Music par Manon Chollot 03.11.2016

David Holmes : de Belfast à Hollywood

David Holmes : de Belfast à Hollywood

Grand producteur techno venu des terres humides d’Irlande du Nord, David Holmes s’est reconverti dans la création de bandes originales de films. Soderbergh – pour Ocean’s Eleven et ses suites – mais également Steve McQueen ont tous fait appel à ses services et ne l’ont pas regretté. Rencontre avec ce passionné de musique française, fervent défenseur de son pays.

Quel est ton premier souvenir musical ?

Sex Pistols, The Jam, The Adverts. Je suis le plus jeune d’une fratrie de dix alors lorsque j’avais à peine dix ans, certains de mes frères avaient déjà 17 ans et étaient fans de punk. Je n’avais pas à chercher de la musique, elle venait à moi, dans ma chambre. Et c’est ce qui est génial avec la musique : tu n’as pas forcément à la comprendre de manière intellectuelle, il suffit de se laisser porter par ses sentiments. C’est le rapport que j’ai eu au punk, enfant.

Comment en es-tu arrivé par la suite à la musique électronique ?

Cela a fait partie du voyage. Après le punk, mon obsession suivante a été le rhythm’n’blues et la soul, car j’avais vu un film, Quadrophenia, à propos de la culture mod. À quinze ans, j’ai commencé à être DJ, car j’avais les disques qu’il fallait. Belfast est une petite ville, nous nous rendions tous dans les mêmes clubs. Et puis, en 1986, la house débarque et là je me dis : “what the fuck is this ?”

Tu avais la vingtaine durant les années 90. Tu as participé à des raves parties ?

La musique électronique était devenue ma nouvelle obsession, alors avec des amis nous organisions des soirées énormes, et chaque week-end était le meilleur de notre vie. De nos jours, les jeunes sont exposés à la musique électronique tout le temps mais à mon époque, à Belfast, seulement 1000 personnes s’y intéressaient, c’était complètement underground. Nous ramenions des disques de Londres, de Manchester, des États-Unis. J’ai quatre frères et sœurs qui habitent à Chicago alors lorsque ma mère allait les voir, je lui demandais de me ramener des vinyles. En 1989, elle m’a rapporté une cinquantaine de disques, de l’acid-house de Chicago, des white labels. J’étais obsédé. C’est quelque chose de très excitant que de sentir que l’on est en train de vivre les débuts d’une grande chose. Et puis, j’étais payé pour passer de la musique et rendre les gens heureux ! C’est ce qui m’a amené à la production et aux remixes, chaque obsession en amenant une autre. Grandir à Belfast dans les années 70 ne fut pas chose aisée : lorsque vous vouliez sortir, vos parents ne voulaient pas, car les gens se faisaient tirer dessus dans les rues. Il y avait beaucoup de peur et de paranoïa. Alors je passais beaucoup de temps à la maison, à faire travailler mon imagination. Je lisais des magazines, des fanzines, je regardais des tonnes de films. Quand les magnétoscopes sont arrivés en 1982, j’ai été assez chanceux pour que mes parents en achètent un. C’est en voyant tous ces films que je me suis intéressé aux bandes originales. J’y piochais de l’inspiration et j’essayais de recréer ce que j’entendais avec des synthés, des micros et des machines afin de pouvoir passer cela en club.

J’ai lu quelque part qu’à une époque, tu pouvais te rendre à Paris uniquement dans le but d’acheter des vinyles à ton « dealer » pour des sommes astronomiques, c’est toujours le cas ?

J’achète des disques partout. À Paris, j’en ai trouvé de musique concrète et électroacoustique, de musique expérimentale, des disques qui m’ont chamboulé. La musique la plus inspirante que je n’avais jamais écoutée ! Je pense que la musique française est sous-estimée. Les gens qui disent que les Français n’ont rien apporté à la musique, je leur réponds qu’au contraire, ils ont toujours eu des années d’avance sur les autres. La musique concrète est la première forme de sampling et c’est arrivé en France dès les années 40 avec Pierre Schaeffer. Je pourrais sortir une mixtape de musique française qui clouerait bien le bec à ces personnes !

