Music par Patrick Thevenin 03.10.2016

Sortez les sifflets, Altern 8 est de retour de rave

Sortez les sifflets, Altern 8 est de retour de rave

Ils portaient des masques, des combinaisons de chantier, incarnaient la rave à la perfection… Vingt-cinq après la sortie de leur unique album aujourd’hui réédité, on redécouvre l’âge béni des breakbeats avec les Altern 8. Rencontre.

Aux débuts des années 90, le duo Altern 8, formé par Mark Archer et Chris Peat, a profondément marqué la scène rave anglaise avec une poignée de tubes garantis à haute teneur en vitamine C, un look sorti d’un film de série Z, des live hystériques et des clips énervés envahis de smiley et fractales. Plus de 25 ans après, retour de rave oblige, Altern 8 fait son grand come-back en rééditant son album culte Full On.. Mask Hysteria et ressuscitant une scène qui n’avait qu’un objectif : danser et encore danser, jusqu’à plus soif !

Altern8

Vous vous êtes retrouvés comment dans la culture rave?

Mark Archer: Très jeune, j’étais fan des danseurs de body popping et c’est comme ça que j’ai commencé à écouter les premiers morceaux de musique électronique, de la new-wave, du breakdance new-yorkais, du hip-hop évidemment, mais aussi toute la vague new beat belge… Et puis la house est arrivée, le mouvement acid avec, et c’était une sorte de prolongement logique de cette lame de fond. La plupart des acteurs de la scène rave de l’époque, et je dis ça parce que je les connais quasiment tous, ont à peu près le même parcours musical que le mien. On écoutait énormément la radio parce que c’était, à l’époque, le seul moyen de se tenir au courant de l’actualité musicale, on enregistrait des K7 qu’on s’échangeait entre potes et puis on était tout le temps fourrés dans les quelques boutiques de disques qui valaient le coup.

Vous avez commencé quand à faire de la musique?

Mark Archer: J’ai bricolé mes premiers morceaux vers 18 ans, ce qui pour l’époque était très jeune, même si ça ne l’est plus aujourd’hui par rapport aux kids qui commencent bien plus tôt. Le premier truc sérieux (après des projets comme Rhythm Mode D ou Bizarre Inc qui n’ont pas duré), ça a été Nexus 21 que j’ai fondé avec Chris Peat. Un projet très inspiré par Kraftwerk, la techno de Detroit, la house de Chicago, et nos héros de l’époque comme Kevin Saunderson, Derrick May ou Phuture.

Nexus 21 : « Self Hypnosis »

Et Altern 8 est arrivé comment?

Mark Archer: Avec Chris, on s’est retrouvé dans un studio bourré de synthés, samplers et boîtes à rythmes pendant quelques jours, et on a enregistré comme des malades. Quand on a fait écouter le résultat à notre label, Network Records, ce n’est pas qu’ils n’aimaient pas, bien au contraire. Mais ils trouvaient que ça ne collait pas avec le son de Nexus 21, qui était plus de l’ordre de la techno futuriste. Ils nous ont donc proposé de les sortir sous un autre pseudo et on a opté pour Alienate qui était le nom d’un groupe de rock dans lequel Chris jouait quand il était au collège. Lorsqu’on a reçu les premiers exemplaires des vinyles, on s’est rendu compte qu’à l’usine de pressage, ils avaient fait une erreur. Le Alienate était devenu Alternate et du coup le nom est resté. Le 8 est venu un peu plus tard, notre premier EP comportait 8 titres, par association d’idées on est devenu Altern 8, et puis on s’est dit que ce serait amusant de trouver des titres qui se terminaient en 8, comme « Infiltr-8 », « E*Vapor*8 », « Brutal-8-e ».

Les masques que vous abordiez, et vos combinaisons de protection chimique, ont beaucoup participé à votre popularité, l’idée est venue comment?

Mark Archer: En 1991, on a participé à une tournée en tant que Nexus 21 avec Rhythmatic, LFO, Nightmares On Wax et on a joué dans ce club qui s’appelait The Clipse à Coventry. Quelques mois plus tard, ils nous ont demandé de revenir faire un live, mais sous le pseudo Altern 8 qui commençait à faire parler de lui. Avec Chris, on n’avait pas envie de monter sur scène et de ressembler à Nexus 21, on tenait à ce que les deux projets soient très différents, musicalement comme visuellement. On s’est donc rendu dans un magasin de bricolage, on a acheté des masques de protection qu’on a bombé au spray jaune et mon frère qui bossait pour la RAF (la Royal Air Force) nous a filé deux combinaisons de travail. Ça a super fonctionné et devant le succès on a développé petit à petit le concept autour. On avait vraiment en tête l’idée de proposer quelque chose de nouveau en termes de représentation, on voulait un vrai show. Quand on se produisait avec Nexus 21, on ressemblait à tous ces mecs courbés et concentrés derrière leurs machines à bouger des potentiomètres. Pour Altern 8, on avait envie d’un truc pop, avec des danseurs, un MC, et nous derrière nos synthés qui sautions dans tous les sens.

Vous avez même lancé votre propre dance, la Electrified MonKey Dance?

