Music par Francois Blanc 11.10.2016

Entreprise, quatre ans et toutes ses dents

Entreprise, quatre ans et toutes ses dents

L’un des labels les plus excitants de la place de Paris fête ses quatre ans, on en a profité pour partir à la rencontre de ses deux fondateurs.

Né en 2012 des cendres de Third Side Record (label indépendant qui publiait Syd Matters), Entreprise a vite affiché une identité forte, celle d’une pop hexagonale fière de la langue de Molière. Un vrai flair qui a fait d’Entreprise l’un des rares petits labels défricheurs capables de rendre les majors jalouses. On a pu y entendre l’esthétique très eighties de Fishbach, le pilier Jérôme Echenoz (ex-TTC, cofondateur d’Institubes, etc.), les très “cold” Grand Blanc, ou le psychédélisme en chewing-gum de Moodoïd. On est allé dans les locaux du label, en plein XIe arrondissement de Paris, à la rencontre de Michel Nassif (fondateur de Third Side et membre de Cocosuma, qui avait fait les beaux jours de son premier label) et Benoit Tregouet, les deux chefs d’Entreprise.

Qu’est-ce qui a déclenché la naissance d’Entreprise en 2012?

Michel: C’est La Femme ! En 2010 on était en fin de cycle, j’avais créé Third Side en 2001, certains artistes étaient partis, d’autres avaient carrément arrêté, la lassitude se faisait présente, économiquement c’était compliqué… On se demandait avec Benoit s’il fallait arrêter ou repartir. Faire de la pop anglo-saxonne en France n’avait plus de sens.

C’était le moteur de Third Side à l’origine?

Michel: C’était le moteur de la scène indépendante en général ! Mais on n’était pas les meilleurs à ça, les Scandinaves se débrouillaient mieux, les Belges, les Québécois, etc. En 2010 on lance avec La Femme une nouvelle collection, Le Podium, des EPs de quatre titres, des contrats courts. C’était un groupe moderne, mais en français, avec des paroles qui nous parlent.

Benoit: La Femme a décomplexé les jeunes groupes sur le sujet du français. Le Podium est devenu notre cellule de réflexion. On a trouvé Blind Digital Citizen, qui n’avait qu’un morceau en français, on leur a dit que c’était ça l’ADN du groupe. Pareil pour Moodoïd, un seul morceau en français, on leur a fait comprendre qu’il fallait retravailler dans ce sens.

Michel: Parallèlement on a réfléchi à l’utilité d’un label aujourd’hui, c’est toujours d’accompagner les artistes, mais mieux. On a créé Entreprise en septembre 2012, la toute première sortie c’était Lafayette.

  • Le dernier Clip de Lafayette

À part le français, c’est quoi l’identité du label?

Benoit: On cherche des groupes qui nous interpellent, nous perturbent, nous secouent dans ce qu’on croit être le bon goût.

Michel: On refuse le sage et déjà fait. On voulait aussi signer les artistes sans parler d’album, tant que l’artiste n’est pas prêt artistiquement et le public aussi. Le développement est long, on peut faire deux, trois EPs, des séries de singles. C’était un développement courant dans les années 60, mais depuis 30 ans on ne parlait plus que d’album. Cela peut-être frustrant pour l’artiste, qui rêve encore d’album. Et financièrement c’est un risque, tu construis pendant deux ou trois ans, comment faire gagner de l’argent à l’artiste et au label ? Il y a cinq ans, les journalistes nous demandaient ce qu’était un EP, maintenant c’est complètement accepté, on a plus de facilité à faire parler d’un premier EP que d’un album après deux ou trois ans d’existence du groupe.

Les gros labels ne signent plus que des artistes qui se sont déjà construits seuls. Vous à part le fait d’aimer la musique, qu’est-ce qui vous importe?

Benoit: Le développement c’est notre rôle, le rôle du petit label. Si l’on se bat pour les groupes qui ont déjà construit quelque chose, on se retrouve en concurrence avec les Majors et on n’a pas les armes pour combattre.

Michel: Les Majors se sont beaucoup plantées en faisant du développement, mais c’est normal, chacun son rôle. Nous sommes des artisans, on façonne chacun de nos disques. Notre rôle c’est une relation de proximité avec l’artiste, beaucoup de temps passé, on n’a pas d’argent, mais on a des idées pour les guider.

Vous découvrez tous vos artistes de la même manière?

Benoit: On aimerait qu’il y ait une vraie méthode !

Michel: Des rencontres, des réseaux d’amis, Blind Digital Citizen qui nous dit qu’ils jouent à Metz avec un petit groupe du nom de Grand Blanc en première partie, etc. C’est une affaire d’ouverture, il faut être prêt à recevoir. Quand on a découvert Grand Blanc, ça faisait un an que le programmateur de la salle de Metz essayait de les faire jouer à Paris, de faire passer leurs maquettes, etc. Personne n’avait écouté. Il faut avoir envie d’être surpris.

