Music par Patrick Thevenin 10.08.2016

Lost In A Moment : extension du domaine de la fête

Lost In A Moment : extension du domaine de la fête

Depuis quatre ans, les Lost In A Moment, les events organisés par la bande du label Innervisions, bousculent la manière de faire la fête et d’aimer l’électro. Bienvenue à ces pionniers, un pied dans le passé et un autre vers le futur, avec un cœur gros comme ça.

« Il y avait eu un buzz terrible sur la deuxième Lost In A Moment lors du Sónar Off en juin 2013 à Barcelone. J’avais des amis qui me racontaient – limite les larmes aux yeux – ce qu’ils avaient vécu. Le lieu, l’atmosphère, les gens, la musique… » se souvient Louis, à qui on ne la fait pas en matière de clubbing de qualité. « De plus, à l’époque, j’étais très fan du label Innervisions et de leur son, je ne pouvais pas louper leur prochaine date. J’ai donc réussi, l’année suivante en plein Sónar, à trouver deux places, et ce alors que tous les tickets se sont envolés en 30 minutes chrono, et me voilà parti ! Ça se passait dans le Monasterio du Pueblo Espanol, une sorte de faux-village musée situé sur le mont Mont Juïc à Barcelone. Le lieu a beau être fake, le spot est complètement magique, en plein air, entouré de pins parasols avec vue sur la mer, de l’herbe où s’allonger, et surtout pas trop de gens, un petit millier de personnes maximum, ce qui change agréablement des énormes foules du Sonar… Bref c’était le rêve ! »

« C’était le dancefloor parfait »

« Quand on est arrivé vers 17 heures, Franck Wideman et Rv X jouaient « Howling » qui n’était pas encore un tube, et surtout pas encore le nom de leur futur projet sur Innervisions. Il n’a fallu que quelques minutes pour se sentir dans l’ambiance, tout le monde avait les bras en l’air, le sourire banane, le soleil commençait à se coucher, l’air était doux, bref c’était le dancefloor parfait. Surtout quand est venu le set de Dixon, qui terminait la soirée vers minuit, un rêve devenu réalité. »

Des sets marathons où l’atmosphère prime sur l’immédiateté

Fondé par le DJ Dixon et le duo Âme (Frank Wiedemann et Kristian Beyer), il y a un peu plus d’une dizaine d’années, le label allemand Innervisions (sous-division de Sonar Kollektiv à l’origine), a imposé doucement, mais sûrement, sa conception de la musique. En puisant dans l’héritage house américain (on pense à Kerri Chandler évidemment, mais aussi à Jerome Sydenham et Joe Claussell) et le mélangeant à une approche plus moderne et européenne de l’électro, telle qu’on la rencontre chez Kompakt par exemple. Avec son mélange de percussions africaines, de cordes émouvantes, d’ambiances cinématographiques, de rythmiques quasiment transes et ses morceaux fleuves, complété de sets marathons où l’atmosphère prime sur l’immédiateté, Innervisions a imprimé sa patte sur l’électro contemporaine et imposé quelques jolis classiques des dancefloors, comme le « Rej » de Âme, le « Howling » de Howling ou le « Epikur » de David August. Et ce pendant que les Dixon et Âme grimpaient rapidement les échelons du classement des meilleurs DJs selon le site Resident Advisor, et ce sans renier leur ADN et leur conception, à part, de la musique.

