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Viva la Balearic Music ! Bons beats, soleil couchant et bords de plages

Viva la Balearic Music ! Bons beats, soleil couchant et bords de plages

Lumineux, éclectique et langoureux, le style balearic prend sa source dans l’Ibiza hippie des années 70 et a un jour inspiré quatre DJ anglais qui l’ont ramené à Londres. Récit ensoleillé.

Quel rapport entre des morceaux aussi différents que « Avalon » de Roxy Music, « Din Daa Daa » de George Kranz, « Why Why Why » des Woodentops, « On The Beach » de Chris Rea, « La Vie en Rose » de Grace Jones ou « When Doves Cry » de Prince ? Ils sont tous à mettre dans le sac de la balearic music (aussi appelée balearic beats) un genre musical qui a montré ses premières dents dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix sur l’île d’Ibiza et dont l’éclectisme ensoleillé semble être le mot d’ordre. Quel que soit le style - pop, rock, ambient, disco, tropical, bossa-nova, tropical, classique, jazz - la balearic music est la bande-son parfaite pour accompagner le soleil couchant au bord de la plage. Un grand mix garanti sans autobronzant et concocté et popularisé par une poignée de DJ’s connus sous le nom d’Alfredo, John Sa Trincha et José Padilla

Ibiza : une enclave de liberté et de progressisme

Depuis les années 50, Ibiza, une petite île qui fait partie du chapelet des Baléares et idéalement située en Méditerranée entre la Sardaigne et l’Espagne, est réputée pour son ouverture d’esprit et sa différence. Eivissa est ainsi un lieu de villégiature gay, le repaire secret et bien gardé de la jet-set américaine (Errol Flyn, Ursula Andress, Nikki Lauda, Goldie Hawn, Roman Polanski…) qui vient s’y prélasser dans l’anonymat le plus complet et goûter à la liberté tous azimuts de l’île. Mais Ibiza est surtout, dans les années 70, le lieu de prédilection des hippies européens qui y échouent en quête d’un style de vie radicalement différent de celui du continent. Et ce n’est pas un hasard, si Barbet Schroeder y tournera son chef-d’œuvre More avec une bande-son fantastique signée du Pink Floyd. « Ibiza n’avait rien à voir avec ce que c’est aujourd’hui, raconte dans le livre Last Night A DJ Saved My Life de Bill Brewster et Frank Broughton, Nino, un Argentin débarqué à Ibiza au début des années 70, le show à l’époque n’était pas dans les clubs, mais dans la rue. Il suffisait de marcher un peu pour tomber sur des marchés hippies, des gens qui se baladaient en pleine ville complètement à poil, des drag-queens hystériques, des Allemands sur leurs motos, des stars en goguette. Et puis au milieu des années 70, avec l’arrivée des premiers tour-operators anglais à San Antonio, tous les beaufs anglais ont commencé à débarquer en bus pour voir et photographier les excentriques comme on vient regarder des animaux au zoo. Du coup, tous les freaks d’Ibiza, qui ne se sentaient pas à l’aise, ont commencé à se réfugier dans les clubs, qui ont commencé à pousser comme des champignons à cette époque. »

Alfredo, José Padilla et Jon Sa Trincha : les pionniers du balearic

1976, Alfredo Fiorito est un jeune journaliste argentin qui traîne en Europe. Après Paris et Madrid, il vient rendre visite à un ami à Ibiza. Il ne quittera plus l’île, passant par tous les petits jobs inimaginables et possibles, avant d’enfin mixer dans un petit bar de l’île. Son rêve : devenir DJ à l’Amnesia, un club en plein air ouvert quelques années plus tôt dans la foulée des discothèques énormes comme le Ku (devenu aujourd’hui le Privilège), le Pacha, le Glory’s ou le Lola’s. Alors qu’il n’y a jamais personne à l’Amnesia, Alfredo est persuadé du potentiel de l’endroit, qu’il considère comme le lieu le plus underground de l’île. Il commence à y mixer au début des années 80, et le déclic ne met pas longtemps à se produire : « Un matin à l’aube, alors que les clients cette nuit-là se comptaient sur les doigts d’une main, et alors qu’avec le personnel, j’attendais qu’on soit enfin payé, ces derniers m’ont demandé si je pouvais passer un peu de musique, histoire de patienter. Des clubbers qui sortaient du Ku (qui est situé à côté) ont entendu la musique, se sont arrêtés. Il y avait une bonne soixantaine de personnes, alors j’ai continué à jouer pour eux. Le lendemain ils étaient 300, le surlendemain 500 et une semaine après plusieurs milliers. C’est à partir de ce jour que l’Amnesia est devenu un after-hours, on ouvrait à 3 heures du matin et on fermait à midi. »

Danser au milieu des chèvres

Tout aurait pu en rester là, et la musique d’Alfredo – un mélange de différents styles, autant capables de séduire les hippies habitués qui débarquent avec leurs chiens que les clubbers anglais en goguette, rester au stade des curiosités locales, si l’été 1987, quatre jeunes DJ’s londoniens n’avaient découvert la terrasse de l’Amnesia en plein air, sa faune haute en couleur qui danse au milieu des chèvres, la programmation d’Alfredo qui peut enchainer sans scrupule la version live du « Why, Why, Why » des Woodentops avec un tube de Lucio Battisti, le « Trashing Doves » de Jesus On The Payroll avec « Primavera » de Tullio de Piscopo. Des étoiles plein les yeux, ils rentrent à Londres avec une seule idée en tête : imposer et retranscrire la magie de l’Amnesia en plein cœur de Londres et importer le balearic beat qui participera de l’explosion acid-house de la fin des années 80 en Angleterre.