Il me semble que tu t’intéresses également à la musique française des années 60, les yéyés et tout ça. Tu as par exemple samplé un passage de « Cargo Culte » de Gainsbourg sur « Don’t Die Just Yet ». Et plus récemment, tu as glissé « La Fille de la Ligne 15 » de The Liminanas dans un mix pour NTS.

Dans les années 90, j’ai découvert Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg et ça m’a retourné. L’album parfait. À cette époque au Royaume-Uni, peu de personnes le connaissaient et j’ai senti que le sampler était la meilleure des manières de terminer mon album. J’ai toujours aimé les yéyés, ils m’ont toujours inspiré musicalement. Françoise Hardy, Jean Le Fennec, France Gall, Marie Laforêt, Dynastie Crisis… Vos années 60 et 70 ont été pleines d’expérimentations incroyables dans la musique. On y entendait des sons que l’on n’avait alors jamais entendus ailleurs. Et puis je trouve l’accent français très beau, très sexy. Comme on dit, vous pourriez lire un annuaire en français que je trouverais ça génial.

BELFAST – HOLLYWOOD

Quels sont tes compositeurs de musiques de films favoris ?

Bernard Herrmann, Ennio Morricone, Warren Ellis et Nick Cave, Jonny Greenwood. Pour ce qui est des français : George Delerue, Michel Colombier, Roland Vincent, Philippe Sarde, François de Roubaix – qui a inspiré les débuts du hip-hop… Mais le plus grand reste selon moi Jean-Claude Vannier, un vrai génie.

Est-ce que tu te réfères à eux dans tes productions pour le cinéma ?

Chaque film est différent et requiert une façon de faire différente. Et puis vous collaborez avec un réalisateur qui a une certaine vision du film et de sa bande-son. Mais oui, je m’en inspire parfois. J’aime bien être éclectique dans mes choix afin de rester frais et intéressant. Pour la série des Oceans par exemple, ça a été difficile de ne pas refaire la même BO à chaque fois.

En parlant des Oceans, comment as-tu rencontré Steven Soderbergh ? Son film Hors d’atteinte a été ta première grosse collaboration avec le milieu du cinéma, non ?

Mon album Let’s Get Killed avait reçu l’attention de pas mal de personnes, dont le music supervisor de Jersey Films – qui produisait Hors d’atteinte. J’ai alors rencontré Steven Soderbergh qui m’a montré le film. L’année prochaine, cela fera vingt ans que je bosse avec lui. C’est une vraie collaboration, j’ai une énorme liberté avec lui. Il adore la musique, s’intéresse au processus de création, il est toujours très excité par l’idée d’essayer différents sons.

Cela a été compliqué de quitter ta ville natale pour t’installer à Los Angeles ?

En 2012, j’ai fait la musique pour son film Haywire et je me suis dit que cela pourrait être drôle de partir habiter à LA pour un temps… mais je ne suis resté qu’un an. C’était une expérience familiale très cool et on a passé du bon temps – un peu comme partir dix-huit mois en vacances – mais je ne pourrais pas vivre à Los Angeles. En revanche, j’ai un appartement à Paris dans le Marais et j’aimerais y passer plus de temps. J’y vais d’ailleurs à la fin du mois pour Halloween. Il y a ce bar que j’adore, Le Fanfaron, rue de la Main d’Or. Ils passent du rock et de la soul. Le patron est génial. C’est tout sauf hipster. Tu as l’impression de te balader dans un film de David Lynch avec des photos de Bowie, d’Iggy Pop et des Cramps aux murs, des posters de séries Z et des images religieuses.

Du coup, maintenant que tu es retourné à Belfast, tu envoies des morceaux à Soderbergh à distance ?

