L’épicentre de ce tremblement de terre que deviendra la techno se situe à Belleville, dans la banlieue bourgeoise de Detroit.

Trois copains de lycée, trois adolescents noirs, Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson écoutent le programme radio d’Electrifying Mojo, un DJ qui mixe dans son show des genres a priori éloignés (new wave, funk et hip-hop). « En écoutant Mojo, on avait l’impression de faire partie de quelque chose de nouveau, d’une révolution musicale », estimera bien plus tard Kevin Saunderson.

Cybotron « Alleys Of Your Mind »

Atkins, l’aîné des trois, essaye un temps d’apprivoiser les instruments traditionnels (basse, guitare, batterie). Mais, fasciné par les sonorités des synthétiseurs (il les assimile aux bruits d’ovnis) il bazarde tout pour acheter son premier clavier. Dans la cave de ses parents, il le relie à un magnétophone à cassettes et à une table de mixage. Avec un autre ami, Rick Davis, il enregistre «Alleys Of Your Mind».

Crédité à Cybotron, sorti en 1981, ce morceau incroyable remue suivant un groove à la Parliament (un des groupes-phare de George Clinton) qu’il pervertit à coup de rythmes robotiques et de notes synthétiques évoquant un monde de science-fiction. L’année suivante paraît le maxi historique «Planet Rock» d’Afrika Bambaataa, fulgurance électro hip-hop qui associe notamment les beats de la boîte à rythmes Roland TR-808 avec la mélodie du «Trans-Europe Express» des Allemands de Kraftwerk. Le tube du New-Yorkais conforte Atkins dans sa voie avant-gardiste : mixer la chaleur du groove black avec des sonorités froides, voire industrielles ou mélancoliques.

Juan n’est pas le seul à voir la lumière : «Sharevari», une autre production de Detroit, s’inscrit aussi dans la veine de «Planet Rock». Attribué au collectif A Number Of Names, le morceau emprunte d’ailleurs une mélodie synthétique de Kraftwerk, les parrains et parents éloignés de la techno ! La révolution est en marche même si ceux qui sont acquis à la cause constituent encore une minorité. Quand Atkins joue au DJ dans les soirées avec Derrick May et Kevin Saunderson, le public des fêtards n’est pas toujours conquis. « Nous n’étions pas populaires, nous jouions du Kraftwerk alors que les autres en étaient au disco. Tout le monde rigolait en nous voyant », se souviendra Atkins à la fin des années 90. Ça ne l’empêche pas de garder la foi.

En 1984, Cybotron sort un morceau entré dans l’histoire tant il a pavé le chemin à des milliers de disciples : «Techno City», sorte de soul électronique, minimaliste et dansante. Ça y est, la musique d’Atkins et des autres a un nom, «techno». Comment la définir ? Derrick May s’en chargera dans une citation devenue légendaire : « C’est comme George Clinton et Kraftwerk coincés dans un ascenseur. Elle est à l’image de Detroit : une totale erreur ».

Derrick May « Strings Of Life »

Pourtant, les pionniers du genre persévèrent. Atkins laisse Cybotron à Rick Davis pour partir en solo sous le pseudonyme de Model 500. Derrick May lui emboîte le pas et compose à son tour, caché derrière le nom Rhythm Is Rhythm un classique , «Strings Of Life» (1987), bijou de sept minutes à l’intro diabolique jouée au piano.

Kevin Saunderson, jusque-là tourné vers une carrière de sportif et DJ avec ses deux potes, se joint à la danse. Avec un peu de retard, il imite Atkins et May en bricolant dans son home-studio. Cependant, tout en ayant lui aussi le goût pour la techno il se distingue par une sensibilité légèrement plus «pop». Il invite ainsi la chanteuse Paris Grey pour qu’elle donne de la chair à un de ses morceaux. Le résultat, «Big Fun» signé sous le nom Inner City, possède une puissance tubesque, futuriste et mélodique.

