Music par Antony Milanesi 14.09.2016

Paradis : « on est dans un truc assez schizo »

Paradis : « on est dans un truc assez schizo »

Simon Mény et Pierre Rousseau alias Paradis sortent leur premier album Recto Verso le 23 septembre prochain. Ça leur a pris trois ans, et maintenant il y a encore plus de boulot parce qu’il doivent tout repenser pour que ce soit jouable sur scène. Rencontre 2 jours avant la sortie de Pokémon Go!.

Tout commence comme une journée où il faut prendre les devants. Un vendredi. Pour peu que vous n’ayez pas assez dormi, ce 22 juillet a décidé de vous en faire baver. Vous vous levez à la bourre, il fait hyper beau. Le rendez-vous est au Parc des Buttes-Chaumont. Pokémon Go ! sort officiellement dans 2 jours. On est encore dans un parc tranquille, beau, grand (le plus grand de Paris) et mal baptisé parce que ça grimpe un max. « Le Parc des Montagnes-Chaumont ». Des « Collines » Chaumont à la limite, un enfer de toute façon. Et c’est vrai qu’il fait hyper beau. Vous êtes bon pour une deuxième douche lorsque vous arrivez face aux deux types de Paradis, assis, en train de siroter à l’ombre. Sans le savoir, Pierre (celui qui a les cheveux courts) vous met en rogne. Il y a un sac Go Sport à ses pieds, il vient de s’acheter un nouveau short, vous êtes en jean. « Pierre est un grand fan de short, il met le premier en mars » se marre Simon. Pierre est un mec qui prend les devants, chacun son vendredi.

« Pas sûr qu’on soit complètement saints d’esprit»

Ce jour-là, le premier album de Paradis doit sortir dans 2 mois tout pile. Ça fait 3 ans que le duo bosse dessus. « Pour être tout à fait honnête, l’album aurait pu être bien meilleur, mais c’est le meilleur qu’on a pu faire en 3 ans » explique Pierre, frustré, mais aussi tout l’inverse. « Est-ce qu’on est sûr de nous ? Non. Est-ce qu’on est content de nous ? Oui carrément ». Recto Verso est clairement le meilleur nom qu’ils auraient pu trouver pour cet album définitivement ambivalent. Mais pourquoi ça a pris autant de temps, au juste ? « Notre processus de création musicale n’est pas organisé. Il n’y a pas de recette. On a l’impression de d’être bordélique. Sans doute parce qu’on est maniaques. On traverse des moments où l’on ne sait pas du tout ce qu’on est en train de faire. Pas sûr qu’on soit complètement saints d’esprit. Quand tu mets 3 ans pour faire 12 morceaux, c’est clair que ce n’est pas clinique comme processus ».

On connaît tous quelqu’un qui répète sans cesse qu’il est en train de faire ci ou ça, et qui trois ans plus tard n’a rien foutu. Simon et Pierre souffrent du même perfectionnisme, sauf qu’eux, ils ont appris à soigner le mal par le mal. « Il faut séparer le truc qui te dit ‘j’ai toute une vie pour faire des trucs bien’ et l’autre truc qui dit ‘là, faut bien finir un truc’. On a fini par se dire que le temps faisait partie de nos outils. On l’utilise comme une grille d’analyse. Par exemple, le premier morceau qu’on a fait pour l’album c’est le dernier qu’on a retouché la veille du dernier mix. Ça a été un vrai sujet entre nous. On s’est dit ‘là, faut rechanter toutes les paroles ; faut tout refaire’. Alors on l’a fait ». Finalement, le temps est passé de pire ennemi à meilleure source d’inspiration de Paradis : « On aime bien prendre le temps, laisser le temps aux chansons de vivre, de vivre avec elles, de les laisser mûrir, pour finir par les regarder avec un œil objectif. Ce qui est dur à accepter, c’est de se dire que le monde continue à tourner vachement plus vite que toi, autour de toi. C’est comme une petite pression psychologique qui s’ajoute et n’arrange rien ». Eux cest Paradis, et l’enfer, c’est les autres.

« Quand on a commencé, on ne pensait pas du tout à la scène »

En festival, chez des potes, à la téloche… Il y a au moins deux bonnes raisons sur trois d’avoir déjà entendu « Garde Le Pour Toi », le tube de Paradis. Mais le 23 septembre Simon et Pierre débarquent avec 12 sons neufs qu’ils vont devoir défendre sur scène dés novembre. Parce que ça va bien un moment les DJ Set, mais bon… « Quand on a commencé à faire de la musique, on ne pensait pas du tout à la scène. La scène est venue nous rappeler à la réalité. C’est autre impératif, quelque chose de vachement moins figé, il faut qu’on puisse prendre du plaisir pour que les gens en prennent aussi. Si on était juste dans l’interprétation de notre disque… ça donnerait quelque chose de plus fragile. Notre musique a été faite avec des instruments qui ne se jouent pas. Arrivés sur scène, on a comme une envie dé-jouer ».

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Et c’est là qu’on en arrive à l’inévitable point LCD Soundsystem de la conversation : « Eux cest notre set-up fois 9. Avec des machines plus rares et plus capricieuses. C’est une grosse inspiration de les avoir vu sur scène à We Love Green. Comme Hot Chip, ils font des disques de musique électro avec des boites à rythmes, tout en réussissant à les retranscrire en live avec d’autres instruments. Là, nous, on est dans un truc assez schizo entre notre production disque et nos prestations scéniques qui réstaient assez compliquées jusqu’à maintenant. Si on arrive à faire des vases communicants, ce serait l’idéal ».

« Quand on ne veut pas quelque chose, on ne le fait pas »

Le meilleur moyen de vivre un concert de Paradis, c’est encore de connaître les paroles par coeur, parce que ça fait quand même 70% de l’identité du duo. « Les paroles ? On les écrit ensemble et on en est fier » réplique Simon. « Pour le texte, le principe est le même que dans la musique et dans tout ce qu’on fait en général. On se met d’accord et on est jusqu’au-boutistes. Quand on ne veut pas quelque chose, on ne le fait pas». Pierre se lance alors dans une gradation totale pour expliquer l’approche très musicale des textes de Paradis. « Ça commence avec des mélodies qu’on fredonne, pour arriver à des sons. Le texte vient se poser, puis les rythmes. On voit où est-ce qu’on met des consonnes, des voyelles. Ensuite, il faut que ça devienne des mots, des mots qu’on aime bien, puis des phrases, des phrases qu’on aime bien, que les phrases aillent bien ensembles, puis que ça raconte une belle histoire« . Facile.

« On tient pas mal au fait d’utiliser des mots simples, qui ne soient pas ancrés dans une époque. Que les phrases et le choix des mots ne soient pas trop datés. On n’a pas du tout la prétention d’avoir une approche littéraire des choses. On vise l’interprétation et l’appropriation des textes avant tout, pour tout le monde, donc avec des textes généraux». «On part toujours du français. C’est une question de sensibilité et on avait à l’esprit la sincérité et le naturel. Alors on n’a pas fait de l’anglais, ce n’était pas constituant de notre identité. Ce serait jouer un rôle». Pierre fait une pause. « Jouer un rôle, c’est un mécanisme de défense utile dans la musique. Mais on n’y avait pas pensé. Du coup il n’y a pas de filtres, pas de différence avec nous dans la vraie vie». C’est vrai que c’est des mecs assez normaux, au moins autant que leur musique sonne honnête. La preuve : il a beau être en short, Pierre avait mis son t-shirt à l’envers. Garde le pour toi.