Music par Manon Chollot 05.10.2016

Red Axes & Moscoman : Les piliers de la nouvelle scène électronique israélienne

Red Axes & Moscoman : Les piliers de la nouvelle scène électronique israélienne

Beats sombres, invocations cold-wave, influences moyen-orientales… la scène israélienne est en train de vivre un nouvel essor, pour le plus grand bonheur de nos oreilles. 

La trance goa est morte, vive la trance goa

Début des années 90, une vague électronique toute droit venue d’Inde déferle sur Israël. Beaucoup d’israéliens se rendent à cette époque dans la région de Goa, se laissent charmer par ce qu’ils y entendent sur les plages, et ramènent des enregistrements dans leurs valises. La trance goa conquiert ainsi tranquillement son monde avec ses morceaux de plus de dix minutes, son nombre de BPM très élevé et ses sons organiques. S’ensuit alors une faste période de création de labels spécialisés dans le genre et l’émergence de portes-drapeaux – Infected Mushroom et Astral Projection en tête.

Mais le public israélien s’est tourné depuis une paire d’années déjà vers une électronique bien plus pointue et bien plus underground. De nombreux clubs ont ouvert à Tel-Aviv – où se regroupent les populations jeunes et créatives – avec une programmation pointue : The Block, Bootleg ou encore Breakfast Club font tour à tour venir les plus grands noms de l’électronique internationale de Dixon à Modeselektor en passant par John Talabot.

 

Mais il y a encore mieux dans cette petite révolution puisqu’en plus de faire venir des producteurs des quatre coins du monde, Israël est désormais une terre de création électronique, inspirée par la cold-wave et le post-punk mais sans jamais oublier pour autant ses racines moyen-orientale ; et que cette dernière s’exporte désormais au-delà de ses frontières. En France, c’est grâce à un homme qu’on l’a découverte : Benjamin Boguet, que vous connaissez certainement mieux sous son alias Cosmo Vitelli.

Présent depuis près de vingt ans – de manière plus ou moins visible – sur le devant de la scène parisienne, le producteur originaire de Montreuil a lancé en 2004 son propre label, I Am A Cliché. Outre ses propres morceaux sous son alias ou avec son projet protéiforme Bot’Ox (avec Julien Briffaz de Tekel), Cosmo y distribue également des disques, au hasard, de Simian Mobile Disco, Yuksek, Tacteel ou encore Uncle O. Du beau monde en somme.

Nouvelle génération

Depuis quelques années, on a vu surgir sous ses ailes l’un des fers de lance de la nouvelle scène israélienne : le duo Red Axes. « Red Axes se sentait concerné par le label et m’a envoyé plusieurs maquettes par mail. Il n’y avait pas un seul mot d’anglais dans le corps de mail, juste des mots en hébreu. Je n’avais jamais entendu parler de ces mecs, à dire vrai. Ils sont l’un des rares exemples de maquettes que j’ai signé sans savoir d’où ils sortaient parce que j’ai instantanément évalué que j’avais quelque chose de très bon entre les mains », nous révèle Cosmo Vitelli.

Dori Sadovnik et Niv Arzi traînent pourtant leurs guêtres depuis quelque temps dans le monde de la musique. Les deux producteurs de Tel-Aviv se sont essayés à un premier groupe – Red Cotton – à Amsterdam avant de finalement revenir sur leurs terres natales et de devenir Red Axes. « Ils avaient fait un premier maxi qui était plus house et que personne n’avait vu passer, je ne suis même pas sûr qu’il y ait eu de sortie officielle. Red Axes leur a permis de faire leurs premières armes dans la musique électronique puisqu’ils venaient vraiment de la new-wave et du rock. »

Et le duo n’a pas renoncé à ses premières amours puisque leur premier album Ballade Of The Ice sorti en 2014 regorge de références sombres et de rythmes empruntant à ce qu’il se faisait en Angleterre au début des années 80 – jusqu’à faire une superbe reprise de « Bela Lugosi’s Dead » de Bauhaus. « La new-wave a été foisonnante partout dans le monde et à Tel-Aviv également. Ca fait partie de leur culture tout comme le rock sixties et la musique électronique. Red Axes a la responsabilité d’être les premiers en Israël à avoir essayé de marier les deux. »