À partir de 1988, ce qui n’était encore qu’un secret bien gardé du Michigan s’empare de l’Europe. La compilation Techno ! The New Dance Sound Of Detroit avec des contributions des trois de Belleville, mais aussi de Blake Baxter, Eddie «Flashin’» Fowkes (quatrième «co-inventeur» de la techno, oublié par l’Histoire) ou Anthony Shakir sort en Angleterre. La jeunesse britannique se met vite à chavirer aux sons de cet euphorisant nouveau genre. Sanderson avec «Big Fun» et «Good Life» d’Inner City devient la première techno-star. À des milliers de kilomètres de Detroit. «Nous pensions que nous avions une mission : montrer aux gens de Detroit ce qui se passait vraiment dans leur ville, a déploré Derrick May. Et tout le monde nous a écoutés, sauf les gens de Detroit. Amusant, non ?»

Inner City « Good Life »

Inner City « Big Fun »

La techno n’aurait pu être qu’un feu de paille si les pionniers du genre ne s’étaient pas organisés en créant leurs labels et leurs réseaux. Surtout, elle trouve à Detroit de plus en plus d’adeptes.

Fan de Derrick May, Carl Craig suit son exemple et lui fait passer ses premières productions. À partir des 90’s, il multiplie les projets funky, expérimentaux ou plus mélancoliques (parfois les trois à la fois) avec Paperclip People, Innerzone Orchestra ou 69. Pas de doute, la relève est assurée. Drivé par Mike Banks, Jeff Mills et Robert Hood, le collectif Underground Resistance utilise la techno comme un véhicule revendicatif et cherche à redonner de la fierté au ghetto noir de Detroit. Adoptant une imagerie quasi-paramilitaire, préférant l’anonymat au vedettariat, Underground Resistance s’affirme comme l’équivalent techno de Public Enemy.

Ces révoltés de l’électro ne font pas de compromis et se battent contre les idées reçues, la pensée molle, la récupération. Leur musique prône une philosophie, mais se vit surtout sur le dancefloor. Un des membres d’U.R., DJ Rolando, obtient même un hit en 1999 avec «Knights Of The Jaguar», morceau de pure techno, qui rentre dans le hit-parade anglais.

Rolando « Knights Of the Jaguar »

Depuis, avec ses nappes de synthé émouvantes et ses rythmiques directes, la techno de Detroit, est devenue un genre à elle seule, une référence. Juste récompense : quand on l’écoute, on pense forcément au foyer qui l’a vue naître, cette ville de Detroit dont elle est le reflet, cette ville qui, artistiquement, a su affronter la diversité et constamment rebondir. Avec l’apparition de Stacey Pullen, Moodymann et de plein d’autres, la scène locale n’a en effet cessé de se régénérer. May, Saunderson ou Jeff Mills ont pris à cœur leur rôle d’ambassadeurs, diffusant du bon son dans le monde entier. Et Detroit a même su fêter ses héros, notamment avec le Detroit Electronic Music Festival. Fin mai 2016, Juan Atkins, Eddie Fowkes, Derrick May et Kevin Saunderson ont même été honorés par le Detroit City Council, l’organe législatif de la ville pour leur contribution à l’héritage de la ville. Ils ne l’ont pas volé.

Chapitre 5

Des rappeurs un peu remontés

Tournée vers le grand-guignolesque, la scène hip-hop de Detroit a eu du mal à exister. Jusqu’à l’apparition de la star Eminem.

Depuis que le blanc-bec Marshall Mathers s’est inventé un personnage obscène et provocateur du nom de Slim Shady, l’équation «Detroit + hip-hop = ?» se résout dans l’esprit du grand public par un seul mot : Eminem. Le rappeur a su créer sa légende, sa propre mythologie en racontant dans le film 8 Mile une histoire proche de la sienne. Celle d’un ado blanc grandissant dans un quartier noir et pauvre de Detroit qui rêve de s’imposer un micro à la main. Paradoxe : alors que la population de Detroit est en majorité noire, c’est un MC blanc qui s’y est imposé et a ensuite connu la célébrité mondiale. Peut-être justement parce que, pour durer comme rappeur, il a dû encore plus se battre contre l’adversité et les préjugés ? Mais, si Eminem fait de l’ombre à tous les autres MCs de la ville, la scène hip-hop est loin de l’avoir attendu.

