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Jackmaster, héros de Glasgow et aux manettes pour DJ-Kicks

Jackmaster, héros de Glasgow et aux manettes pour DJ-Kicks

L’Écossais Jackmaster est aux manettes de la nouvelle compilation de la prestigieuse série DJ-Kicks, preuve que le jeune homme ne s’est pas contenté de réveiller sa ville de Glasgow : il a conquis la planète entière.

Les sorties discographiques de Jackmaster se font rares et c’est bien normal : Jack Revill (son nom à la ville) n’est pas producteur de musique, il fait partie de ces rares irréductibles qui estiment qu’être DJ est un boulot suffisant. Il fait aussi partie de ces chanceux qui n’ont pas à sortir de nouveaux maxis pour se rappeler aux bons souvenirs des bookers, et décrocher des DJ-sets aux quatre coins du monde. Une espèce rare et en voie d’extinction, donc parmi laquelle on compte aussi l’Anglais Ben UFO.

"On ne devrait pas produire de musique pour faire progresser sa carrière de DJ, ou pour devenir célèbre"

Il y a cinq ans, lors de sa dernière apparition dans les bacs à la sortie de sa compilation mixée FabricLive 57 (l’une des deux grosses séries de mix du légendaire club londonien Fabric), il se confiait à ce sujet. « La raison pour laquelle je ne produis pas vraiment de musique, c’est que pour le moment, si je me mettais à le faire ce serait pour de mauvaises raisons. On ne devrait pas produire de musique pour faire progresser sa carrière de DJ, ou pour devenir célèbre, trop de producteurs fonctionnent comme cela. Je ferai ma propre musique quand j’en ressentirai le besoin, quand je verrai ça comme un moyen de m’exprimer ».

Cinq ans plus tard, Jackmaster ne semble pas plus disposé à passer des platines au studio et c’est une nouvelle compilation mixée qui vient gonfler sa réputation. Lui qui s’est souvent avéré imprévisible dans ses sets tous azimuts, s’est ici recentré sur la techno pour prendre les rênes du dernier épisode de l’éminente série de mixes DJ-Kicks, éditée par !K7. Un mix, déjà en écoute, à sortir le 12 août en version physique, l’un des plus brillants de l’histoire récente des DJ-Kicks, qui invite notamment quelques légendes, de Robert Hood à Ricardo Villalobos en passant par Basic Channel (le duo formé il y a plus de 20 ans par Moritz Von Oswald et Mark Ernestus).

"j’ai tout perdu, mon ordinateur, mes disques, mes clés USB"

Un mix dirigé à 100 % vers le dancefloor, sans pause disco ou incursions pop comme Jackmaster aime à les proposer souvent, dont il parlait récemment au magazine factmag.com. « J’étais en croisière DJ dans les Caraïbes, sans connexion internet, quand on m’a rappelé l’échéance du mix. Je m’y suis mis sur le bateau, mais arrivé à Miami, j’ai oublié mes affaires dans le taxi, j’ai tout perdu, mon ordinateur, mes disques, mes clés USB. Quand je m’y suis remis, les gars de !K7 m’ont précisé qu’ils aimaient bien que les mixes soient éclectiques et pas seulement dansants. Alors j’ai mis un morceau d’ambient de six minutes en introduction, juste pour faire genre « c’est profond ça ! ». » Un trompe-l’œil qui cache une bonne heure de destruction du dancefloor imparable.

De disquaire à DJ

Cet amour pour la techno, Jackmaster, qui vient de fêter ses 30 ans, le doit à un premier petit boulot très formateur. Alors qu’à à peine treize ans, un de ses amis, Calum Morton (ou Spencer, derrière les platines), lui enseigne les rudiments du deejaying. Il déniche à quatorze ans un petit job ingrat chez Rubadub, disquaire légendaire de la ville de Glasgow. L’histoire dit que plutôt que de demander une vraie rémunération, il propose de se faire payer en disques : un par heure de travail ! On dit aussi que c’est dans le magasin qu’on lui a trouvé le surnom de Jackmaster, en référence à un terme classique du vocabulaire house de Chicago. Entre deux coups de balai, il a sa première révélation en entendant “The Chase”, pierre angulaire des débuts de carrière du pape techno de Detroit Juan Atkins sous pseudo Model 500.

