Music par Manon Chollot 31.08.2016

Une nuit au Panorama Bar avec Gilb’r, Joakim, Cassy et Jennifer Cardini

Une nuit au Panorama Bar avec Gilb'r, Joakim, Cassy et Jennifer Cardini

Si le Berghain est le club berlinois où tout le monde veut aller, le Panomara Bar, situé au premier étage du mastodonte du clubbing est encore plus secret. Heureusement, des DJ nous racontent leurs folles nuits et journées passées dans le saint des saints.

Il suffit de parler de Berlin avec des amis pour que très rapidement, le terme Berghain arrive sur le tapis, soulevant au passage la même question : « Alors, t’as réussi à rentrer ? » Mastodonte de la nuit berlinoise pour certains, lieu de liberté totale pour d’autres, le club berlinois aura fait couler beaucoup d’encre depuis son ouverture en 2004 et beaucoup s’accordent à dire qu’il est le meilleur club au monde, tant au niveau de la qualité de son line-up, de son équipement sonore – d’énormes enceintes Funktion-One – que du sentiment d’hédonisme complet qui y règne.

Il faut dire que les gérants auront su laisser planer bon nombre de mystères autour du Berghain, interdisant toutes photos ou vidéos en son sein – afin de garantir un espace jouissif poussant à l’insouciance – ou encore triant sur le volet les petits chanceux ayant le privilège d’y rentrer – après souvent quelques heures d’attente – selon une logique à laquelle le commun des mortels n’a pas accès. Avant sa réouverture en décembre de l’année 2004, le Berghain – qui s’appelait alors Ostgut – était un club gay. Ce n’est désormais plus (tant) le cas et le public s’est diversifié, permettant aux Easyjetsetters d’un jour de tenter l’expérience.

Mais on aurait un peu tendance à oublier qu’il existe un autre club dans cette même centrale électrique désaffectée de Friedrichshain : le Panorama Bar, qui trône un étage au-dessus du Berghain. Ouvert la même année que son voisin de chambrée, le Panorama Bar affiche une programmation orientée plus house que le Berghain – qui lui peut se targuer de faire passer les plus grands maîtres de la techno et de la minimale, de Ben Klock à Marcel Dettmann (qui y sont résidents) en passant par Steffi ou encore Len Faki. Mais le Panorama Bar n’est pas pour autant en reste et ne se laisse pas facilement voler la vedette, invitant lui aussi chaque semaine de l’année de grands noms de l’électronique mondiale afin de faire danser toute la population berlinoise jusqu’au lundi matin, histoire d’être bien reboosté avant de reprendre le travail. Une courte série de compilations à laquelle Cassy, Tama Sumo, Prosumer, Nick Höppner, Steffi et Ryan Elliott – les résidents du Pano en somme – ont participé a même été lancée en 2006 sur le label Ostgut Ton (le label du Berghain), afin de cristalliser l’énergie de ce lieu un peu magique et de prolonger la fête jusque chez soi.

On a cherché à en savoir plus sur les origines du Panorama Bar, mais pour les Berlinois tenanciers du club, le silence est de rigueur et aucun commentaire n’est fait là-dessus. Quatre DJs que l’on affectionne particulièrement se sont donc prêtés au jeu : Cassy, Gilb’r, Joakim et Jennifer Cardini nous ont raconté leur toute première fois derrière les platines du Panorama et nous ont livré leur vision de cet antre de l’électronique, agrémentée de deux-trois anecdotes plutôt cocasses.

  • CASSY  

cassy

« Je me souviens bien de ma première fois au Panorama Bar. C’était un vendredi et j’y suis restée pas moins de 12 heures. Je jouais, j’arrêtais, je rejouais, j’étais très excitée. Le premier soundsystem de Ostgut n’était pas assez bon pour le lieu. Tout semblait trop fort, trop flou ; le son était haché alors il fallait faire attention à la musique que l’on jouait. C’était un vrai challenge pour que la fête batte son plein. Je me rappelle également parfaitement de la première fois que j’ai invité Danny Howells à jouer au Pano, c’était incroyable ; mais aussi de mon anniversaire là-bas en 2008 : le set de Miss Jools était fou, tout comme le set de Kristian de Âme. Malheureusement j’ai dû partir avant la fin, car j’étais déjà là depuis vingt-quatre heures ! (rires) Les gens que j’invite lors de mes soirées d’anniversaire sont tous incroyables, car ils restent là toute la nuit pour écouter les sets des autres et communient avec l’énergie du lieu et le public.