8 Mile bande-annonce VO

Comme les rappeurs de Detroit ont eu le sentiment de vivre dans un coin de l’Amérique abandonné par la chance, la colère les a poussés à choisir la voie d’un hip-hop hardcore et cauchemardesque. Le pionnier, celui par qui tout a commencé, est peut-être Esham : en 1989, ce garçon noir de 16 ans publie son premier album, Boomin’ Words From Hell, où Detroit, terre de crack et de criminalité, représente l’enfer sur terre.

Tout un folklore horrifique se greffe autour de sa musique hallucinée et grand-guignolesque. Une rumeur raconte même que l’écoute de son premier album provoque des accidents mortels… Malgré cette réputation sulfureuse, Esham va s’installer durablement dans le paysage. Très prolifique, il va aussi faire partie du groupe Natas (pour Niggas Ahead Of Time & Space, soit les «Noirs en avance sur le temps et l’espace»), frappé par la polémique après qu’un fan de 17 ans ait joué à la roulette russe et se soit tué en écoutant Life After Death, le premier album de Natas. L’autre star montante de la scène hip-hop des 90’s est Kid Rock. Malgré une bonne «street credibility», c’est en mettant beaucoup de rock et même de la country dans ses chansons qu’il connaîtra bien plus tard le succès.

En 1992, Esham et Kid Rock apparaissent en guests sur le premier album d’I.C.P, le duo blanc Insane Clown Possee. Joseph Bruce et Joseph Utsler ont fait partie d’un gang de voyous blancs – Bruce a été en prison entre 1989-1990. Pour se démarquer de la concurrence gangsta, ils vont aller loin dans l’imagerie d’horreur – une idée piquée à Esham – et se grimer en clowns inquiétants comme celui du livre Ça de Stephen King. Pas toujours très malin, sexiste et ambigu, leur horrorcore reflète cependant ce qu’il faut endurer pour survivre à Detroit. Mais il faudra quelques années pour que leur notoriété dépasse vraiment le Michigan. En 1996, I.C.P. signe même avec une maison de disques appartenant à Disney, ce qui ouvre au duo les portes d’un succès mondial.

Au même moment, un jeune producteur voit sa réputation monter en flèche. Ayant grandi dans une famille musicale – sa mère a été chanteuse d’opéra, son père contrebassiste - James Yancey bricole des morceaux dans sa cave avec sa collection de disques et des machines. Au lycée, il rencontre des potes aussi fondus de hip-hop. Après avoir fait leurs armes lors de hip-hop battles – lors desquelles il croise le jeune Eminem - ils forment Slum Village, un groupe qui ne force pas le trait et préfère les grooves cool. Yancey, sous le pseudo de J Dilla, est recruté pour des remixes et coproduire des albums d’A Tribe Called Quest ou d’Angelo. En 2001, il publie Welcome To Detroit, hommage à sa ville de cœur où il laisse de la place à ses potes, passe du hardcore à l’électro en passant par la musique brésilienne.

Slum Village « Climax »

Hélas, cinq ans plus tard, cet énorme espoir meurt en 2006 à l’âge de 32 ans. Aurait-il pu faire de l’ombre à Eminem ? Pas sûr, tant leur créneau était différent…

Contrairement à Jay Dilla, Eminem a grandi dans un environnement guère épanouissant, brinqueballé par sa mère Debbie. Au fur et à mesure des déménagements, ils atterrissent dans un quartier noir de Detroit. Seul ado blanc, Marshall se fait régulièrement tabasser. Quand son oncle lui fait découvrir le hip-hop, il découvre un sens à sa vie. Le reste est entré dans la légende, son groupe D12 avec son pote Proof, le bide de son premier album solo Infinite et le succès surprise du suivant où il crée Slim Shady, son personnage sadique et ennemi du politiquement correct.

Des dizaines de millions de disques vendus plus tard, Eminem n’a pas oublié d’où il vient. En 2014, il a réuni les meilleurs MCs de la ville (dont Royce da 5’9’’) pour un single-manifeste : «Detroit vs Everybody». Alors que l’histoire musicale de la ville est d’une richesse extrême, c’est grâce à sa super star hip-hop que Detroit a retrouvé sa fierté.

