Music par Patrick Thevenin 20.09.2016

Cassius : « Ce que fait Kanye, c’est ce que la musique aurait du faire depuis 50 ans »

Cassius : "Ce que fait Kanye, c'est ce que la musique aurait du faire depuis 50 ans"

Ils comptent parmi les parrains de la french touch, ont traversé les vingt dernières années avec une poignée d’albums réjouissants. Dix ans après leur dernier effort studio, revoici Cassius avec Ibifornia, meilleure nouvelle de cette fin d’été.

Depuis 1988, date de leur première rencontre dans un studio d’enregistrement, Philippe Zdar et Hubert BoomBass, n’ont pas cessé d’occuper les dancefloors et de tordre dans tous les sens la notion de French Touch, que ce soit avec leurs projets La Funk Mob ou Cassius. Dix ans après leur dernier album, 15 Again, les voilà enfin de retour avec Ibifornia, sans conteste le disque le plus excitant de la rentrée où, entouré de Pharrell, Cat Power, Mike D des Beastie Boys, Jaw ou Ryan Tedder, ils combinent house brûlante et pop lacrymale tout en faisant résonner leurs principales obsessions : l’hédonisme d’Ibiza et la douceur de vivre de Californie.

Pourquoi un nouvel album alors que le dernier remonte à dix ans?

Philippe : Ça faisait longtemps qu’on ne faisait plus de musique ensemble, et on avait vraiment besoin de travailler à nouveau tous les deux.

Hubert : On avait envie de concrétiser ce que Philippe faisait de son côté et ce que je faisais du mien dans mon home-studio. On a avancé séparément de trop longues années avec juste la parenthèse « I Love You So ».

Quand Philippe met sa casquette de producteur (pour Phoenix, Jackson, Cat Power, Housse de Racket…), tu fais quoi Hubert?

Hubert : Je n’ai pas de studio, je bosse quasiment comme quand j’avais quinze ans, même si le matos a beaucoup changé. J’ai un ordi, un petit clavier et une mini-enceinte, et c’est tout. Quand je me suis retrouvé au studio, avec tous ces jouets, c’était comme un rêve.

Philippe : Je me suis énormément amusé en studio que ce soit avec Cat Power, les Beastie ou Phoenix, mais à un moment, j’avais juste besoin de retrouver mon meilleur pote, d’être avec lui, et surtout qu’on fasse nos propres morceaux. D’autant que j’ai emmagasiné un nombre incalculable d’expériences et que je savais qu’Hubert avait fait chez lui un milliard de beats et de lignes de basses. Donc, on n’allait pas se retrouver en studio les mains vides, il n’y en avait pas un qui avait bossé pendant six ans et l’autre qui était resté à la plage. Le premier jour on a écrit un track mortel, idem le deuxième et le troisième. On n’avait pas perdu la main, l’excitation était toujours là.

Cassius : « The Missing feat. Ryan Tedder »

Ça a été facile de réunir tous ces gens : Cat Power, Pharrell, Ryan Tedder, Mike D ?

Philippe : On ne s’est jamais retrouvé tous ensemble, c’était trop complexe vu leurs agendas, mais on a toujours enregistré les voix avec eux en studio. Pharrell nous a passé un coup de fil en sortant de concert : « Eh les mecs, je ne suis pas loin, j’ai deux heures, je peux passer faire un truc? » Pareil pour Ryan : « Je joue au Trianon, je finis à 2h du mat, ça vous dit que je vienne chanter? » On était crevé, mais ça a été super cool.

Hubert : On s’est toujours retrouvé ensemble au moment de la création. Ça n’a pas été, comme souvent aujourd’hui : « Je t’envoie un instru, tu fais tes voix dessus et tu me le renvoies. »

Philippe : On est obsédé par l’idée de ne pas vivre les choses, tous ces disques où les gens ne sont jamais rencontrés, c’est l’horreur pour moi. L’autre jour à Milan, je me retrouve à la même table qu’une Anglaise qui a fait un morceau avec un très bon pote à nous, on discute : « Alors c’était cool avec untel? », « Mais je ne le connais pas, on ne s’est jamais vu, on a juste échangé par mails. » Les gens ne se rencontrent plus, sauf si ça marche, ou en backstage un jour on les présente : « Tiens c’est le mec avec qui tu as fait ce tube, y a deux ans. » On veut être là quand Chan chante sur « Feel Like Me », être à côté de Mike quand il galère à écrire son texte. Le cynisme, ce n’est pas notre truc. C’est comme ces producteurs de musiques électroniques qui ont des ghostwriters, l’horreur absolue.