En réalité, tous mes bons souvenirs sont liés aux réactions de la foule qui est vraiment connectée : les gens ne sont pas en train de bêtement fixer le DJ, ils n’ont pas de téléphone en main, ils ne prennent pas de photos. C’est un bon public, un mix de gens que je vois depuis des années et de petits nouveaux venus se frotter au Panorama ; des jeunes, des vieux. Un public relax et gentil, des gens que vous aimez voir quand vous jouez quoi ! La seule chose que je n’ai pas aimée la dernière fois que j’y ai joué en avril, c’est que les gens sont en train de changer : ils sont tous vêtus de noir… C’est normal d’en porter si vous cherchez à rester propre le plus longtemps possible, mais maintenant même à Ibiza la tendance est de porter du noir. La variété de personnes, les styles les plus fous et les plus étranges, je les ai vus au Panorama. Les gens essayent de ressembler à quelque chose maintenant et c’est dommage. Mais Berlin reste la meilleure ville au monde pour faire la fête avec ses soirées très diverses qui ne s’arrêtent jamais, un peu comme à New York dans les années 70/80. Il n’y a pas d’équivalent. »

Joakim

« La première fois (en 2011 je crois) était assez spéciale puisque j’y ai joué en live, avec mon groupe, basse, batterie, guitares, amplis en plein milieu du dancefloor, à 4h du matin – ce qui pour du live est un peu un challenge. Et ça s’est finalement super bien passé, je pense que les gens étaient assez tolérants (entre autres) à cette heure-là pour écouter 50 minutes de disco/kraut rock/noise jouées par un groupe. Après j’y ai rejoué pas mal de fois en DJ, au moins une fois par an, à diverses heures de la nuit ou de la journée le dimanche. À chaque fois il y a un peu de trac, parce que ça reste la Mecque et le public connait son truc, mais à chaque fois c’est génial. Aussi, comme tu joues souvent à des horaires assez étranges, tu arrives par exemple dimanche à 15h, sobre, dans un club où les danseurs sont parfois là depuis plus de 12h, il faut arriver à se mettre dans l’ambiance et se connecter avec les gens, sinon ça ne fonctionne pas.

Dans les grandes lignes, je joue le même mélange de house – de Chicago en particulier – techno et un peu de disco qu’ailleurs, sauf que je m’adapte à l’ambiance et l’horaire évidemment, je joue un peu plus psychédélique en général. Mais il n’y a aucun problème pour jouer un peu d’italo hystérique. C’est une idée reçue que le public du Panorama Bar n’écoute que de la techno minimale, et c’est assez triste parce que ça pousse pas mal de DJs à rentrer dans un moule “autoroute tech-house” quand ils jouent là bas alors que le public est ouvert. La dernière fois que j’y ai joué, j’ai fini mon set avec la version maxi de “It’s My Life” de Talk Talk et c’était magique. Même si c’est plus sage qu’aux débuts, tu vois toujours des gens faire tout et n’importe quoi là-bas, sans que ce soit glauque. J’aime aussi le fait que les sets ne puissent pas être enregistrés (à quelques rares exceptions), si tu veux vivre l’expérience il faut y être, pas de version diluée disponible. Je ne sais pas si c’est le club ultime, mais je ne connais pas d’équivalent. Output a ouvert à New York par exemple en revendiquant l’esprit du Berghain et c’est franchement une blague quand tu vois le club et les gens qui y vont. D’ailleurs c’est un peu ça le nerf de la guerre. Beaucoup de gens se plaignent que c’est trop difficile de rentrer au Berghain et au Panorama Bar, mais c’est justement LA raison pour laquelle malgré son succès et sa réputation mondiale, le Berghain/Panorama Bar reste l’un des meilleurs clubs du monde, parce que le public n’est pas uniforme. Ils savent maintenir cette faune équilibrée propice à la fête (queers, freaks, touristes, vieux clubbers, techno kids, nerds, etc.). Même si une partie de gens sont un peu là “parce que c’est le Panorama Bar”, tout le monde danse et est là pour faire la fête. Il y a quelque chose de très organique. »

