Music par Didier Lestrade 17.08.2016

Ces plages où l’on aime danser

Ces plages où l’on aime danser

L’appel des Indes a profondément marqué le rock des années 60 et 70 avec un héritage transmis notamment par les Beatles et les Rolling Stones. Pour la première fois, la pop moderne se tournait vers l’Orient, et depuis les plages lointaines sont devenues la nouvelle frontière de la house et la techno. Trente ans après, ces destinations font toujours rêver, mais l’impact des travellers a laissé quelques mauvaises traces.

J’ai grandi avec la musique de Ravi Shankar et l’exode hippie vers l’Inde. Ces sons ont fusionné avec le rock comme un appel vers d’autres cultures et une autre conscience, tout en nourrissant l’imaginaire des jeunes qui y trouvaient un espace de liberté dans une société occidentale encore très cloisonnée. Quand la house est apparue à la fin des années 80, ce revival oriental semblait logique. Les vêtements que l’on portait étaient déjà dans cet esprit ethnique, large, fleuri, qui est devenu le look des travellers et des rastas. Avec Ibiza comme point de départ, l’esprit de découverte house a éclaté en direction des plus belles plages du monde. Dès le début des années 90, Goa était une destination qui fascinait et ce son a beaucoup influencé la techno transe. Mais certains poussaient déjà l’audace vers l’Afrique du Sud et l’Indonésie. Le film La Plage (2000) racontait cette décennie merveilleuse, mais décrivait déjà comment l’afflux de milliers de voyageurs a détruit la beauté des destinations touristiques.

La découverte des spots vierges

Ibiza a joué un rôle déterminant dans cette recherche du club ouvert sur la nature. On a beaucoup parlé du charme tellurique de ces îles baléariques, où la house se mélangeait si bien avec la mer et le coucher du soleil. Au point de devenir un cliché avec des dizaines de compilations Café del Mar et l’invasion des clubbers anglais déjà chauds à la sortie de l’avion. Il était alors facile de dénigrer Ibiza qui, pourtant, a poursuivi son ascension grâce à des clubs comme le DC-10. Pour aimer Ibiza, il suffisait de trouver une maison à l’écart du flot des touristes. Mais le besoin de trouver le spot rare, immaculé, s’est vite manifesté. En fait, cette curiosité ressemble beaucoup à celle du surf, à mi-chemin entre la découverte de lieux inconnus et l’envie de garder jalousement le secret de l’endroit. Tout le monde veut danser dans un cadre où il y a du monde, avec une population locale accueillante. Mais pour les jeunes travellers de ces deux dernières décennies, la concurrence est devenue presque conflictuelle. Comme ces voyages se sont énormément multipliés, il est désormais plus facile d’atteindre des endroits du globe qui restaient intouchables auparavant. Les plages les plus connues ressemblent désormais à un Tibet défiguré par le flot des touristes. Il faut bien avouer que Goa est devenu un endroit assez abject attirant des clubbers venus des quatre coins du monde qui sont loin de se comporter selon les principes de la house originelle. Les populations autochtones sont passées de l’hospitalité à la méfiance. Bien sûr, cet afflux d’amoureux de la club culture a développé le commerce local. Mais il est devenu le pire exemple d’un colonialisme touristique qui n’a plus rien à voir avec l’esprit originel.

Les ravages de l’EDM balnéaire

Toutes les plages connues pour leur clubbing sont devenues des versions plus ou moins exotiques de Mykonos. Le petit port grec s’est transformé en ville bétonnée où les boutiques de luxe n’ont plus rien à voir avec le Summer of Love. Que l’on aille au Mexique, à Cancun ou Puerto Vallarta, en Espagne, en Croatie ou en Grèce, l’esprit Spring Break a transformé des baies magnifiques en communautés fermées d’immenses hôtels vraiment pas écologiques. Il suffit de regarder sur internet les photos des plages de Kuta Beach en Indonésie ou des Full Moon parties de Koh Phangan en Thaïlande, les immenses foules de 30 000 clubbers font peur. On dirait la défunte Love Parade transportée dans les plus beaux endroits de la planète, ce qui pourrait être drôle si tout le monde n’avait pas l’air lobotomisé. Tant qu’à faire, autant aller dans les super clubs de Las Vegas, la nouvelle destination de l’EDM, qui a détrôné le Miami de la belle époque de la Winter Conference. Au moins, tout est recyclé et les bouteilles en plastique ne se retrouvent pas à la mer. Calculez : 600 000 Français vont chaque année en Thaïlande puis additionnez les autres pays d’Europe, d’Asie sans oublier le contingent australien. Le clubbing à visage humain sur une plage entourée de cocotiers et un bon sound system qui joue de la bonne musique, c’est devenu aussi difficile à trouver, finalement, qu’il y a vingt ans.

© Ender Suenni

Toujours plus loin

Les clubbers qui ont découvert ces paradis musicaux ont souvent ouvert leur propre business. Certains ont choisi de s’éloigner des grands centres touristiques pour créer des ressorts cachés en Indonésie ou dans de nouveaux lieux comme le Chili. La célébrité de DJs comme Ricardo Villalobos a fait découvrir de nouveaux pays. Il y a forcément des fêtes cachées au Brésil, en Nouvelle-Zélande et ailleurs. Mais pour trouver l’esprit originel des raves de bord de mer, il n’est pas forcément nécessaire d’aller très loin. Chaque année, au Sónar de Barcelone, les meilleures fêtes sont les parties gratuites sur des plages plus décontractées que les grands hangars. De même, cette année encore, les organisateurs de Crab Cake Corporation comptaient amener leurs clubbers sur un petit fort en face de Saint-Malo où l’on reste bloqué toute la nuit, le temps que la marée descende pour la Lost In A Moment (l’événement a été déplacé au Fort des Saints-Pères car la préfecture a annulé l’autorisation in extremis). On est alors dans une dimension plus humaine qui ressemble beaucoup à l’esprit sincère des premières fêtes de Goa, avec des gens qui se parlent, dans un lieu où tout est fait pour avoir le moins d’effet négatif sur l’environnement. Car la beauté de la house au bord de l’eau, que ce soit un lac ou la mer, c’est de rester en contact avec une nature que l’on traite correctement. Finalement, quand on cherche les meilleures beach parties, il faut bien admettre que small is beautiful.