Detroit Vs. Everybody

Chapitre 6

Scène de Detroit. Et maintenant ?

Malgré la faillite et les difficultés actuelles, la ville de Detroit continue de faire perdurer son héritage musical dans les bars et clubs de la Motor City. Une effervescence qui concerne autant la techno que le rock ou le hip-hop.

C’est un des rendez-vous du printemps. Encore plus à Detroit. Après les températures négatives de l’hiver, les habitants ont l’habitude de célébrer le retour des beaux jours en allant fouiller dans les bacs des disquaires de la ville, lors du Record Store Day. Dans les rues, ce ne sont pas moins de dix boutiques qui plantent leur tente à l’extérieur, organisent des concerts de groupes locaux, et continuent de célébrer l’héritage musical de la ville. Rock, soul, électro, hip-hop... l’intégralité des genres musicaux récents compte dans leurs rangs au moins un artiste majeur originaire de Detroit. Que reste-t-il de ce bel héritage musical dans une ville toujours en proie à de sérieuses difficultés économiques (mais aussi un réel renouveau) ? Beaucoup !

La techno toujours bien vivante

En tapant «Detroit» sur Google Images, c’est évidemment sur des maisons et des usines abandonnées que l’on tombe. En se promenant dans les grandes avenues du centre et des alentours, c’est une autre ville qui se révèle. Chaque semaine, les bars et clubs locaux accueillent un vivier d’artistes et de DJs qui ont décidé de rester à Detroit pour défendre leur ville. C’est particulièrement vrai du côté de la musique électronique : le berceau de la techno continue de faire la fête chaque weekend sur «sa» musique, comme le disent souvent les fêtards de Detroit.

Il n’est ainsi pas rare de voir un DJ du collectif Underground Resistance se produire au bar du MotorCityWine, ou des DJs historiques de la ville ressortir leurs vinyles dans des bars musicaux comme le Marble Bar, nouveau lieu de rendez-vous de nombreux artistes locaux, à l’instar de DJ Stacey Hotwaxx Hale, première femme DJ house de l’histoire de la ville.

Cette effervescence électronique se ressent aussi du côté des nouvelles générations : presque tous les weekends, Shigeto, le petit génie local signé chez Ghostly International, passe des disques dans différentes lieux de la ville (le restaurant Flowers Of Vietnam, MotorCityWine avec son frère Ben Saginaw, l’Institut Artistique de Detroit pour une performance remarquée...) tandis que d’autres jeunes du coin s’allient pour agiter la nuit de Detroit. C’est par exemple le cas du collectif House Coffee, mené par des étudiants qui organisent des soirées régulières dans le centre-ville ainsi qu’au Temple Bar, un autre lieu bien connu des locaux.

La nuit de Detroit continue encore de défendre ses atouts : ces derniers mois, des artistes comme Nicolas Jaar, Tale Of Us, Moodyman, Maceo Plex ou Kerri Chandler ont tous fait un stop dans des clubs comme le TV Lounge (épicentre actuel de la techno locale) ou le Populux. Beaucoup d’exemples qui montrent que la techno n’est définitivement pas morte dans sa ville de naissance.

Une scène rock fourmillante

Le bel état de santé de la musique électronique ne fait pourtant pas d’ombres aux groupes à guitares de Detroit : avant les platines, la Motor City a surtout été l’une des villes les plus rock n’roll des États-Unis. Là aussi, la tradition perdure.

Un peu en dehors du centre-ville, dans le quartier de Corktown, on trouve un drôle de lieu : sur son toit, trône une antenne satellite géante. À l’intérieur, un vieux bar à l’américaine avec son comptoir en bois, ses antiques ventilateurs au plafond, des machines d’arcades, et une petite estrade. Bienvenue à l’UFO Factory, l’adresse de référence de la scène rock locale depuis 2014.

