Music par Patrick Thevenin 10.10.2016

Ivan Smagghe et Tim Paris a.k.a. It’s A Fine Line et leur disque qui n’obéit à aucune règle

Ivan Smagghe et Tim Paris a.k.a. It’s A Fine Line et leur disque qui n’obéit à aucune règle

Projet des DJ’s-producteurs Tim Paris et Ivan Smagghe, It’s A Fine Line a enfin sorti son premier album en septembre dernier, une divagation sonore qu’on attendait depuis de nombreuses années après quelques titres et une série de remixes qui nous avaient titillés. Un disque qui n’obéit à aucune règle, mélangeant les genres avec aisance, citant ses références avec discrétion, se tenant sur le bord du dancefloor, et qui pourrait, pour faire simple, être résumé à du rock qui se danse ou de l’électro qui rocke. Interview.

Vous nous rappelez la genèse de IAFL (It’s A Fine Line)?

Ivan Smagghe : Tim et moi, on se connaissait du temps où on habitait à Paris, puis on a tous les deux déménagé pour Londres sans se le dire, et on s’est retrouvé presque par hasard là-bas. Ce qui était plutôt une bonne chose, car Londres n’est pas forcément une ville très facile quand tu y arrives.

Londres n’est pas forcément une ville très facile quand tu y arrives

Pourquoi Londres, alors qu’à l’époque tout le monde cherchait à s’installer à Berlin?

Tim Paris : Ils nous faisaient tous bien chier à l’époque avec leur techno minimale ! En plus, j’avais vraiment l’impression que j’allais arriver à Berlin, poser mes valises et qu’on me dirait : « Désolé les gars, c’est fini Berlin, tout le monde est à Londres désormais. »

Ivan Smagghe : Berlin n’est pas une ville faite pour composer de la musique, en tout cas pour moi. C’est une ville trop facile, j’ai besoin d’un environnement plus dur où tu as besoin de travailler tout le temps. Le côté, je tripote mon Ableton dans un coffee-shop de Berlin, je sors avec les coolos, très peu pour moi… Et puis soyons honnêtes, Londres est la seule ville où la musique que je fais est vraiment en adéquation avec la ville.

Berlin n’est pas une ville faite pour composer de la musique, en tout cas pour moi. C’est une ville trop facile

Tim Paris : Je me souviens avoir été à Londres il y a dix ans et avoir été scotché par l’énergie qui s’en dégageait, je suis rentré chez moi et trois semaines après je déménageais. Berlin ça peut être bien si tu veux débuter dans la musique, mais quand on s’est installé à Londres, Ivan et moi, on était déjà DJ’s.

Ivan Smagghe : Il y a aussi la vie londonienne au jour le jour, c’est quelque chose qui n’existe pas ailleurs. Je n’aime pas Londres pour la nuit, ce n’est pas ça qui m’intéresse, j’aime cette ville pour les gens qui y habitent, pour la tolérance, et puis parce que toutes les musiques sont représentées. Berlin c’est la techno minimale et basta, t’enlèves le Berghain y a plus rien. Tu n’as pas de scène rock, tu n’as pas les labels, les groupes de musique. Une scène comme le dubstep est inimaginable à Berlin.

Vous trouvez que Londres a changé?

Ivan Smagghe : Pas tant que ça en fait, bon en ce moment tu as cette histoire de clubs qui ferment, mais tu es continuellement dans la nouveauté, ça n’arrête jamais, tout le temps il y a de nouveaux groupes, de nouveaux genres, de nouvelles scènes. Je ne vois pas un groupe comme Fat White Family débarquer d’ailleurs que de Londres.

Tim Paris : Londres est une ville culturelle au vrai sens du terme, c’est à dire jusque dans les couches profondes et populaires de la société. Aimer la musique, sortir, dépenser de l’argent, c’est ancré en eux profondément et depuis des générations.

Ivan Smagghe : Même si Paris a beaucoup évolué en termes d’offre de soirées techno et house, à Londres c’est toujours des trucs plus bizarres, plus inattendus. Le mec de The Horrors, par exemple, organise aussi des soirées techno. En France ce serait plus compliqué, car les choses sont plus compartimentées, même si un mec comme JB du label Born Bad est dans cet esprit. À Londres, les gens du rock ne méprisent pas les mecs de la techno, et réciproquement. Même si les choses ont évolué, à Paris la musique reste encore un truc de puristes.

Vous travaillez comment tous les deux?

Tim Paris : On a un studio qu’on partage, on y bosse séparément, mais aussi ensemble, grosso-modo on y est tous les deux trois jours par semaine.

Ivan Smagghe : Par contre l’album, on l’a fait ensemble, c’est certainement pour ça que ça a pris autant de temps. Et puis on n’était pas pressé, on n’avait pas vraiment de deadline. Donc que ça prenne six mois ou cinq ans, ça n’avait pas vraiment d’importance.

À quoi ça sert de faire un disque aujourd’hui, alors qu’ils ne se vendent plus?

Ivan Smagghe : C’est marrant, mais tout le monde nous pose cette question, voilà donc une vraie question de journaliste.

Tim Paris : C’est aussi pour ça qu’on a pris notre temps, on a fait ce disque hors de toute pression commerciale ou carriériste, on a essayé de rester libres dans nos choix et de ne pas subir de pressions.

