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Le Hip-Hop slovène : rap cool et incompréhensible

La Slovénie cache un vivier de rappeurs et de beatmakers plutôt garni pour un Etat de seulement 2 millions d’habitants.

On a beau partager la même monnaie, il est difficile de se faire comprendre d’un Slovène, et inversement. Pour communiquer avec ce peuple de l’Est, rien de tel qu’un recours au dialecte préférentiel du hip-hop : l’anglais. Une invention bien pratique. Mais si le rap anglophone est évidemment le plus écouté au monde, beaucoup ont déjà apprécié un morceau de rap américain sans véritablement comprendre le sens des paroles. Même les bilingues galèrent parfois. La barrière de la langue serait donc une fausse excuse pour ne pas se pencher sur des idiomes nettement moins en vue comme le slovène. Reste à prouver que les ex-yougoslaves maîtrisent l’art du flow et de la composition d’un beat. Portrait de la musique hip-hop en Slovénie.

Des instrumentales très prisées en France

Lorsque j’explique à mon colocataire que j’écris à propos du hip-hop slovène, il me demande : « Gramatik ? Il est pas Français lui ? ». L’emblématique beatmaker slovène est en effet très populaire dans l’Hexagone, tout comme son poulain Emiljo AC, jeune compositeur rattaché à son label LowTemp. En témoigne ci-dessous le classement du nombre d’écoutes triées par pays d’origine sur le compte Soundcloud de Emiljo AC.

Gramatik et Emiljo AC ont probablement séduit les Français en proposant l’intégralité de leur discographie en téléchargement gratuit. On aime le hip-hop slovène parce que c’est bon, mais aussi parce qu’on est des pinces. Et comme les slovènes laissent les autres leur piquer leur musique, ils restent fidèles à leur philosophie du partage en chipant des samples à tous les râteliers. Jusqu’à se réapproprier Led Zeppelin, sans scrupules.

Mais les deux loustics ne sont pas les seuls porte-drapeaux du petit pays d’Europe centrale. Lorsqu’on demande à Emiljo ses influences locales, les blases de ses compatriotes fusent : Benjamin Shock, Gramatik, Suljo

Des rappeurs Old School à la pelle

Outre des lyrics difficiles d’accès pour ceux qui n’ont pas choisi l’option slovène en 6ème langue vivante, l’émotion qui émane des créations des emcees dépasse souvent la compréhension au sens linguistique du terme. Parfois psycho-thérapeutique, le rap a traditionnellement pour vocation de raconter ses peines ou celles des autres sur des instrumentales mélancoliques. Exercice tout à fait maîtrisé par Zlatko et Ghet. Derrière le pseudonyme de Zlatko se cache d’ailleurs Zlatan Čordić. Un prénom pas comme les autres, pour un rappeur qui n’a rien d’ordinaire.

D’origine latine et inspirée de l’allemand et de l’italien, le slovène reste mélodique bien qu’il s’agisse d’une langue relativement chargée en consonnes. Cependant, les rappeurs dont les textes ont un réel fond sont trop rares selon Emiljo AC : « Les rappeurs parlent souvent de weed ici. Il devrait y avoir plus de textes intéressants ». Il ne faut cependant pas oublier N’toko, rappeur et journaliste de profession, respecté dans le rap underground local pour ses textes riches en réflexions sociales. Il n’en reste pas moins un très bon « punchlineur » (double champion national de freestyle en 2001 et 2003).

Bref, les briscards sont nombreux dans le rap slovène, et quoi de mieux qu’un bon freestyle à l’ancienne pour tous les écouter d’un coup ? Il y a 5 ans, 7 des meilleurs d’entre eux se retrouvent pour 7 minutes d’exhibition orchestrées par Emkej.

Un peu de fraîcheur

« Le rap d’ici ne devrait pas être aussi rattaché aux années 90. Les choses changent aux Etats-Unis et chez nous aussi. » explique Emiljo AC. Les slovènes sont novateurs, parfois même précurseurs, comme le taulier Gramatik qui expérimente depuis plusieurs années des sonorités électroniques et dubstep bien à lui dans ses productions, sous divers pseudonymes (Exmag, Grizmatik…).

Outre les producteurs audacieux, il existe aussi des ovnis dans le « lyricisme » slovène. Présentation de Nipke le « babos fragile », ou encore Ledeni, apprenti en matière de trap expérimentale accompagnés de clips parfois loufoques. Un prototype de Lorenzo version slave en somme.

Bonus : le 8 mile slovène

Évoqué plus haut pour ses qualités de rappeur, Zlatko s’est également essayé au 7ème art dans un film de Boris Petkovic : The Beat Of Love. Il prend le rôle de Ziko, membre d’un groupe de rap. La bande son de l’œuvre a été composée par son compatriote Vladimir Kosovic, alias DoŠa. Encore un qui manie la langue de Zeljko Ivanek avec brio. On dit souvent qu’on garde le meilleur pour la fin, courrez écouter cette merveille dans un nouvel onglet.