Depuis sa création en 2009, ce seront près de sept maxis en plus de leur long-format que sortira le tandem sur des labels aussi divers que variés : I Am A Cliché donc, mais aussi Correspondant – le label de Jennifer Cardini - Hivern Discs – celui de John Talabot – ainsi que sur leur propre label Garzen Records, lancé l’année dernière. « J’ai une relation très particulière et privilégiée avec les Red Axes. J’aime leur façon de se remettre en question en essayant de sortir des choses différentes à chaque fois. Ils ont eu un rythme que je considère comme exceptionnel depuis leurs débuts. Là, ils se calment un peu au niveau des sorties, car ils tournent beaucoup mais avant ça m’impressionnait. Et il y avait très peu de déchets, ils pouvaient m’envoyer plusieurs morceaux par semaine et mon seul regret était de ne pas pouvoir être à la hauteur de leur productivité: on ne peut malheureusement pas sortir un maxi par semaine. Au début, je les aiguillais sur leur choix de production mais je ne me permets plus cela, car ils ont une vision et un fonctionnement à deux qui leur permet d’avoir plus de distance que s’ils étaient tout seul. Ce n’est plus la peine de leur expliquer comment on fait des disques, ils le savent aussi bien que moi! » raconte le patron de I’m A Cliché, visiblement très fier de ses poulains.

Un autre poulain de l’écurie I Am A Cliché est Moscoman, également originaire de Tel-Aviv et également découvert par Cosmo Vitelli. « J’ai rencontré Moscoman lors de ma première fois au Bootleg, après que les Red Axes m’aient fait passer un des ses edits. Il vivait alors toujours là-bas, maintenant il habite à Berlin. Je pense qu’à l’origine il n’avait pas l’intention de se consacrer uniquement à la musique; il est plus âgé que Red Axes, il avait un boulot classique et du jour au lendemain il a décidé de s’y consacrer et j’étais là à ce moment-là. J’ai sorti deux maxis avant qu’il ne s’éparpille un peu au niveau des labels. Notre relation s’est un peu ralentie. Il est dans une démarche plus individualiste que Red Axes; il travaille avec certains artistes israéliens alors ça aide la scène locale mais c’est quelqu’un qui a plus vocation internationale. »  

Défendre la culture nationale 

Car oui, contrairement à Moscoman qui a donc quitté Tel-Aviv, Red Axes a choisi de rester près des siens, au cœur de cette scène en pleine émergence ; avec en tête l’idée de défendre une certaine culture israélienne. « Red Axes s’est posé la question brièvement de partir ou de rester mais le développement de la scène locale est trop important pour eux. Ils produisent sur leur label des groupes locaux mais également l’album de leur chanteur Abrão ; ils faisaient beaucoup de soirées avant leur tournée mondiale, etc. Ce sont des personnes généreuses, qui aiment aider. Ils prennent petit à petit une position de parrains de cette scène, ils se rendent disponibles. » Et effectivement, on ne peut que croire à leur engagement national puisque la première sortie sur leur label, l’EP Ahuzat Bait, faisait se côtoyer des paroles en hébreu et des plages synthétiques et que la seconde n’était autre que Tel-Aviv Downtown, une réédition d’un des groupes pionniers de la new-wave en Israël, Siam (« de l’électro presque rappée » d’après Cosmo Vitelli).

Les trois compères ont, semble-t-il, engendré une nouvelle envie de faire de la musique en Israël. Espérons que cela continue. « Ils ont eu des retours rapidement à l’étranger et ça a créé une espèce d’émulation de producteurs là-bas. J’ai reçu pas mal de maquettes de Tel Aviv, des projets plus ou moins intéressants – principalement de producteurs qui font la même chose que Red Axes en moins bien. Cela signifie bien qu’ils ont été un réel déclencheur! »