Music par Francois Blanc 11.10.2016

2016, l’année où le mainstream a tout pompé à l’indé

2016, l’année où le mainstream a tout pompé à l’indé

Des petites mains indie dans le cambouis des albums des popstars, la chose n’est pas nouvelle, mais 2016 a porté le phénomène à une autre ampleur. Revue de détail

Avec le recul, on établira sûrement que les années 10 auront été celles du décloisonnement musical, de la disparition des fameuses chapelles. Quand, dans les années 90, on ne pouvait pas concéder adorer à la fois Nirvana et Britney Spears, on peut aujourd’hui – rendons au moins ça à la culture du contrepied hipster tant décriée – admettre à peu près tout et n’importe quoi sans se faire lapider par ses pairs. D’un côté, les popstars actuelles utilisent les réseaux sociaux pour faire part de leurs dernières découvertes confidentielles ou de leurs photos à Coachella (Coachella où Katy Perry rencontra par exemple Yelle, Yelle ayant même fait un remix de son tube de 2008 “Hot’n’Cold”). De l’autre, les groupes indépendants n’en finissent plus de confesser leur amour pour Beyoncé et d’autres popstars d’hier ou d’aujourd’hui. Le mur entre les deux mondes se fissure et c’est naturellement que 2016 a vu les crossovers surprenants (et souvent enthousiasmants) se multiplier.

Madonna la précurseur

Bien sûr, si le phénomène s’est amplifié cette année, il y a toujours eu des popstars au nez creux capables de repérer les talents plus confidentiels. Madonna a ainsi souvent su fouiner là où il le fallait. En 1994, alors que Björk vient de sortir son Debut et est encore loin du succès qui l’attend, la popstar originelle est allée chercher l’Islandaise pour écrire le trippé et sombre “Bedtime Story”, un single disponible sur l’album Bedtime Stories. Une copie de la vidéo de ce mythe est d’ailleurs toujours gardée au MoMA à New York. Les exemples ont commencé à se multiplier ces dernières années. Par exemple chez Kanye West, coincé entre le cirque people et l’avant-garde, invitant par exemple sur le très noir Yeezus Gesaffelstein, Justin Vernon de Bon Iver ou le Vénézuélien Arca. Plus étonnant, Taylor Swift, pas franchement connue pour ses postures arty, a fait appel aux talents du formidable violoniste Owen Pallett pour arranger quelques titres de son quatrième album Red en 2012. Carly Rae Jepsen, la chanteuse de “Call Me Maybe”, s’est elle rachetée une conduite en travaillant en 2015 sur E-MO-TION avec Devonte Hynes (Blood Orange) et Rostam Batmanglij (ex-Vampire Weekend).

2016, l’explosion

Que s’est-il passé en 2016 pour que les plus grandes popstars s’entichent plus que jamais de nos petits chouchous ? Une quête du cool, probablement, entamée avec la reine des reines, Beyoncé, coutumière du fait. Déjà sur son précédent disque, le fameux “visual album” surprise, on pouvait trouver la contribution de Caroline Polachek, la voix de Chairlift, sur l’épatant “No Angel”. Ce coup-ci, sur Lemonade, on retrouve un casting long comme le bottin, avec par exemple Ezra Koenig (Vampire Weekend), Joshua Tillman (Father John Misty, ancien membre des Fleet Foxes) et surtout James Blake, le héros soul électronique, crédité sur le morceau d’ouverture “Pray You Catch Me” (on entend à merveille ses claviers d’église) et même seul avec Beyoncé sur le court et religieux “Forward”. On n’entend d’ailleurs pratiquement que lui sur cette ballade (Beyoncé y chante quelques chœurs) qui aurait pu se retrouver sur un album de Blake.

On triche un peu (si peu), avec Adele, dont l’album 25 est sorti fin 2015, ce qui le range dans la catégorie 2016 pour les remises de prix officielles. Le Canadien Tobias Jesso Jr. a coécrit la classique mais jolie ballade soulful, “When We Were Young”. Jesso avait sorti l’année dernière son premier album Goon, collection de chansons pop baroques nommée pour le prix Polaris (le prestigieux prix canadien qui n’atterrit jamais dans les mains de gros vendeurs).