Comment a évolué le label en quatre ans?

Benoit: Si on veut prendre le temps, l’album reste une forme d’aboutissement, on ne pense pas que le format soit mort et on veut lancer de vraies carrières qui durent. C’est l’étape d’aujourd’hui et notre envie, la nouvelle frontière qu’on veut dépasser, c’est qu’un artiste de chez nous cartonne.

Michel: On n’a jamais fait de la musique underground ou de la musique “spé”, quand on parle de variété moderne, ça choque certains de nos artistes, mais ce n’est pas négatif. On ne fait pas de la musique de niche.

Benoit: Et on peut penser à des groupes comme Rita Mitsouko ou les Négresses Vertes, qui avaient des valeurs de contre-culture, mais un succès de masse.

Michel: Et c’est ce qu’est en train de faire La Femme, ou qu’a fait Fauve.

Comment mesurer un “carton” aujourd’hui?

Benoit: C’est mouvant, le marché est en pleine reprise, on dit que dans deux ans, il aura retrouvé les volumes d’avant la crise. L’argent revient. Mais on est encore sur un marché instable, on ne peut pas fixer d’objectifs sur le nombre de streams par exemple. On peut probablement faire de meilleures prédictions dans le rap français.

Michel: Il y a dix ans, si le disque avait quatre clefs sur Telerama et entrait en rotation sur France Inter, on savait à peu près combien de disques on pouvait mettre en bac. Les indicateurs sont différents aujourd’hui, ils ne se monétisent pas forcément de la même façon. Pour Moodoïd, on avait le sentiment que ça pouvait intéresser les pays anglo-saxons, on a contacté des attachés de presse américains qui ont bossé sur le projet, mais n’ont rien obtenu. Juste avant la sortie, un attaché de presse venu de nulle part nous a démarchés et a décroché plein de presse en Angleterre, NME et compagnie. On a vendu 2000 albums en Angleterre, c’est une belle performance.

Les majors se sont intéressés à vos groupes, quelle relation entretenez-vous?

Benoit: Aujourd’hui on a ce qu’on appelle un “label” deal avec Sony, un contrat de licence pour toutes nos sorties

Michel: Pendant deux ans, on s’est développés en indépendance totale, puis A+LSO, structure de développement de Sony, est venue nous voir. On profite de ce qu’il y a de mieux dans une Major, des investissements, un savoir-faire, des commerciaux compétents. Tout en gardant la créativité et la réactivité du petit label que nous sommes. Le meilleur des deux mondes.

Est-ce que ce genre de deal peut-être fait sans abandonner une once de contrôle artistique?

Michel: L’accord est clair, on s’occupe de l’artistique, eux du commercial. Même si en pratique, la relation se déroule bien et qu’ils sont aussi de très bon conseil. On pousse l’artiste à être le plus “lui” possible de notre côté et du leur, on cherche à porter sa parole au plus de monde possible.

Qu’est-ce qui coûte et qu’est-ce qui rapporte chez Entreprise?

Michel: Tout nous coûte de l’argent et rien ne nous en rapporte. (rires)

Benoit: Avec le nouveau marché qui se dessine, la temporalité a changé. Avant tu exploitais un disque sur 18 mois, maintenant il faut voir à dix ou quinze ans. Donc il faut avoir de l’argent pour être capable d’attendre, ce qui favorise les grosses structures, les majors. Nous avons anticipé ça en gagnant de l’argent autrement : on loue le studio d’enregistrement que l’on a ici et on fait de la musique de pub. Le sens de ce partenariat avec Sony, c’est aussi que cette grosse structure puisse assumer une partie des risques financiers.

Il y a beaucoup de petits labels français qui font de belles choses aujourd’hui.

Michel: Il y a des labels qu’on écoute bien sûr, comme Pan European, on adore Flavien Berger.

Benoit: On s’entend bien avec Cracki, Pain Surprises, Microqlima, etc. Chacun a sa spécificité et chacun a sa manière fait bouger les lignes. Il y a une belle vivacité en ce moment, foisonnante.

Que peut-on attendre d’Entreprise ces prochains mois?

Michel: Le premier album de Lafayette le 15 octobre, quatre ans après son premier single, un garçon qui prend le temps de faire les choses bien. Fishbach finit d’enregistrer son premier album, premier single en novembre et elle sera aux Trans Musicales de Rennes. Paupière, des Québécois et notre première signature étrangère, sortent un nouveau single en novembre. Bagarre rentre en studio pour le premier album, Grand Blanc tourne toujours, etc. On a un nouveau projet qui va élargir le spectre musical, on adore le rap, on adore la musique électronique…

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