gilb'r

« J’ai joué la première fois au Panorama il y a environ dix ans, avec Chateau Flight. J’étais tout excité, mais probablement encore plus consciencieux. Depuis, j’y joue tout seul chaque année, parfois même deux fois par an. J’ai beaucoup aimé la dernière fois que j’y ai joué : je débarquais directement de l’avion le matin et Maurice Fulton jouait avant moi. C’est assez étrange de faire un set si tôt, lorsque toi tu as dormi, mais pas les gens.C’était l’un de mes meilleurs sets là-bas : les gens m’ont vraiment suivi et il y avait plein de copains bienveillants pour m’apporter de quoi me déshydrater. Et puis il y a toujours ce moment où, lorsqu’un climax arrive, le mec des lumières ouvre le store et laisse la lumière du jour entrer ! Je ne sais pas si c’est le club ultime, mais c’est assez fatal en effet, cette impression de temps qui n’en finit pas, de ces gens qui déambulent, de ce son techno qui résonne en bas. Il m’arrive, quand je joue à Berlin, de venir après mon gig et de me balader dans le club. C’est un vrai espace de liberté. Et puis surtout, ce que j’aime particulièrement, c’est que même essorés, les gens savent se tenir. Il n’y a jamais un mec ou une fille qui hurle “Allez là !” devant les platines. »

Petite aparté de Jacques sur le « ALLEZ LÀ » a partir de 1mn :

22tracks 2015 -1

« La première fois que j’ai joué au Panorama bar, c’était il y a plus de dix ans –  avant qu’ils ne déménagent donc – pour une soirée Snax, avec Miss Kittin. Snax est une soirée gay où les femmes ne sont pas autorisées dans la partie du Panorama réservée à la soirée – le reste du club reste, quant à lui, accessible à tout le monde. C’était fantastique, j’en garde un merveilleux souvenir. Je me rappelle de tout, Miss Kittin était super chic, elle portait un survêtement Adidas blanc. On s’était bien amusées, on avait joué des trucs un peu sexe. Ça fait partie des choses que je n’oublierai jamais. Depuis, j’y joue au moins une fois par an. J’y ai aussi joué pour la gay-pride et pour une soirée qui récoltait de l’argent pour une ONG pour la défense des homosexuels en réponse à la loi dégueulasse de Poutine qui interdit de promouvoir l’homosexualité. C’était spécial, car il y avait un vrai enjeu politique.

En 2015, on a fêté les cinq ans de mon label Correspondant là-bas : une soirée qui a commencé le samedi à minuit jusqu’au lundi 9 heures du matin ! En tant que DJ, tu as une liberté folle : la dernière fois, j’ai joué huit heures d’affilée et j’ai passé de la house de Chicago, mais aussi Pixies et des prods du label ; on peut vraiment voyager en passant par plein d’émotions différentes. C’est un des meilleurs clubs au monde voire le meilleur, un endroit vraiment à part, j’y vais souvent maintenant que j’habite à Berlin. Après je pense aussi qu’il faut arrêter un peu d’en faire tout un plat, cela reste un – très beau – club avec une programmation excellente. Enfin, il y a tout de même une machine à café à l’intérieur, c’est vraiment génial ! Tu peux boire un cappuccino, un smoothie, même manger. En fait, tu peux te lever le dimanche et aller prendre ton petit déjeuner au Berghain/Panorama Bar. (rires) Je suis contente qu’il y ait un endroit comme cela dans une société avec tellement de règles ; un lieu où tu fais ce que tu veux à partir du moment où tu es à l’intérieur. Ce qu’il se passe là-bas reste là-bas ; c’est réconfortant. »