« Ni un festival, ni une dance-party et encore moins une rave »

Une extension du domaine du clubbing que résument parfaitement les Lost In A Moment, sortes de bulles de clubbing initiées donc lors du Sónar Off de 2012 au Monasterio de Barcelone. La philosophie des LIAM est d’ailleurs parfaitement résumée sur leur site : « Lost In A Moment est un voyage pendant la journée dans un lieu en plein air et qui n’a pas encore été repéré par la communauté des musiques électroniques, que ce soit à la montagne ou sur une île perdue, dans un château oublié ou un endroit époustouflant. Lost In A Moment n’est ni un festival, ni une dance-party et encore moins une rave, même si tous ces événements partagent une chose en commun : la musique. Lost In A Moment est par nature éphémère, et nous ne retournerons plus où nous sommes déjà allés. Quand ce moment précis est passé, impossible de le répéter et aucune image, aucune vidéo, aucun selfie ne pourra faire revivre la magie de l’instant présent. ». Le tout entrecoupé de références au Loft de David Mancuso, (club mythique en appartement des années 70 new-yorkaises), à Kerri Chandler (on vous avait prévenu), mais aussi à Walter Benjamin ou à Hegel et, évidemment, à la légende Romanthony dont les paroles de « The Wanderer », un de ses plus grands classiques, servent de mantra à l’esprit des Lost In A Moment : « There is nothing left for me, no matter where I go. So I keep on wandering till I loose control… I’ll never let lust gain control of me … so I did it, did it, did it! I set the soul and the spirit free.»

« Ils savent exactement ce qu’ils veulent »

«  C’est un projet dont ils parlaient, et rêvaient, depuis longtemps, explique un DJ, producteur et organisateur de soirées qui travaille au sein de Haïku, agence qui collabore depuis longtemps avec la bande Innervisions avant même leur montée en puissance, on a organisé deux Lost In A Moment, celle du Château de Vincennes (l’année dernière)et l’autre au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget au printemps 2014. Ils ont un cahier des charges très pointu, ils savent exactement ce qu’ils veulent, et sont excessivement attentifs aux moindres détails, comme le son, le lieu, la circulation, l’architecture naturelle ou non de l’endroit. Ce ne sont pas non plus des exigences en l’air, ils savent que le succès d’un tel événement tient essentiellement à de tout petits détails. » Un niveau de perfection que confirmait au site Resident Advisor Andrew Kelsey, promoteur américain qui gère l’équipe Innervisions aux States : « Ils savent exactement ce qu’ils veulent, et leurs demandes sont très pointues. Mais c’est ce qui rend les choses intéressantes. Pour beaucoup d’artistes, la seule chose qui importe est d’avoir le cachet le plus élevé possible et la foule la plus énorme qui soit. Mais eux ce qu’ils veulent avant tout c’est de la qualité. Ce qui les intéresse véritablement c’est de toucher les gens qui aiment leur musique, ils s’en moquent de jouer devant 10000 personnes qui écouteront leur set comme un autre, ils préfèrent une petite audience qui leur est dévouée, qui les comprend et à qui ils vont offrir une expérience hors du commun. Les cachets ne sont pas une finalité pour eux, ils jouent souvent gratuitement pour les Lost In A Moment, de manière à pouvoir réintégrer le prix des DJ-sets dans les frais de production. »

Une autre manière d’explorer et de vivre les musiques électroniques

D’un faux monastère à Barcelone à l’île d’Osea en Angleterre, d’un château en Toscane à une île à Saint Malo début août où siège un fort accessible uniquement à marée basse et où a longtemps vécu Léo Ferré (événement déplacé au Fort des Saint-Pères, car la préfecture a annulé l’autorisation in extremis), les Lost In A Moment envisagent une autre manière d’explorer et de vivre les musiques électroniques. Une manière plus secrète et discrète (un site et une page Facebook pour communiquer, des tickets mis en vente en exclu sur Resident Advisor et rien d’autre), plus exigeante et intellectuelle (on partage à la fois un moment d’histoire, d’architecture et d’hédonisme), plus intimiste et généreuse et qui tourne le dos aux gros clubs désincarnés, aux immenses festivals bardés de sponsors, à la valse des têtes d’affiche et à la techno envisagée comme l’opium des masses. Bref, les Lost In A Moment sont un pied de nez manifeste à la scène techno actuelle et annoncent certainement l’avènement d’une nouvelle manière d’envisager les musiques électroniques. En tout cas, c’est tout le mal qu’on leur souhaite.

photo – © Fonktion