Mark Archer: C’est amusant aujourd’hui de voir que les kids dans les gros festivals EDM portent des masques comme nous, les mêmes fringues et bougent pareil, sans vraiment savoir d’où ça vient. Ce genre d’équipements fait désormais partie de la culture rave, comme la manière de danser.

C’est quoi la recette d’un morceau d’Altern 8?

Mark Archer: Une sorte de pot-pourri de tout ce qu’on aimait dans la musique et les morceaux de l’époque : les sons acid, les breakbeats et les sub-bass. Et puis on adorait coller des samples d’un gros tube techno de l’époque, sur « Evapor-8 » on a utilisé « Strings Of Life » de Derrick May ou « Pacific State » de 808 State sur « Hypnotic Sta-8 ».

Pourquoi des samples aussi énormes alors qu’à l’époque on piochait dans morceaux plus obscurs et anciens?

Mark Archer: C’était surtout dans un souci d’efficacité, pour capter l’attention des clubbers et les faire danser, parce qu’ils se disaient instantanément : « Tiens, je connais ce truc. » Mais c’était aussi une manière de rendre hommage à la culture DJ, et puis ça permettait de mixer nos morceaux avec les originaux qu’on avait samplés, ça fonctionnait très bien sur le dancefloor.

Cette obsession des breakbeats dans Altern 8 elle vient d’où?

Mark Archer: Je pense qu’on a commencé à utiliser ce genre de rythmes très saccadés un peu en réaction à la house music qui, influencée par la disco, avait un rythme très linéaire et répétitif, le fameux 4/4. Mais ça vient aussi du fait qu’on a beaucoup écouté d’électro new-yorkaise et de hip-hop, et tout doucement on s’est mis à introduire des breakbeats dans nos morceaux.

Et les sub-bass?

Mark Archer: Ça vient de la northern-techno et de la bleep music, de groupes comme LFO ou Nightmares On Wax, tous ces disques qui sortaient aux débuts du label Warp. Mais ça remonte surtout aux soundsystems, et à toute la culture reggae anglaise, ils avaient toujours les caissons de basses les plus puissants du pays. Ce qui est intéressant, c’est que les sub-bass peuvent changer complètement le feeling d’un morceau. Certains clubbers ont même commencé à danser en se calant sur les basses et plus sur le beat, tellement elles dominaient tout. Au début, c’était très intrigant à voir.

Pourquoi vous avoir arrêté Altern 8?

Mark Archer: À partir du début des années 90, le gouvernement et la police ont fait tout ce qui était possible pour briser le mouvement, soutenus par les tabloïds qui inventaient des histoires démentes pour que les parents interdisent à leurs enfants d’aller en rave. De plus en plus de raves ont été interdites, et les super-clubs comme Cream, Golden ou Ministry Of Sound sont apparus et ont commencé à prendre la place des raves qui devenaient de plus en plus difficiles et risquées à organiser. À un moment, le backlash autour de la scène était tel, qu’on ne savait plus très bien quel était l’avenir pour notre musique. Altern 8 était lié aux raves et à leur effervescence, ça n’avait plus beaucoup de sens de continuer alors que le phénomène s’épuisait. À partir de ce constat, on s’est séparé avec Chris, et j’ai commencé un nouveau projet : Slo Moshun.

Vous utilisiez beaucoup de machines comme la 909 ou la 808 de Roland. Vous expliquez comment leur hype actuelle dans l’électro?

Mark Archer: Il y a une certaine nostalgie parce que le son de ces machines est devenu populaire et puis, n’oublions pas que la musique fonctionne par cycles. À la fin des 90, à force d’être trop utilisés, les producteurs sont passés à d’autres instruments, car ils cherchaient des sons différents. Depuis quelques années on constate l’énorme regain de popularité d’instruments comme la 707, la 808 ou la 909. Il y a aussi toute une nouvelle scène qui recherche le son authentique des premières raves, ils veulent retrouver la tonalité exacte du piano-rave, donc autant utiliser la machine avec laquelle on les faisait.

Pourquoi remettre au goût du jour Altern 8?

Mark Archer : J’ai l’impression que c’est le timing parfait, notre premier et unique album est sorti il y a vingt ans, c’est la bonne période pour le remasteriser, et y ajouter de nouveaux remixes. Il y a toute une nouvelle génération de producteurs et de promoteurs qui remettent les raves sur le devant de la scène, comme il y a un retour du son rave à l’ancienne, même Soulwax joue nos morceaux sur scène. J’ai participé à une Boiler Room et j’étais halluciné par la réaction des kids, qui n’étaient pas nés à l’époque et qui semblaient découvrir un son. C’est amusant d’ailleurs tous ces gens qui ont l’impression de vivre une nouvelle forme de musique alors que ça a plus de vingt ans. Pour eux, c’est quelque chose de totalement neuf dans l’esprit, le son et l’approche.

Altern 8 : « Full-On Mask Hysteria » (Network/Blech)

Version remasterisée avec des remixes signés Kink, Luke Vibert, Shadow Dancer et 2 Bad Mice.

 

Crédit Photo : ©KeithMcGovern-ZoneMagazine