Music par Manon Chollot 09.10.2016

La folle épopée de La Femme

La folle épopée de La Femme

La France n’avait pas connu de tel phénomène rock indé depuis longtemps. Le retour de La Femme avec un deuxième album est l’évènement de cette rentrée. Un disque plus varié, mais tout aussi fort, gorgé de tubes, qui mérite qu’on se penche sur la fantastique histoire de ces grands fous du Sud-Ouest aussi talentueux en studio qu’imprévisibles sur scène, où ils ont acquis un statut de rouleaux compresseurs.

Courant 2013, la France entière se met à danser au rythme d’un morceau qui sent bon les yé-yé et le rock indé des années 80 : on parle bien sûr de « Sur la planche », premier succès de La Femme, alors inconnu de tous. À l’origine de ce groupe, deux garçons, Sacha Got et Marlon Magnée, élevés sous le soleil du Sud-Ouest. Les deux se sont rencontrés au lycée à Biarritz grâce à leur amour du skate, du surf et bien évidemment de la musique. Après avoir monté un premier groupe, SOS Mademoiselle – dans lequel on ressent déjà les influences sixties de La Femme – le duo s’installe à Paris, rencontre Sam Lefevre et Noé Delmas qui rejoignent la petite formation, et se fait appeler La Femme dès 2010. Mais voilà, dans la petite formation, les garçons écrivent, composent et jouent, mais il leur faut une voix féminine, une « femme ». Ils recrutent ainsi Clémence Quélennec sur Internet, qui devient dès lors la chanteuse principale. C’est ainsi qu’ils donnent un premier gros concert à la maison aux championnats du monde de surf féminin avant de prendre l’avion direction la Californie pour vivre le rêve américain au cours d’une série de lives. À leur retour, début 2011, ils sortent « Sur la planche » sur le label parisien Third Side. Le titre résonne alors dans tous les bons clubs français et les playlists de l’été et, non content d’avoir déjà charmé un public indé, une grande marque automobile le choisit pour illustrer un de ses spots publicitaires, le faisant connaître par la même occasion au grand public. La grande histoire de La Femme peut alors commencer.

Influences : yé-yé et cold-wave

Après une flopée d’EPs autoproduits, le groupe biarrot-breton-marseillais-parisien sort en avril 2013 un premier long format : Psycho Tropical Berlin chez le géant Barclay pour les CDs  – ils restent malgré tout producteurs de leur disque – et l’underground Bord Bard Records pour les vinyles – histoire de rester fidèles à leurs premières amours indé. Le groupe à géométrie variable se trouve pour l’occasion agrémenté de plusieurs chanteuses. Tous les codes qui ont fait le succès des premiers EPs et single y sont réunis. Punk, pop, surf-music, yé-yé, cold-wave… les influences sont nombreuses et assumées, comme autant de louanges à une musique révolue qu’ils souhaitent réanimer. À l’écoute des pistes de Psycho Tropical Berlin, on pense à Elli et Jacno, à Taxi Girl, à Marie et les Garçons et à toute cette mouvance française de Jeunes Gens Mödernes. Mais la bande de copains a su se défaire de ces références parfois dures à mettre en sourdine, en apportant une touche bien personnelle à ses compositions ; le tout résonnant comme un beau bordel bien rangé. La Femme est protéiforme, elle a plusieurs têtes interchangeables ; à la fois simpliste dans les textes et pointue dans les orchestrations. Sur Psycho Tropical Berlin, on passait ainsi d’une piste synth-wave à une autre plus psychobilly à une autre plus rock des sixties ; le tout sous couvert de titres catchy et insouciants et de mélodies entêtantes pour lesquelles on retrouve Sacha à la guitare et au Theremin, Sam à la basse et Noé à la batterie.

