Music par Patrick Thevenin 26.09.2016

The Orb : « Little Fluffy Clouds » ou la recette d’un classique de la house music

The Orb : « Little Fluffy Clouds » ou la recette d’un classique de la house music

Groupe phare de l’ambient-house The Orb, piloté par le Dr Alex Patterson (et ses nombreux acolytes), ête les 25 ans de son premier album The Orb’s Adventures Beyond The Ultraworld qui a changé l’histoire de la house music. Retour sur la fabrication d’un concentré de tubes.

1989, alors que l’Angleterre vit son second Summer of Love, que la jeunesse a sombré corps et âme dans l’acid-house, que les smileys, au propre comme au figuré, sont partout, qu’on danse aux soirées Shoom dans des vapeurs de fumigènes parfumés à la fraise, et que les raves sauvages essaiment dans tout le pays… un disque sorti de nulle part met tout le monde sur le cul. Littéralement. Signé The Orb, long de plus de 19 minutes, affublé d’un titre pied de nez (certainement un des plus longs de l’histoire de la musique) inspiré par la série de science-fiction Blake’s 7, « A Huge Ever Growing Pulsating Brain That Rules From The Centre Of The Ultraworld » signe les premiers pas de l’ambient-house et va rapidement s’imposer comme la pierre angulaire du genre. Signé par Jimmy Cauty (moitié du groupe KLF qui n’est pas encore devenu une référence de la house anglaise) et Alex Patterson, le morceau, construit autour d’un sample du « Loving You » de Minnie Ripperton, ne ressemble à rien de connu.

Garanti sans beat, c’est un long voyage de danse horizontale, rempli de collages divers et variés plaqués sur des loops de synthés à la Tangerine Dream qui tiennent lieu de rythmique. Chant du coq, sonnerie de réveil, cadence cardiaque des roues des wagons sur les rails, bruits d’avions à réaction, bouts de vocaux empruntés à la radio ou la télévision, babil d’oiseaux, vagues qui se fracassent contre les rochers : « A Huge Ever Growing Pulsating Brain That Rules From The Centre Of The Ultraworld » secoue l’auditeur dans une autre dimension, entre voyage spatial et mental, comme le disque parfait à écouter à 8h du matin, alors que le jour se lève, après avoir passé la nuit à suer et danser.

Débuts des années 70, Duncan Robert, qui se fera appeler par la suite Dr Alex Patterson, rencontre au collège Martin Glover qui devient son meilleur ami. Alors que Martin s’impose, sous le pseudo Youth, comme le bassiste du groupe anglais de rock-gothique Killing Joke, Patterson participe de l’aventure en tant que roadie et manager du groupe. « Quand Killing Joke a splitté, avec Alex, se souvient Youth, on a commencé à bricoler des morceaux de house music avant même que ça porte un nom, c’était de la dance music décalée qui ne répondait pas aux normes de l’époque. On a aussi lancé notre label WAU! Mr Modo pour sortir nos productions. À l’époque on partageait un appartement dans le quartier de Battersea, au sud-ouest de Londres, Andrew Weatherall habitait l’étage au-dessus, et Jimmy Cauty, avec qui j’avais fondé le groupe Brilliant passait régulièrement nous voir. »

« On passait nos dimanches à mettre en boucle un sample de 808 State, ou Sueño Latino, ou quelque chose de très connu »

À la demande de Paul Oakenfold, Jimmy, Youth et Alex sont conviés à faire les DJ’s aux soirées Land Of Oz qu’il organise le lundi soir au Heaven. Ils s’occupent de la White Room, premier espace chill out de la scène acid-house anglaise, situé au premier étage et réservé aux VIPs, où ils mélangent un peu tout et n’importe quoi. De l’ambient (Alex Patterson travaille à cette époque comme directeur artistique du label E.G Records, spécialisé dans le genre), des bandes originales de film, des bruits divers et variés issus de disques de sonorisation, mais aussi des morceaux de The Eagles, de Brian Eno, des chants d’oiseaux en boucle, des valses de Strauss, de l’easy-listening, du Ash Ra Temple ou « I’m Not In Love » de 10CC… « C’était juste un bar VIP à l’étage, tient à préciser aujourd’hui Alex Patterson, on nous a simplement laissé carte blanche chaque semaine pendant environ six mois. On passait nos dimanches à mettre en boucle un sample de 808 State, ou Sueño Latino, ou quelque chose de très connu, par exemple, la publicité pour le pain Hovis. (…) On renforçait les mélodies, puis on prenait un huit pistes, ou plutôt c’était un douze pistes, qu’on apportait au Heaven et qu’on reliait à trois platines, à un tas de lecteurs CD, plein de cassettes. Et puis cette boucle, qui deviendrait alors une version de huit heures de Sueño Latino, on la laissait toujours très, très bas. On ne jouait jamais de trucs avec des sons de batterie. C’était juste des bruitages de la BBC en fait. »

De l’«ambient house for the e-generation »

Devant le succès de la White Room, Cauty (qui est aussi engagé dans le projet KLF) et Patterson décident de lancer le duo The Orb en 1988. Après deux morceaux à base de samples et de collages à la manière de M/A/R/R/S, Coldcut ou S-Express (« Trippin On Sunshine » et « The Kiss ») qui ne laisseront pas une trace indélébile dans l’histoire de la house music, c’est en octobre 1989 avec l’ovni « A Huge Ever Growing Pulsating Brain That Rules From The Centre Of The Ultraworld » que The Orb prend enfin son envol, appliquant techniquement et transposant sur vinyle ce que le duo s’applique à faire en tant que DJ’s. De l’«ambient house for the e-generation », comme ils l’expliquent au recto de la pochette signée des jeunes graphistes The Designers Republic, qui feront les beaux jours des pochettes du label Warp.