Cassius : « Feel like me (feat. Cat Power) »

À qui tu penses?

Philippe : À ces soi-disant producteurs qui ne font rien en fait, qui ne passent jamais en studio, qui sont incapables de faire un beat. On leur envoie des titres et puis ils disent : « Ça j’aime, ça non. » Ces gars ne sont jamais en studio ou derrière une machine, ils sont soit à la salle de gym à faire des abdos ou des selfies, soit dans un jet. Ça me déprime. Regarde Underground Resistance, nos héros, ils faisaient tout, ils n’allaient pas demander à un peigne-cul de programmer leurs machines, car ils devaient prendre un avion pour aller de Las Vegas à Ibiza.

C’est un peu le système Kanye, faire bosser les autres…

Philippe : Non, Kanye c’est différent, il prend sa MPC et il te claque trois beats mortels en dix minutes. Pharrell, aujourd’hui des gens l’aident, mais période The Neptunes, il sortait son Ensoniq et il te composait un track en cinq secondes. On l’a vu faire avec Hubert. Tous ces mecs, quand tu les connais, tu sais qu’ils savent composer. Si à un moment ils sont englobés dans trop de promo et qu’ils demandent à un petit jeune de les aider, ça ne me pose aucun problème. Ce que je ne supporte pas ce sont ces producteurs qui sont incapables de faire le moindre beat, qui mettent leur nom partout et qui en plus ont le culot de dire que c’est eux derrière. C’est vraiment typique de la musique électronique.

Hubert : On a passé une soirée avec Kanye, à l’époque où il nous avait samplés pour son titre « Why I Love You » avec Jay-Z. Au restaurant, il ne bronchait pas, et puis arrivé en studio, c’est la métamorphose, tu sens qu’il est chez lui, il te fait écouter des trucs, il tripote les machines et tu te rends compte que c’est un vrai musicien, et qu’il est loin d’être mauvais. Après c’est l’Amérique, Kanye, c’est une entreprise, il doit nourrir tellement de gens autour de lui qu’il doit faire tous les ans un disque qui se vend à cinq millions d’exemplaires. Comme son temps n’est pas extensible, il s’entoure des jeunes producteurs, mais les plus doués, ceux qui te font les beats de malade du moment. Sa démarche est très différente, ce n’est pas une imposture.

Philippe : On a pas mal discuté avec Noah Goldstein, son ingé-son, il nous expliquait que dès qu’ils utilisent l’idée d’un autre ou un sample, ça part directement dans le dépôt des crédits des morceaux. Ce n’est pas comme James Brown, que j’adore, mais qui ne créditait pas ses musiciens alors qu’ils faisaient tout. Désormais ils sont fauchés et habitent des taudis tandis que la descendance de James Brown est multimilliardaire. Ce que fait Kanye en créditant tous les gens qui interviennent sur ses morceaux, c’est ce que la musique aurait dû faire depuis 50 ans !

Vous aviez une direction pour Ibifornia?

Hubert : Philippe n’arrêtait pas de répéter qu’il fallait d’abord qu’on trouve le titre, que ça serait notre guide pour avancer. Un jour il débarque avec Ibifornia qui ne me parle pas tout de suite, on en a discuté, et les choses se sont éclairées, désormais on disposait d’un cadre, une sorte de scénario, dans lequel on savait quoi mettre.

Cassius : « Ibifornia »

Philippe : Je rêvais de faire comme avec Motorbass quand j’avais trouvé Pansoul (contraction de Panasonic et soul, ndr). Au début, j’avais trouvé Calibiza et on a rapidement trouvé ça nul, d’autant plus que ça existe déjà, c’est une entreprise de location à la con en Californie. Par contre Ibifornia n’existait pas. Ça me fait penser à Stankonia, l’album d’Outkast où ils ont inventé un pays imaginaire. Pour notre deuxième album, on avait tout, le master, la pochette, et pas de titre, c’était la panique. Pareil quand j’enregistrais avec Phoenix, au bout de trois mois je leur dis : « Bon, les gars vous avez enfin un nom, ou quoi? » et ils me répondent « Oui on pense l’appeler Wolfgang Amadeus Phoenix », et ça tuait comme titre. Quatre ans plus tard, pour Bankrupt, impossible de trouver un nom, jusqu’au mastering on ne savait pas comment le disque allait s’appeler. Je trouve plus difficile de produire un album sans titre, la prochaine fois qu’un groupe me demandera de bosser avec eux, je leur dirai d’emblée : « Trouvez d’abord le nom de votre disque et revenez me voir. »

Vous aviez déjà pensé à ce concept de deux faces, une dansante et une plus calme?