Plus surprenante, la montée en puissance de Tame Impala dans le cœur des grandes stars de la pop, qui n’ont pourtant plus grand-chose à faire du rock depuis les débuts d’Avril Lavigne (souvenez-vous, “Sk8r Boy”) et de Pink à l’aube des années 2000. Sur Anti, l’aventureux dernier album de Rihanna, on trouve ainsi une reprise note pour note de “New Person, Same Old Mistake”, morceau de clôture du parfait troisième album de Tame Impala, vaguement renommé ici par Riri en “Same Ol’ Mistakes”. Un exercice à l’intérêt limité mais qui ajoute un peu de cool indé à la chanteuse de la Barbade. On trouve d’ailleurs aussi sur Anti la surprise SZA, sensation R&B confidentielle, sur l’excellent “Consideration”.

Tame Impala toujours, sur le tout récent single de retour de Lady Gaga. Une vraie surprise que ce sympathique “Perfect Illusion”, qui survient après des années de tubes eurodance ringards au possible vendus sous une étiquette arty totalement falsifiée par la criarde Gaga. Un retour à un peu de simplicité donc, avec ce single épileptique coécrit avec Mark Ronson et l’omniprésent Kevin Parker, Monsieur Tame Impala. On sait aussi que sur Joanne, l’album dont “Perfect Illusion” est le premier single, on pourra retrouver d’autres surprises, avec Beck, Florence & The Machine et Father John Misty, à nouveau.

La sœur de Beyoncé, Solange, vient tout juste de sortir un album surprise, A Seat At The Table, qui invite Sampha et Kelela, mais ce n’est pas une surprise, quand on sait par exemple que c’est elle qui a fait découvrir Chairlift à sa sœur. Plus intéressant, l’année 2016 était celle des prises de risque pour l’Anglaise Charli XCX, qui après un début de carrière intéressant avait viré au produit mainstream décérébré. Après avoir chanté sur le petit tube de notre Mr Oizo national “Hands in the Fire”, elle a fondé son propre label et sorti l’EP Vroom Vroom, ce qui s’est fait de plus intéressant en pop cette année, avec des clins d’œil appuyés à la techno, à la trap et même à la trance… obsessions de l’Anglais Sophie, qui a produit la totalité de l’EP, faisant aussi appel à ses copains du label de pop déglinguée PC Music (A.G. Cook et Hannah Diamond).

Main dans la main

Ce qui frappe avec cette nouvelle salve de crossovers entre deux planètes musique autrefois irréconciliables, c’est que ces collaborations semblent moins artificielles que par le passé. Les albums des popstars sortent généralement de gigantesques ateliers d’écriture et de production entassant les petites mains quasi-anonymement et où l’interprète final n’est même pas présente. Ici néanmoins, la popstar semble plutôt avoir désiré cette collaboration et l’avoir menée de front. D’ailleurs Lady Gaga parle beaucoup de Kevin Parker en interview, il figure même dans le clip (un peu torturé par Gaga) de “Perfect Illusion”. Comme dit plus haut, Beyoncé a elle laissé toute la place à James Blake, s’effaçant presque derrière lui. Pour Charli XCX l’admiration est encore plus flagrante, puisque la jeune femme s’est totalement fondue dans l’univers de Sophie et de PC Music, plutôt que d’y piocher ce qu’elle aimait. Elle a même promu ce fameux EP avec des visuels à l’érotisme plastifié et dérangeant, réalisés par Hannah Diamond, musicienne et graphiste/photographe de l’écurie PC Music. Il y a bien sûr toujours quelques contre-exemples, et on doute que Britney Spears, l’incarnation du pantin chantant que l’on pose devant le micro (pas toujours branché) en lui demandant le minimum d’implication, soit au courant de la présence du brillant Norvégien Cashmere Cat sur le morceau “Just Luv Me” de son dernier album Glory. Qu’importe, les deux mondes se parlent et c’est tant mieux.