Le succès de « A Huge Ever… » est considérable, tout le monde succombe à cette philosophie hippie (honnie par les punks) mélangée à la house naissante, les chroniques sont dithyrambiques et malgré ses 20 minutes le morceau se hisse à la 78e place des charts. Pourtant Alex et Cauty se séparent pour d’obscurs problèmes de droits, alors qu’ils sont en train d’enregistrer ce qui est censé être le premier album de The Orb, un disque basé sur la science-fiction et nommé Space. « Alex avait rajouté beaucoup de samples et d’effets sonores sur la trame composée par Jimmy Cauty, explique Youth, mais curieusement Jimmy ne voulait pas partager les droits sur l’album arguant que comme Alex était un DJ, il n’écrivait pas réellement de la musique. Ce qui ne manquait pas d’ironie quand on sait que KLF est l’abréviation de Kopyright Liberation Front. Du coup Cauty a retiré tout ce qu’Alex avait ajouté à l’album Space et l’a sorti sous son nom. Alex était désespéré, je l’ai rassuré en lui disant que j’allais l’aider à faire un disque bien meilleur. »

Ce morceau ce sera « Little Fluffly Clouds », mélange de dub et d’ambient, d’effets électroniques et de samples, qui marquera la signature pour des années à venir de The Orb et lancera la mode du downtempo, mais aussi du trip-hop. « Un fan, qui travaillait dans une boutique de disque à Birmingham, se souvient Youth, nous avait envoyé une cassette enregistrée avec sur une face le Electric Counterpoint de Steve Reich et Pat Metheny et sur l’autre une interview promo de Rickie Lee Jones qui débutait par cette question: “So what were the skies like when you were young ?”, avant que Rickie ne se lance dans un monologue complètement trippé sur les étoiles et les nuages. J’ai samplé la voix de Ricky, un son de synthé pris au « Pacific State » de 808 State, j’ai rajouté un beat très lent et j’ai construit le morceau comme ça, avant de le refiler à Alex qui a rajouté sa sauce. »

« Même si Youth joue de la basse et des synthés, poursuit Alex, “Little Fluffy Clouds” est un morceau basé sur les samples. J’ai pris un bout d’harmonica sur un morceau d’Ennio Morricone, des morceaux du Counterpoint de Steve Reich, et les percus du “Jump Into The Fire” d’Harry Nilsson, que j’ai énormément ralenti, ce qui fait qu’on ne le reconnaît quasiment pas. Il y a aussi un sample d’un morceau de Lee “Scratch” Perry, mais ne comptez pas sur moi pour vous donner son nom. Personne n’a encore réussi à deviner duquel il s’agit. »

Sorti officiellement en novembre 1990, « Little Fluffy Clouds » devient très rapidement un des hymnes de la house nation, et grimpe tout en haut des charts. Devant le succès, la maison de disque de Ricky Lee Jones, envisage de porter plainte : la voix de la chanteuse ayant été utilisée sans son autorisation. C’est Ricky elle-même qui mettra son véto en s’exclamant en écoutant « Little Fluffy Clouds », la première fois : « Mais qu’est-ce que vous faites bordel, ce morceau est excellent! ». L’affaire se réglera en échange de 5000 dollars de l’époque. Steve Reich, plus fairplay, s’avouera flatté, même si Alex Patterson recevra des années plus tard (en 2003) une lettre des avocats de Reich réclamant 20 % de droits, mais surtout un remix d’une de ses compositions par The Orb.

Classique de la house music et… pain italien

Avec les années, « Little Fluffy Clouds » et ses paroles à double sens, s’imposera comme un des classiques de la house music, sera classé à la 275e des meilleurs titres de tous les temps listés par le NME, servira de bande-son à une pub Volkswagen qui le rejouera entièrement histoire de n’avoir aucun problème juridique avec les samples, se verra honoré de dizaines de remixes, donnera sonmême à un pain italien. Mais surtout, il définira la formule The Orb, parfaitement illustrée sur leur premier album The Orb’s Adventures Beyond The Ultraworld, un mélange de dub, d’électro, de samples, de rythmes en écho, de reggae et d’effets sonores qui n’a pas pris une ride. La preuve le groupe fête en live les 25 ans de ce voyage sonore et trippé, la tête dans les nuages et les pieds dans les basses, en faisant résonner tout autour du monde ces paroles devenues magiques avec le temps : « What were the skies like when you were young?  / They went on forever and they, when I, we lived in Arizona / And the skies always had little fluffy clouds / And they moved down, they were long and clear / And there were lots of stars at night. »