Mélange de disco lente et de gros tubes populaires

En 1975, l’Espagnol José Padilla est un adolescent en rupture qui, pour fuir sa famille, décide de s’installer à Ibiza. Après avoir traversé toutes les années 80 en jouant dans quasiment tous les clubs de l’île, du Es Paradis au Ku en passant par l’Amnesia et le Museo, pratiquant comme Alfredo un grand mélange de rock, de disco lente, de new-wave, de soul, de reggae, de faces B, de disques pointus et de gros tubes populaires, José Padilla a la révélation en entendant Paco, DJ au Glories, passer « Music For A Found Harmonium » de Penguin Café Orchestra. Un disque quasi-ambient, sans paroles ni rythmes, et sur lequel les clubbers s’agitent comme s’ils dansaient sur de l’acid-house.

En 1991, Padilla devient alors résident en soirée pour le bar chic Café Del Mar situé sur la plage de San Antoni de Portmany et décide alors d‘appliquer sa philosophie de horizontal dancing, ralentissant le beat, privilégiant les ambiances radieuses et les mélodies ensoleillées. Et transformant le tout piano « Moments In Love » d’Art of Noise, le « Estelle » de A Man Called Adam, le « Entre Dos Aguas » de Paco De Lucia ou le « Sueno Con Mexico » de Pat Metheny en parfaits cocktails sonores pour accompagner le coucher de soleil sur la terrasse du Café Del Mar.

Au début des années 80, Jonathan Grey (qui se fera vite rebaptiser Jon Sa Trincha), un Anglais qui a découvert l’île d’Ibiza un été, ne pense qu’à une chose : venir y vivre. Il débarque sans rien, mis à part sa collection de disques et un sound-system et commence à jouer à droite à gauche dans les petits bars de bric et de broc qui pullulent dans l’île. Renversé par une voiture alors qu’il fait du stop, il est récupéré, et soigné, par le patron de la paillote Sa Trinxa, une plage mythique tout au sud de l’île, où se presse une faune haute en couleur nue comme un ver, composée de gays, de hippies, de vieilles aristocrates en retraite et de stars en goguette. Le patron lui propose alors de prendre les platines, c’est le début pour Jon d’une longue carrière où il mixera sur la plage tous les après-midi jusqu’à la tombée de la nuit, et où il appliquera à la lettre les préceptes du balearic beat, idéal pour faire danser les gens dans l’eau sous le cagnard et les faire chiller le soir au coucher du soleil.

Quand le balearic devient une recette commerciale

Évidemment, toutes les belles choses ont une fin. Et courant 2000, l’esprit balearic emmené (et encadré) par Jon, Alfredo, José et des DJ’s ou des groupes anglais comme Rob Da Bank, Phil Mison, A Man Called Adam, DJ Harvey, les Idjut Boys ou Chris Coco, commence à intéresser des petits malins qui, devant le succès des compilations Café Del Mar (plus d’un million d’exemplaires vendus), comprennent que cette mode du grand mélange auditif lent et souriant, est parfaite pour donner un coup de jeune et de chic à n’importe quel hôtel ou bar en perte de vitesse. Le chill-out et le down-tempo déclinés ad lib en compiles (comme celles du Buddha Bar ou de l’Hôtel Costes), en exploitant le filon jusqu’à la lie, enterrent peu à peu le genre, le transformant en sorte de bougie parfumée pour établissements chics.

Et ça ne fait que commencer !

Mais c’était sans compter avec le fait que le balearic n’a jamais dit son dernier mot, que le genre a résisté à la transformation d’Ibiza en usine à clubbers, et que les puristes sont toujours là et n’ont pas l’intention de lâcher le morceau ! Depuis quelques années, l’esprit du balearic, rebaptisé nu-balearic ou balearica, montre plus que de raison son nez. On retrouve ainsi l’esprit du genre avec l’avènement du nu-disco, lente et mélodique, des Nordiques Lindstrøm & Prins Thomas, mais aussi chez des jeunes Français comme T.K, dont l’album Island Of Dreams est une révérence à l’esprit Café Del Mar. Les derniers albums de Beach House ou Tame Impala ont des rayons de soleil entre leurs beats, un label comme Permanent Vacation privilégie les disques lents et solaires conçus pour danser les pieds dans l’eau, le producteur Mark Barrot, et son label International Feel, sont venus s’installer à Ibiza pour être au plus près du cœur du mouvement.

Et même le très exigeant label Rush Hour a rendu hommage au balearic avec sa compilation Muzik For Autobahns plus adapté aux autoroutes d’Ibiza qu’à celles de la Rhénanie. De jeunes DJ’s comme John Talabot ou Pional mettent énormément de langueur et de feeling ibérique dans leurs mixes et remixes, et « Morning/Evening », le mini-album de deux titres (mais long de plus de vingt minutes) de Four Tet, avec sa ritournelle indienne, s’est d’ores et déjà ajouté à la longue liste des classiques du balearic. Et ça ne fait que commencer !