Music par Nicolas Bresson 02.11.2016

Luke Slater, des premières raves anglaises au Berghain

Luke Slater, des premières raves anglaises au Berghain

Connu de la nouvelle génération techno pour son projet Planetary Assault System aux sonorités martiales et sans concessions, Luke Slater hante la scène électronique européenne depuis plus de 25 ans. Portrait d’un irréductible artisan du dancefloor qui, sous des identités multiples, a traversé toutes les époques. Jusqu’à trouver récemment refuge sur Ostgut Ton, label affilié au Berghain.

Le monde de la techno aime les artistes qui brouillent les pistes. Ceux qui utilisent divers pseudonymes tout au long de leur carrière, s’exposent parfois à la face du monde avant d’effectuer de surprenants virages vers des sphères plus underground. Tout le monde – ou presque – connaît Richie Hawtin et son alter ego plus esthète Plastikman. De l’autre côté de l’Atlantique, à Londres, on retrouve la même schizophrénie artistique avec Luke Slater et son projet Planetary Assault System. Si c’est sous cette identité très techno qu’on le connaît aujourd’hui, dans les clubs ou via des sorties sur le label Ostgut Ton, on ne saurait résumer son parcours à cette seule actualité. Une histoire commencée à la fin des années 80 dans la banlieue londonienne et qui l’a vu rentrer dans le cercle très fermé des icônes de la techno une décennie plus tard. Rare privilège, il fait partie des artistes électroniques majeurs cités dans le fameux morceau « Teachers » des Daft Punk. En véritable caméléon on l’a vu produire de la musique très dure et répétitive comme des choses plus deep et mélodiques, mais aussi de l’ambient et de la house avant de s’essayer à l’électro-pop. Usant de son physique sans âge, on lui a connu différents looks, allant du raveur au crâne rasé au dandy à cheveux bruns fournis quand il ne se métamorphose pas en créature androgyne blonde peroxydée.

Les premières années raves et underground

Luke Slater a pourtant bien un âge, 48 ans, ce qui sur la scène techno le ferait presque passer pour un dinosaure. Né à Reading, à 60 kilomètres à l’ouest de Londres, il possède des racines anglaises, américaines et coréennes ce qui explique – peut-être – son allure d’éternel jeune homme. Il baigne dans la musique dès l’enfance, son père jouant du piano dans un orchestre. Lui-même apprend à jouer de cet instrument, mais l’aspect studieux le lasse vite. À l’adolescence on le retrouve dans des groupes de rock où il officie en tant que batteur. Mais la révélation a lieu le jour où il récupère un synthétiseur et une boîte à rythmes. Ces nouveaux outils le fascinent et coïncident avec l’arrivée du hip-hop et de l’électro-funk, des influences qu’il conservera par la suite. Travaillant dans un magasin de disque il découvre plus tard les premiers disques de house et de techno en provenance des États-Unis. En 1988, alors que la jeunesse anglaise vit son « Summer of Love » dans les raves, Luke Slater lâche définitivement ses baguettes et devient DJ au Troll, un club de Londres. Il y joue de l’acid-house et de la techno de Detroit. Un son qui le touche profondément et qu’il va promouvoir dans le Royaume en montant son propre magasin de disque à Brighton: Jelly Jam. Avec Alan Sage, qui va devenir son complice de studio durant de nombreuses années, il transforme Jelly Jam en label et sort son premier maxi sous le nom Translucent en 1989. Un disque alors très influencé par Detroit et en particulier Derrick May.

Les sorties suivantes le verront déployer un son plus anglais, marqué par le breakbeat et les riffs de piano, la musique reine des raves de l’époque. Fidèle à l’esthétique techno originelle il publie sa musique de manière anonyme, en multipliant les alias comme Krispy Krouton, Deputy Dog ou Planetary Assault System sur lequel nous reviendrons plus tard. Deux de ses projets le font remarquer dès le début des années 90. Tout d’abord Morganistic avec lequel il sort un premier album de techno bouclée et industrielle en 1994 et qui va être adoubé par Jeff Mills qui le joue alors beaucoup dans ses sets. Et puis Clementine avec lequel il signe chez les Néerlandais de Djax-Up Beats. C’est sous ce nom que Luke Slater va sortir sa techno la plus rapide et la plus abrasive, influençant sans le savoir le son des premières free parties.