Nous avons une manière très intéressante de travailler ensemble. Pour le film sur lequel nous sommes en train de travailler, j’ai dû lui envoyer plus de 250 morceaux pour essayer de cerner l’ambiance. À partir de cela, on commence à construire des idées sur l’instrumentation, les rythmes, les guitares à utiliser, etc. Plus on avance, mieux on cerne l’idée et à la fin nous créons le monde musical. On se tient constamment informés tout au long du procédé. Ensuite, il suffit d’aller en studio et de s’amuser. Pour les Oceans, il y avait tellement de monde en studio, un vrai orchestre : des violons, un orgue, une clarinette, un trombone, des guitares… c’était fou ! Habituellement, j’ai une quinzaine de musiciens avec lesquels je travaille et qui ont tous des capacités et des sensibilités différentes.

Avec quels cinéastes aimerais-tu travailler ?

Tellement ! Lynch, Tarantino – je suis sûr que je pourrais lui faire découvrir des disques qu’il adorerait ! – Paul Thomas Anderson, Jim JarmuschDavid Fincher aussi – on se connaît, car j’ai travaillé avec lui pour une pub iPhone – ou encore Peter Strickland. Le problème avec ces réalisateurs, c’est qu’ils ont déjà leur compositeur attitré. Lynch a Angelo Badalamenti, PTA a Jonny Greenwood, un peu comme Soderbergh et moi-même.

Maintenant que tu fais des BO, tu as cessé d’être DJ ?

J’ai un show sur NTS que j’adore, je peux y passer toute la musique que je ne pourrais pas jouer ailleurs. J’aime faire découvrir de la musique que j’ai collectée au fil des ans. Et j’ai aussi des shows sur NTS qui s’appellent « God Waiting Room ». Je joue pendant cinq ou six heures de la musique d’avant-garde inclassable, des BO et aussi des morceaux qui selon moi devraient se trouver dans des films. Je me dis que des music supervisors pourraient être en train d’écouter mon émission et se dire que telle ou telle chanson devrait finir dans un film.

FAMILLE ET PATRIE

Tu as réalisé la musique de ’71, un film de Yann Demange sur « les troubles » en Irlande. Tu as également travaillé sur le premier film de Steve McQueen, Hunger, qui raconte la grève de la faim de Bobby Sands en 1981. Puis, tu as fondé avec tes deux meilleurs amis Cinderblocks Films, une société de production de films qui a produit Good Vibrations, un film sur la carrière de la légende de la musique irlandaise Terri Hooley ainsi que I Am Belfast, un documentaire sur le passé et le futur de la ville. Dois-je en conclure que tu es fier d’être Irlandais ?

Je viens d’Irlande, de Belfast, c’est là que j’ai grandi. C’est une ville compliquée et j’y suis autant attaché que je la déteste. C’est une relation d’amour-haine. Parfois, j’ai juste envie de me barrer même si j’ai beaucoup d’amis ici. Je trouve ça bien d’écrire sur les choses que l’on connaît. Il y a eu énormément de mauvais films à propos de l’Irlande du Nord, alors remettre les choses en place est important pour moi. Hollywood a glamourisé l’Irlande du Nord et la plupart de ses films rapportent des âneries. J’aime être impliqué dans des projets qui rétablissent la vérité, car je connais et que je comprends ma ville. Lorsque Steve McQueen a réalisé Hunger, il l’a fait pour rien quasiment et c’est une œuvre d’art qui durera toujours. Quant à ’71, c’est pour moi le meilleur film réalisé à propos de l’Irlande du Nord, il est inégalable. Alors pour te répondre : oui, je me sens émotionnellement attaché à Belfast et à l’Irlande du Nord.

Sur ton album The Holy Pictures sorti en 2008, tu parlais de manière autobiographique de la perte de tes parents et du fait de grandir dans une ville agitée. Et puis en 2014, tu as réalisé un court-métrage, I Am Here, à propos de la mort de l’un de tes frères et de ton deuil. L’art est donc cathartique pour toi ?