Philippe : Avant qu’on trouve le nom Ibifornia, ça devait s’appeler Week-end, on voulait un disque dansant pour le samedi et calme pour le dimanche.

Hubert : Il y a énormément de disques de soul qu’on adore tous les deux, je pense à ceux des Temptations par exemple, où t’as une face avec deux/trois morceaux très longs, un peu discoïdes et dansants, et l’autre avec des slows.

Vous avez la sensation de participer au retour de la house vocale sur les dancefloors?

Philippe : Il y a pas mal de gens dont je suis la carrière en me disant : « Tiens ils sont en train de créer, ou recréer, la musique de demain. » Et j’espère qu’on en fait partie. Quand les Daft ont sorti « Get Lucky », tu as plein de gens qui se sont mis à retourner dans de vrais studios d’enregistrement. Quand on a fait « Sound Of Violence », on nous a ri au nez, car il y avait des guitares et ensuite tout le monde a mélangé guitares et électronique. Je ne dis pas qu’on crée les modes, mais juste qu’on essaie de tirer la musique vers l’avant comme nos idoles de toujours Prince, John Coltrane, Stevie Wonder, ou aujourd’hui André 3000 ou Frank Ocean.

Hubert : Il y a 20 ans avoir un ordi, un clavier et une enceinte et faire de la musique, c’était la pointe de la modernité. Aujourd’hui, tu as soixante millions de gens qui le font, du coup les producteurs reviennent en studio, car quand on est tous ensemble, forcément les choses sont différentes. Et puis soyons réalistes, tu peux aujourd’hui faire un film avec un iPhone, c’est très bien d’ailleurs, mais tu ne feras jamais Apocalypse Now!

Philippe : C’est Ron Carter qui un jour nous a dit : « Monitors. » Je n’ai pas bien saisi à l’époque, puis j’ai compris, on est des moniteurs, un phare en quelque sorte. Un morceau comme « Foxxy », au début des samples de disco filtrés, a ouvert la voie à des trucs comme Stardust, bien plus connus que « Foxxy ». Idem quand on enregistrait Pansoul avec Étienne de Crecy, on mélangeait le hip-hop et l’électro, ça ne se faisait pas, et puis c’est devenu la règle. Ce qui m’intéresse c’est qu’on soit des têtes chercheuses et j’espère que dans Ibifornia, il y a plein de trucs qui vont être des déclencheurs.

Cassius : « Action feat. Cat Power & Mike D (XXL version) »

Et en live, ça va se passer comment?

Philippe : J’ai un seul truc à dire : « Viens au volcan. » C’est un concept spécial pour les Ibiforniens, on va essayer de recréer en live ce qui se passe en studio. On est tous les deux, on amène une partie du studio, on a des bandes, on a ressorti des anciens morceaux, et on va faire un grand mash-up de tout ça, des sessions très dub, c’est notre obsession pour les Studios Nassau. Du coup ce ne sera jamais le même concert à chaque fois.

Tu vas retourner à la production?

Philippe : Non, d’abord le prochain album de Cassius. Et puis après avec Hubert, on va se lancer dans le songwriting pour d’autres, on veut exploser le Billboard américain avec de vraies bonnes chansons. C’est ce que nous dit Ryan Tedder : « Vous êtes tellement mieux que tous ces mecs. Venez, moi avec mes mélodies pop et vous avec votre son et votre bordel, on va tout péter. » Il ne faut pas oublier qu’il écrit toute l’année des tubes pour les autres, pour Adele, pour Kelly Clarkson, pour U2, Marroon 5. C’est notre rêve depuis longtemps avec Hubert, faire un truc à la Holland, Dozier, Holland (trio de producteurs américain qui a révolutionné la soul, ndr). Ce qui nous permettra un jour de nous éclipser, d’avoir une grande baraque et de vivre à poil en suçant des bananes. Oh merde, t’as enregistré la dernière phrase ? La garde pas hein, elle était juste pour toi !

Cassius : Ibifornia (EdBanger/Because)