Chaque semaine, de nombreux artistes locaux et nationaux viennent fouler les planches du lieu pour un public de fidèles. Pas de grosses têtes d’affiches, mais de nombreux groupes des scènes locales des grandes villes des États-Unis qui traversent le pays dans leurs vans hors d’âge. Une aubaine pour les groupes de Detroit, moins médiatisés, mais autant actifs que les DJs locaux : on pense par exemple à Mexican Knives, groupe de garage-rock rentre dedans et très prometteur.

Mexican Knives Live

Dans un registre plus pop, les jeunes Gosh Pith commencent aussi à attirer l’attention des médias américains avec leurs chansons mélancoliques à base de boîtes à rythmes froides et mélodies minimalistes. L’intégralité de leurs clips reflète par ailleurs bien la nouvelle vie festive de Detroit, entre house parties, soirées dans des usines réhabilitées, et errements dans des friches industrielles.

Scoop

L’année 2015 aura d’ailleurs marqué le retour d’un des héros rock du coin : Jack White. Avec l’ouverture de son magasin Third Man Records, l’auteur de Seven Nation Army (qui s’est d’ailleurs récemment affiché avec un tee-shirt du bar de l’UFO) réalise enfin ce que les groupes locaux attendaient. En plus de vendre toutes les sorties de son label, la boutique de Jack White compte mettre en lumière la musique locale grâce à sa scène installée au fond de sa boutique, mais aussi avec l’arrivée prochaine de huit presses à vinyles, qui en plus de servir pour Third Man, aideront les groupes locaux à presser leur musique. Un parfait retour à l’envoyeur.

Ne pas perdre un héritage

Parmi la dizaine de disquaires que l’on compte en ville, ce n’est pourtant pas Third Man Records qui détient la palme du plus original : loin de l’agitation du centre, l’est de Detroit abrite son petit secret. Dans une rue résidentielle de ce quartier renaissant, une vieille maison qui ne paye pas de mine abrite Paramita Sound. À l’intérieur, une petite salle au design épuré propose dans ses bacs des disques et des K7 d’hip-hop instrumental, d’indie rock, et de jazz. Leur spécificité ? La nouveauté. Là où les nombreux disquaires de la ville regorgent de pépites soul/techno/rock du passé, Paramita répond à une autre demande en proposant aussi des sorties toutes fraîches, comme SBTRKT, Kanye West ou Mac Demarco.

«On a fait ce magasin parce qu’on ne trouvait pas certaines choses que l’on voulait», explique Anna Atassanova, une des cogérantes de la boutique. Avec ses trois collaborateurs, Anna représente parfaitement la nouvelle jeunesse de Detroit, qui souhaite rester en ville pour défendre son héritage musical et culturel. Pas étonnant donc que le dernier album posthume de J Dilla soit particulièrement mis en avant dans le magasin. «Detroit est une vraie ville de musique. Il ne faut pas que les jeunes comme nous partent d’ici, sinon on risque de perdre cet héritage. Ce n’est vraiment pas le moment de s’en aller», argumente-t-elle. Paramita Sound essaye ainsi de défendre à sa manière un autre genre musical cher à la ville : le hip-hop. Malgré l’explosion de grandes stars comme Big Sean, Danny Brown ou Dej Loaf, le rap local – très actif – ne dispose pas encore de véritable lieu dédié à Detroit. «On a de super artistes, comme Nolan The Ninja qui monte beaucoup, assure Anna Atassanova. Mais ça reste beaucoup du bouche-à-oreille, ce n’est pas toujours facile de les trouver en concert en ville.»

Clockers

Quelques noms semblent quand même émerger dans le milieu : avec son rap clinquant un peu mégalo sur les bords, Payroll Giovani est par exemple une des figures rap respectées de la ville. Sa dernière (très bonne) mixtape Stack Season explique bien pourquoi.

Never Seen Money

De la techno au rock en passant par le rap, on reste étonné de la réelle agitation musicale de Detroit. Malgré les difficultés économiques, un vent de fraîcheur souffle sur la ville et ses soirées, porté par ses artistes d’horizons très divers. Ce qui n’a pas échappé à l’œil de Shigeto.

«La scène de Detroit est florissante.» Exactement. Mais ne l’a-t-elle pas toujours été ?