La sortie de l’anonymat et la tentation pop

Dès 1992, Luke Slater sort aussi des maxis sous son vrai nom, notamment sur le mythique label Peacefrog. Mais c’est cinq années plus tard qu’il va l’inscrire dans l’histoire de la musique anglaise avec la sortie de son premier album Freek Funk sur NovaMute, l’un des disques essentiels de la première décennie techno. Pour la première fois, il se montre sur la pochette, se présentant comme un ouvrier de l’électronique, en bleu de travail et trimballant une machine dont on suppose qu’elle sert à produire des sons. Le disque, un peu fourre-tout, contient à la fois de la techno industrielle et mentale, de l’électro plus lumineuse et puis un gros classique: « Love » à la mélancolie renversante pas si éloignée de la musique d’un groupe comme Underworld. « Je voulais écrire un carnet de voyage, explique Slater au site Phonographe Corp. Un album de musique qui n’existait pas, mais sans m’éloigner des bases de la techno. » Le disque lui permet d’effectuer une tournée européenne, on le voit notamment au Printemps de Bourges 97. C’est aussi à partir de ce moment-là qu’il va commencer à jouer de son image, prenant ainsi à revers la doxa techno.

En 1999 il sort Wireless un album plus volontiers électro, futuriste et expérimental. Il s’amuse avec les rythmiques, s’extirpe du 4/4 techno basique et fait même quelques clins d’œil au big beat, genre mélangeant rock et électronique. Un disque assez sombre et intense, mais plus cohérent que le précédent et qui contient lui aussi son classique « All Exhale » qui sera l’objet de nombreux remixes.

En 2002, Luke Slater va désarçonner une partie de son public avec la sortie d’Allright On Top. Nous sommes alors en pleine euphorie électroclash – où des artistes français comme Miss Kittin & The Hacker se retrouvent en bonne place – et les sonorités 80’s redeviennent fréquentables. Slater joue à fond la carte de l’électro-pop synthétique en compagnie du chanteur Ricky Barrow du groupe The Aloof. L’envie de produire de véritables chansons se fait clairement entendre chez un artiste qui était jusque-là resté dans un certain classicisme électronique. « Cet album a divisé les gens, reconnaît-il auprès du site Resident Advisor. Ceux de la techno n’ont pas trop compris. Et puis cela m’amenait vers le mainstream, mais je me suis rendu compte que je ne voulais pas faire partie de ce monde. »

Traversée du désert et renaissance

Luke Slater poursuit quelques années dans cette veine électro-pop sur le label NovaMute, notamment avec « Intensity » qui préfigure le son « turbine » du milieu des années 2000. En 2006 il crée son propre label Mote-Evolver, mais c’est une période où il n’est pas au mieux. « Je n’ai rien écrit pendant quelques années, concède-t-il à Phonographe Corp. De nombreuses choses changeaient dans ma vie privée, la quasi-totalité en fait et je devais m’en occuper. » Il sort quelques maxis d’autres artistes sur Mote-Evolver, des compilations mixées – Fear & Loathing 2, Fabric 32 –, mais c’est en réactivant son projet Planetary Assault System qu’il retrouve goût à la production. Créé en 1993, cet alias a toujours été ancré dans un son très techno, influencé originellement par Detroit et les premiers Jeff Mills. La série Planetary Funk, redoutable d’efficacité, a notamment traumatisé toute une génération de raveurs.

C’est aussi le side-projet avec lequel Slater a été le plus productif, publiant plusieurs albums comme The Drone Sector en 1997 ou Atomic Funkster en 2001. Mis en sommeil durant la période pop, son retour sur le label Mote-Evolver va attirer l’attention d’une des structures les plus en pointe de la techno des années 2000: Ostgut Ton, affiliée au Berghain. En 2009 c’est là qu’il sort Temporary Suspension, long format dans une veine métallique, hypnotique et percussive qui va sonner comme un retour en grâce. En paraissant sur le même label que Ben Klock ou Marcel Dettmann, Luke Slater va se faire connaître de tout un nouveau public qui ne se doute pas forcément de son statut de pionnier.

Suivent deux autres albums, toujours sur Ostgut, The Messenger en 2011 et Arc Angel cette année, qui confirme que le retour au premier plan de Slater n’était pas un chant du cygne, mais bien une véritable renaissance. Arc Angel le voit notamment déployer sur une vingtaine de titres une techno minérale, drone et hypnotique tout à fait en phase avec la scène contemporaine. Mais fidèle à sa réputation de ne pas se laisser enfermer dans une seule entité, notre homme a aussi créé depuis 2006 un nouvel alias L.B. Dub Corp. Si le nom pouvait laisser penser à de l’électronique aux fortes effluves jamaïcaines – il a été choisi en hommage au mythique label Studio One – le projet se dirige en réalité vers des sonorités plutôt house. Un album Unknow Origin est d’ailleurs paru en 2013 sur Ostgut avec un gros clin d’œil à Chicago, mais aussi – un peu quand même – à Kingston. Enfin cet été est aussi sorti Chronicles 1 une compilation reprenant des morceaux récents et plus anciens du projet The 7th Plain orienté ambient et techno « contemplative ». Une actualité chargée pour Luke Slater que l’on pourra d’ailleurs écouter le 2 novembre prochain à Paris dans le cadre du Transient Festival.