Reconnaissance et tournée

En 2014, alors qu’ils ont déjà écumé pas mal de scènes – Hong-Kong, Tel Aviv, l’Australie, l’Islande, New York… – La Femme foule celle des Victoires de la Musique pour venir récupérer son trophée de l’album révélation de l’année. Après le public, c’est au tour de la profession d’acclamer le groupe français, Benjamin Biolay en tête. Sur scène, la bande d’amis fait preuve de l’audace qui les caractérise et enchaîne les blagues : « Un petit mot? » leur demande la maîtresse de cérémonie ? « Prout » répondent-ils, hilares, avant de se fendre d’un discours de remerciements cosmique : « Merci à toutes nos amoureuses. À nos mères. À nos pères aussi, parce qu’on ne serait pas nés sans eux. On remercie aussi l’amour et la création. Et ceux qui nous aiment, et même ceux qui ne nous aiment pas, on s’en fout. » Car oui, La Femme a le chic pour mettre l’ambiance et ne pas se prendre au sérieux. Sur scène, leur numéro est calibré, les looks sont soignés, les décors également ; la fête bat son plein. La Femme ne serait-elle pas le pendant français d’Arcade Fire, qui livrent lui aussi des shows délurés et juvéniles ? Les membres du groupe ont la réputation d’être des bêtes de scène et d’écraser tout sur leur passage, en n’oubliant pas de communiquer leur énergie folle à leur public. Certains auront pourtant reproché à plusieurs reprises leur attitude sur scène jugée parfois brouillonne, parfois arrogante, parfois désinvolte. Mais cela semble désormais derrière eux et il semblerait que les trublions aient réussi à canaliser leur énergie, d’après les spectateurs qui ont eu la chance de les voir sillonner les routes des festivals cet été, comme à Rock en Seine. Rendez-vous est donc donné dans plusieurs salles de France pour vous faire une idée, mais également en Espagne et en Suisse puisqu’ils seront chargés d’assurer la première partie des concerts des Red Hot Chili Peppers cet automne.

Do It Yourself

La Femme, c’est aussi une esthétique léchée qui teinte toutes les sorties du groupe. L’artwork de Psycho Tropical Berlin, réalisé par le Belge Elzo Durt, ne devrait ainsi pas tarder à rejoindre les anthologies des plus belles pochettes d’albums. Adeptes du DIY, les membres du groupe ne rechignent pas à la tâche et créent tout ce qui a trait à leur projet, imaginant avec leurs propres mains les visuels, mais également les clips de leurs morceaux qui ne sont pas loin de ressembler à de petits courts métrages. Celui de « Hypsoline » qui faisait pas loin de onze minutes nous plongeait dans un univers sombre et rococo, entre Eyes Wide Shut, Re-Animator et Dracula. Plus récemment, celui de « Sphynx », réalisé par le collaborateur de longue date de La Femme, Aymeric Bergada du Cadet, nous faisait vivre une fuite en avant dans un monde psychédélique à la Jodorowsky fait de déesses mythologiques et de pyramides. Chez La Femme, tout le monde met la main à la pâte avec pour credo le fait-maison, mais aussi est surtout, l’amusement, puisque tout est prétexte au fun jusque dans les noms et les thèmes des chansons. On se rappelle ainsi tous de la géniale « Anti-taxi », hymne à la détestation des taxis parisiens ou encore la jolie, mais un brin provocante « From Tchernobyl With Love », toutes deux présentes sur le premier album du groupe. Il est aujourd’hui l’heure de découvrir son second et excellent album, Mystère, sorti il y a quelques semaines. Et c’est une chevelure rousse bien spéciale qui nous accueille sur l’artwork réalisé par les soins de Liberator puisqu’elle ressemble étrangement à… un sexe féminin. Thème repris et étayé sur le titre « Mycose », qui nous parle de la flore intime pas très clean de certaines filles. Sympa !

Aujourd’hui, les membres du groupe, désormais six, ont tous autour de 25 ans. Les boites à rythmes électroniques ont ainsi laissé place à de la batterie pure. Plus lancinant que le précédent, plus rêveur aussi, Mystère est rempli d’un certain spleen, très joliment exprimé dans le morceau « Septembre ». Enregistré dans un manoir en Bretagne, mixé à Los Angeles, l’album s’est imprégné de ces différentes atmosphères. En résulte un disque riche et étonnant, intelligent, sensible et drôle, où se côtoient chant en français, en anglais et en arabe sur « Al Warda ». Il n’y a pas de mystère, La Femme est le fleuron du rock à la française.

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