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Humanitaire, caritative, engagée : focus sur l’électro au grand cœur

Humanitaire, caritative, engagée : focus sur l’électro au grand cœur

On a longtemps reproché au monde de la musique électronique de ne pas se sentir concerné par ce qu’il se passait hors des clubs. Pourtant, cela fait 20 ans que les projets électroniques humanitaires se multiplient. Retour sur deux décennies de militantisme.

Des débuts timides

La tradition des projets caritatifs dans le monde de la musique électronique a commencé plutôt timidement en 1994 avec la sortie d’une triple compilation, The Serious Road Trip, sur MCA Records. Souvent présentée comme « la plus rock des associations caritatives », The Serious Road Trip, fondé en Angleterre en 1991, avait eu l’idée de ce disque afin de lever des fonds pour les enfants victimes de la guerre en Yougoslavie.

Soutenu par le regretté magazine britannique Melody Maker, The Serious Road Trip regroupe des morceaux inédits des grands noms de la dance music et de la techno de l’époque, « La crème de la culture club » déclare la pochette sans mentir : The Orb, Laurent Garnier, The Dust Brothers (premier nom des Chemical Brothers), Transglobal Underground, Leftfield

Une première initiative qui a donné des idées puisque trois ans plus tard, c’est une nouvelle compilation à but caritatif qui paraît à l’initiative de Ken Downie, leader de The Black Fog (Warp, Soma). Il investit l’ensemble de ses droits d’auteur dans Foundations, Coming Up From The Streets, où l’on retrouve A Guy Called Gerald, Underworld, Massive Attack, Radiohead, Orbital ou encore 808 State (du lourd, donc). Tout les bénéfices ont entièrement été reversés à la fondation The Big Issue qui s’occupait grâce à la vente à la criée du magazine The Big Issue de quelque 365 000 sans-domiciles fixes britanniques.

Le Malawi a le cœur qui bat

Depuis d’autres associations ont exploré une voie plus originale qu’une simple compilation pour soutenir leur combat contre la misère. Ainsi le label Beating Heart s’est tout récemment lancé dans un projet à la fois artistique, humain et historique, en donnant carte blanche à 21 artistes électroniques, qui ont pu utiliser des enregistrements audio capturés au Malawi entre 1920 et 1970 par l’ethnomusicologue anglais Hugh Tracey, afin de s’en servir comme base pour leurs productions. Machinedrum, Luke Vibert, Rudimental, Throwing Shade ou encore target="_blank">Kidnap Kid se retrouvent ainsi sur la compilation Beating Heart : Malawi, dont les bénéfices doivent permettre de subvenir aux besoins alimentaires d’enfants du Malawi en construisant des exploitations agricoles durables. Mieux encore, cet album n’est que le premier d’une longue série : « Nous venons d’entamer notre tri des archives de Hugh Tracey pour notre prochain album Beating Heart - South Africa qui viendra en aide au Women’s Legal Centre (une institution sud-africaine qui donne accès, aux femmes et aux enfants, à l’éducation et aux soins, ndr) » annonce Olly Wood, cofondateur de Beating Heart.

Le sort des réfugiés

Depuis le début des années 2010 - avec un triste climax en 2015 et en ce début d’année - l’Europe fait face à la plus grande crise migratoire de son histoire contemporaine, le nombre de migrants venus d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud avec femme et enfants ne cessant d’augmenter. Face à ce malheur humain, la scène électronique a décidé de s’investir cette fois encore. Ainsi, le club berlinois About Blank a organisé, à la fin de l’année dernière, une soirée Refuge avec une belle affiche, rameutant notamment Objekt, Fred P ou Benjamin Damage, dans le but de récolter des fonds pour l’association allemande Moabit hilft ! ainsi que pour de nombreux refuges comme le Rathaus Wilmersdorf. Les participants à la soirée étaient également invités à donner des tentes, des vêtements, des chaussures ou encore des objets de toilette afin qu’ils soient redistribués aux réfugiés.