Ivan Smagghe : La plupart de gens de la musique électronique font des disques pour avoir des dates, pour organiser des soirées pour leur label. Si ça avait été notre but, on n’aurait pas fait ce genre de disque, qui n’est pas franchement dansant. De toute façon, à chaque fois qu’on a essayé de faire un morceau club, ça n’a jamais vraiment marché.

Un titre comme « Week End Boom Boom » parle de la bêtise et de la lassitude liées à la vie de DJ, vous le ressentez?

Tim Paris : Disons que ça s’est tellement développé aujourd’hui qu’il fallait réagir, montrer qu’il n’y a pas que ça.

Ivan Smagghe : Montrer que cette scène ne se résume pas à Ibiza et ce qu’on entend dans les clubs, que c’est quelque chose de très extensible la dance music, que tu peux aller fouiller dans les coins.

Tim Paris : On a clairement envie de ne pas être identifiables, car c’est ce qui tue la musique électronique aujourd’hui : le marché et le marketing autour. Il faut désormais qu’un DJ ce soit un nom avec un son précis, qu’on sache à l’avance ce qu’il va mixer et qu’on puisse mettre son nom en gros sur le flyer. On est devenu des marques, avec IAFL on s’amuse à brouiller les pistes.

Vous cultivez cette manière d’être à côté du dancefloor?

Ivan Smagghe : Moi, en tout cas oui. Ça vient aussi du fait que la plupart des DJ’s et producteurs de musiques électroniques n’écoutent que ça. Je n’écoute jamais de musique électronique quand je suis chez moi, et puis l’inspiration quand tu composes un morceau ne vient pas forcément de la musique, mais d’un film, d’une image, d’un texte, d’un livre…

Tim Paris : C’est aussi une manière de dire qu’on est un peu déçu de s’être battu pour ce qu’est devenue la musique électronique aujourd’hui. L’électro s’automange, c’est le cliché de son propre cliché, ça tourne en boucle. Mais on résiste, on essaie de pousser cette musique dans des directions qui nous excitent.

Vous avez choisi comment les gens qui interviennent sur le disque?

Tim Paris : Ce sont des coups de cœur avant tout, des gens qu’on aime aussi. Le batteur de Late Of The Pier, qui est décédé entre-temps, c’était le boyfriend de la responsable de ma fille à la crèche, donc la connexion s’est faite comme ça, par amitié. Et Olivia de Lanzac (de Quad Throw Salchow, ndr), c’est la chanteuse d’un des albums qu’on a le plus écouté ces dernières années. Mais ça s’est fait comme ça, sans calculs, au départ on n’avait pas forcément envie de collaborations.

Ivan Smagghe : Alex Kapranos de Franz Ferdinand a longtemps été mon voisin, donc ça n’a pas été très compliqué. Et puis surtout ce ne sont pas des collaborations pour la frime, Alex on ne peut pas dire que ce soit quelqu’un de très connu, ce n’est pas comme si on avait Beyoncé qui chantait sur le disque. On n’a pas fait un album à la Chemical Brothers avec un featuring par morceau, bref ce n’est pas un disque de hip-hop.

Si on devait dégager des influences majeures pour ce disque…

Ivan Smagghe : L’écrivain W.G Sebald pour le côté divagations certainement. Les influences apparaissent plus sous forme de vignettes, des choses auxquelles on pensait inconsciemment. C’est effectivement un disque très référencé, mais elles sont assez brouillées. Quand on nous demande si « Disco Cluster » c’est un sample du thème de La Soupe aux choux et qu’on cite Conny Plank dans le même papier, je suis content.

Tim Paris : C’est un jeu pour nous, dès qu’on trouve qu’un morceau est un peu trop évident, trop référencé, il faut qu’on casse les codes, qu’on pète tout. On retrouve effectivement une grande famille de sons et de références, mais on cite aussi des choses très obscures.

Ivan Smagghe : Ou des attitudes, celle d’Alan Vega et de Martin Rev par rapport au rockabilly, c’est quelque chose qui transfuse chez nous sur un morceau comme « Grease », cette manière de détourner un genre établi. Notre disque, même si l’inspiration est là, n’est pas une copie d’un album de Suicide, mais il y a des similitudes, comme il y a des correspondances avec des disques qui ne sonnaient pas de « leur époque » quand ils sont sortis. Notre but n’était pas faire un disque qui ressemble au krautrock des années 70, même si l’influence est là.

Vous songez à faire du live?

Ivan Smagghe : Je ne sais pas vraiment, c’est toujours l’éternelle question d’autant que ce n’est pas un disque conçu pour le live de par sa nature.

Tim Paris : C’est clairement un disque de studio. Il y a plus de 50 pistes, de la guitare, de la batterie…

Ivan Smagghe : Et surtout, ce n’est pas un disque suffisamment commercial pour financer une tournée. Je viens de voir Soulwax en concert, ils sont sept sur scène, et grosso-modo c’est ce qu’il nous faudrait pour pouvoir transposer ce disque en live. Tous les deux avec un laptop, ça n’aurait pas vraiment d’intérêt. Et puis mon expérience des concerts avec Black Strobe ne m’a pas vraiment donné envie d’y retourner. À la limite, je serais plus partant pour un film à la place avec le disque en fond sonore. Aujourd’hui les lives, soit les mecs jouent vraiment, soit ce sont des bandes et ils font semblant.