Ces deux expériences ont, effectivement, été cathartiques. J’étais très proche de ma mère et de mon frère ; quant à mon père, je l’aimais mais nous n’étions pas proches. Il était vraiment old-school – il a été élevé à la dure dans les années 30 – alors quand, ado, je rentrais à six heures du matin avec les cheveux décolorés, il n’approuvait pas du tout. Mais il a fini par l’accepter et nous nous sommes rapprochés juste avant qu’il ne meure. C’est dur de perdre quelqu’un, alors j’ai toujours essayé de mettre dans mes disques ce qu’il se passait dans ma vie. Pour The Holy Pictures, j’ai commencé par écrire des mots qui se sont transformés en morceaux. C’était une très belle expérience, j’ai eu le sentiment de leur faire un cadeau ; de la musique qui signifie quelque chose. Je m’apprête également à sortir une compilation Late Night Tales qui parle uniquement du deuil, de l’amour, de la mort, de la famille, de la vie après la mort ; c’est une manière pour moi de célébrer tout ça. Cela a été inspiré par la mort de mon frère mais également par la mort de plusieurs amis au cours des huit années passées. Je ne veux pas oublier ces personnes et je trouve cela bien de les honorer à travers ma musique.

Cela a été une bonne expérience de diriger ton propre court-métrage ?

Cela a été l’une des expériences les plus folles et ma vie, et aussi l’une des plus difficiles. Je n’avais jamais fait de films mais j’avais une idée et je lui ai donné vie. C’est quelque chose de très beau et de très personnel pour moi, car dans le film, des acteurs jouent mon père, ma mère et mon frère.

Tu me parles beaucoup de la mort, de la vie, de la foi. Tu es quelqu’un de religieux ?

Non, je n’ai pas la foi en la religion mais je sais qu’il y a quelque chose de plus que la vie. J’ai le désir de revoir un jour mon père, ma mère et mon frère. Je ne sais pas si c’est possible mais cela ne m’empêche pas d’espérer. C’est une belle pensée et je veux m’accrocher à cela.

WORKAHOLIC

Par le passé, tu as produit un album pour Primal Scream et j’ai lu quelque part que tu bossais actuellement avec Noel Gallagher ?

Oui, Noel est un type très cool, très créatif. Les morceaux que l’on a déjà fait sonnent très bien et les gens vont être très surpris, car cela ne ressemble à rien de ce qu’il a pu faire par le passé. C’est une très belle expérience, nous devons encore écrire des paroles mais nous avons bien avancé sur la production. Cela sort l’année prochaine !

Tu as aussi ce nouveau projet, Unloved, avec Jade Vincent et Keefus Ciancia. C’est quoi l’histoire derrière ce projet ?

J’ai rencontré Keefus a Los Angeles et nous sommes devenus de très bons amis. Il m’a demandé de le produire lui et sa petite amie mais je ne voulais pas seulement les produire alors je leur ai proposé de faire un disque ensemble. Keefus a ramené des musiciens incroyables, je me sentais un peu comme Phil Spector ou Jack Nitzsche ! Et dans deux semaines, nous allons commencer à travailler sur un nouveau disque.

Avec Unloved, vous avez remixé un morceau d’Andrew Weatherall qui va paraître très bientôt sur son album Consolamentum. Tu le connais bien ?

Andrew est un très bon ami et l’une des personnages les plus inspirants que j’ai rencontrés dans ma vie. Ce qu’il sait à propos de la musique est fou. Nous avons une longue histoire ensemble, nous nous sommes remixés mutuellement plusieurs fois, c’est quelqu’un que j’aime beaucoup.

Ton dernier album solo date de 2008. Tu es en train de préparer quelque chose de ce côté ?

Oui ! Les collaborations avec Gallagher ou Soderbergh, je ne peux pas les refuser, car ce sont de beaux projets. Je suis actuellement en train de composer la musique pour deux créations de Steven : Mosaic, une série de 6 épisodes pour HBO, et également Logan Lucky, qui signera son grand retour au cinéma. Mais du coup, cela me laisse moins de temps pour travailler sur mes propres productions. J’ai tellement de morceaux cools qui sont presque finis, je n’ai juste pas le temps… J’aimerais avoir deux mois pour me dédier à mes morceaux alors je pense qu’après les films de Soderberg, je vais m’accorder un peu de temps.