Toujours pour venir en aide aux réfugiés, deux anciens membres des Spiral Tribe, mythique crew anglais à l’origine des free parties en France, devenus les SP23, ont monté une ONG, Artists in Action. Des concerts caritatifs à Marseille et Paris ont été organisés ainsi que la sortie d’un album sur Bandcamp et la distribution de vivres dans toute l’Europe : “Quand on est rentrés de ce voyage en Italie, le sort des réfugiés hantait nos esprits. Il nous fallait aider ces gens. Au même moment, le monde était saturé d’images horribles, comme cette photo du petit garçon retrouvé mort sur une plage. On a décidé de créer le groupe Facebook “Artists In Action” et Jeff a eu l’idée de sortir un album compilation avec nos amis artistes. À partir de ce groupe, on a reçu beaucoup de demandes de personnes qui voulaient s’investir.” déclarait en 2015 Simone Simmer au site du magazine Trax.

En début d‘année a aussi été lancé AMAL, un projet caritatif hip hop lancé par le rappeur franco-syrien Liqid, cofondateur du label Mutant Ninja en collaboration avec Scratch Bandits Crew, Nikkfurie de La Caution ou encore 20Syl. Tous ont uni leurs forces afin de sortir une compilation entièrement instrumentale : « On ne voulait pas donner une coloration politique à ce disque. C’est très compliqué de parler de la situation en Syrie et impossible de ne pas prendre position à moins de faire un truc complètement mièvre » expliquait Liqid à RFImusique. Chaque centime perçu par les ventes est reversé à l’association A Syrian Dream qui forme des enseignants et donne des cours aux enfants syriens réfugiés à la frontière turque.

Toujours du côté de la Syrie, le producteur Omar Souleyman déclarait en septembre dans une lettre ouverte vouloir lever des fonds afin d’aider les associations humanitaires à fournir une aide sanitaire et médicale aux syriens fuyant la guerre : « La Syrie était un paradis sur Terre pour nous tous il y a encore peu de temps, et il n’y a pas de raison que cela ne le soit pas à nouveau, très bientôt. Durant ce petit laps de temps, nous devons tous nous aider mutuellement autant que nous le pouvons, et montrer au monde, par l’histoire et la compréhension, la cause réelle de toute cette souffrance actuelle. »

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Les nouveaux collectifs techno caritatifs

À Paris aussi, le monde de la musique électronique a décidé de ne pas baisser les bras. Une flopée de petits collectifs est ainsi en train de faire bouger les choses à son niveau. Le collectif Fée Croquer, créé l’année dernière sur l’instigation d’une bande de jeunes gens passionnés de techno, a mis en place une série de soirées estampillées humanitaires. « On demande aux gens de venir avec des denrées alimentaires non périssables, des produits hygiéniques, des habits ou sacs de couchage et de composer des boîtes en carton qu’ils customisent afin qu’on puisse les redistribuer la semaine qui suit l’événement aux plus démunis, aux réfugiés, etc. » nous explique Mathilda, membre du collectif.

« On voulait faire des événements électroniques au profit d’une véritable cause. L’idée de récolte de denrées s’est imposée naturellement et on l’a étendue à tout ce dont les sans domiciles fixes ont besoin. Plus que de simples repas, on offre du réconfort et de la chaleur humaine à ces personnes qui se sentent oubliées par le reste de la société. Savoir que des jeunes pensent à eux même en faisant la fête et leur viennent en aide leur réchauffe le cœur ! » Une recette qui marche puisque le collectif a déjà récolté plus de 1700 colis, soit l’équivalent de 4500 repas, entre autres.

On observe la même démarche chez les soirées du collectif Order - qui n’est autre que l’association de deux fondateurs de Fée Croquer et de trois des soirées OFF - dont les bénéfices servent à organiser des événements culturels dans les centres pour handicapés moteurs et mentaux. De bien belles initiatives qui, on l’espère, perdureront encore longtemps !

Crédit Photo : © Xavier Duquesne – Fonktion