Adieu la house commerciale qui l’obsédait jusque-là, Jack Revill devient passionné de techno et creuse cette découverte en fouillant les stocks de Rubadub. Il quitte d’ailleurs l’école à 16 ans et bosse à plein temps pour le disquaire, tout en commençant à jouer dans tous les bars de la ville pour se faire la main. A 17 ans il devient résident des Monox, l’une des soirées techno les plus mythiques de la ville, tenues au club Soundhaus, fermé en 2012 alors qu’il avait déjà perdu de sa superbe. Il organise parallèlement ses propres soirées avec son partenaire de crime Spencer, la première s’appelant Seismic, où il s’amusait à jouer du Kraftwerk ou du Drexciya et quelques morceaux plus ghetto-tech. Il commence aussi à se faire entendre à la radio locale, Radio Magnetic. Sa carrière grandit progressivement et Jackmaster commence à se fait connaître en dehors du pays alors qu’il a à peine plus de 20 ans. Dès 2010, DJ Magazine le nomme “breakthrough DJ” à la cérémonie des Best of British Award. Quatre ans plus tard, fin 2014, il gagne à la même cérémonie le prix de meilleur DJ. 2014 toujours, il est à la onzième place du top 100 des DJs pour Resident Advisor, avant de carrément grimper à la cinquième place l’année dernière. Il devient aussi en 2014 résident du très respecté club londonien XOYO et s’octroie même une émission sur la plus classe des radios britanniques, la BBC 1. Pourtant cette brillante carrière de DJ n’est même pas le plus bel accomplissement de la courte carrière de Jackmaster, qui se révèle aussi brillant patron de label.

Jackmaster & Numbers

À défaut de disques, Revill n’a pas été avare en lancement de labels depuis 2005, où pour première expérience il créa Point One Recordings, avec pour objectif de sortir les premiers maxis de Voltaic, duo glaswégien fondé par Russell Whyte, qui signera par la suite seul sur Warp sous le nom de Rustie, devenant un des plus brillants représentants de la scène de Glasgow. La cote de Whyte grandissant, l’écrin de Point One Rec ne suffira plus et le label ne continuera pas son activité au-delà de 2008. En 2007 Revill fonde Dress 2 Sweat (“habille-toi pour suer”), sorte de pendant européen à l’avènement de la ghetto-tech outre-Atlantique. En 2008, Revill fonde enfin Wireblock, nouveau micro-label où l’épaulent Calum Morton (toujours) et son frère Neil. En 2010, Wireblock, Dress 2 Sweat et un autre petit label de Glasgow, Stuffrecords, fusionnent sous le nom de Numbers, une référence aux soirées Numbers, lancées par Jackmaster dès 2003.

La vitrine de la scène électronique écossaise

Stuffercords, la troisième entité, est le premier label à l’époque à avoir sorti des morceaux de Rustie et Slugabed, dont le patron était venu demander à Revill de consacrer l’une de ses soirées au lancement de Stuff. Cette fois-ci c’est la bonne, et Numbers, dirigé par Revill, les frères Morton, Adam Rodgers, Rob Mordue et Richard Chater, devient vite la vitrine de la scène électronique écossaise. A l’époque, l’étrange expression aquacrunk qualifie une partie des premières signatures du label, sorte de hip-hop électronique instrumental cabossé. On trouve notamment sur Numbers les premiers gros maxis de Rustie et Hudson Mohawke, les deux stars de Glasgow aujourd’hui signées chez Warp, mais encore définitivement écossaises dans le sang. Mais ils ne sont pas les seules prises de Numbers. La deuxième sortie du label était un maxi du brillant Londonien Redinho. C’est sur Numbers aussi qu’est sorti l’excellent premier single solo de Jamie XX, “Far Nearer”. On y trouve aussi le single de Jessie Ware, “Nervous”, avec SBTRKT. C’est là aussi que Sophie, le producteur androgyne, a sorti tous ses morceaux, agitant la scène électronique puis séduisant la pop (Madonna, Charli XCX). Dès le début des années 10, Numbers était au centre de l’électronique écossaise, mais pas seulement, le label faisant la nique à toute la scène britannique. Un affront qui dure encore aujourd’hui.

-Photo de couv : © gratuitpourlesfilles.fr