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Musique électronique et cinéma : un mariage sans fausses notes

Musique électronique et cinéma : un mariage sans fausses notes

L’année dernière, Nils Frahm a composé la bande originale de Victoria de Sebastian Schipper, un petit bijou de cinéma réalisé en un seul plan-séquence. Il y a quarante ans, Giorgio Moroder signait celle de Midnight Express. Entre ces deux films, Paul Kalkbrenner, Mr Oizo, Daft Punk ou encore Air se sont tous attelés à l’écriture de musique originale pour des films. Retour sur le lien intime qui unit musique électronique et cinéma.

Midnight Express ou la démocratisation de la musique électronique au cinéma

En 1978, Alan Parker fait appel au producteur disco italien Giorgio Moroder pour composer la bande originale de Midnight Express. Les gammes synthétiques rythmées et cavalantes du pape de l’électronique collent parfaitement avec la fuite en avant du personnage joué par Brad Davis, qui tente d’échapper aux autorités turques qui veulent le mettre en prison pour trafic de stupéfiants. D’abord peu enclin à engager Moroder dont il trouve le style un peu trop disco à son goût, Parker se ravise et à raison, puisque la bande originale récoltera l’Oscar de la meilleure musique de film. La carrière dans le septième art de Moroder est lancée ; suivront des BO tout aussi électroniques pour Paul Schrader (La Féline, 1982), Adrian Lyne (Flashdance, 1983) et même Brian de Palma (Scarface, 1983).

Longtemps, la musique de Moroder pour Midnight Express fut considérée comme la première bande originale composée avec des synthétiseurs, ce qui est vrai uniquement si l’on prend en compte qu’elle l’ait été “entièrement”. En effet, les prémisses de la musique électronique prennent leurs sources bien avant 1978. Le cinéma de genre - d’horreur et de science-fiction - a longtemps été le théâtre d’expérimentations électroniques et synthétiques. Un instrument comme le Theremin par exemple a souvent été utilisé pour signifier les séquences de rêves et de cauchemars ou la présence d’une entité non humaine dans les parages comme dans Le Jour où la Terre s’arrêta (1951) de Robert Wise, La Chose d’un autre monde (1951) de Howard Hawks ou encore dans la célèbre séquence onirique conçue par Dali dans La Maison du docteur Edwardes (1945) d’Hitchcock.

Jouer avec le stress du public

La tradition électronique n’a fait que se perpétuer par la suite avec l’utilisation de synthétiseurs. On pense ainsi aux nappes de synthétiseurs éthérées et terrifiantes de Charles Bernstein dans Les Griffes de la nuit (1984) de Wes Craven - et là encore, ça se passe dans les rêves des personnages -, mais aussi et surtout au thème entêtant d’Halloween (1978) de John Carpenter, réalisé par… ses propres soins. Une habitude que le cinéaste gardera tout au long de sa longue carrière dans le cinéma d’épouvante, d’Assaut (1976) à The Fog (1980) en passant par Christine (1983) et Invasion Los Angeles (1988). Dans chacune de ses œuvres, Carpenter s’amuse à jouer avec les nerfs de ses spectateurs, faisant ressentir grâce à des notes répétitives qui vont crescendo ou bien des nappes synthétiques omniprésentes que le danger n’est jamais loin. En Italie aussi, la mode est à jouer avec le stress du public et le groupe de rock progressif Goblin s’en donne à cœur joie dans Suspiria (1977) de Dario Argento à grand renfort de Mellotron et de synthétiseurs Moog, mais aussi et surtout dans Ténèbres (1982), autre giallo du réalisateur italien dont le thème principal sera samplé par Justice dans son album Cross sous les noms « Phantom Pt I » et « Phantom Pt II ».

Blade Runner, Robocop et Schwarzenegger

Le cinéma d’action américain n’est pas en reste dans les années 80. Le Grec Vangelis, pionnier de la musique électronique tout comme Jean-Michel Jarre ou Kraftwerk, se voit commander de plus en plus de « scores » depuis les succès qu’ont remportés ceux qu’il a réalisés pour Les Chariots de Feu (qui lui vaudra un Oscar en 1981) et Blade Runner de Ridley Scott en 1982, considéré comme un des chefs-d’œuvre de l’ambient, cette version électronique de la musique planante. Basile Poledouris, plus tempéré, fera se côtoyer dans Robocop (1987) de Paul Verhoeven des plages électroniques - pour représenter le robot interprété par Peter Weller - et des plages symphoniques - pour les humains. Mais c’est un autre acteur - presque un robot lui aussi - qui sera le bénéficiaire principal de cette révolution synthétique : Arnold Schwarzenegger qui jouera dans un nombre incommensurable de films à la bande originale électronique et délicieusement kitsch. Coup de cœur tout particulier à l’entrainante BO de The Running Man (1987) par Harold Faltermeyer.

Air, Daft Punk, Mr. Oizo, Para One : le renouveau français

À l’aube des années 2000, la musique électronique connait un nouvel essor au cinéma avec la bande originale du premier long métrage de Sofia Coppola, composé par Air. Le scénario du film est l’adaptation du roman de Jeffrey Eugenides, Virgin Suicides, qui raconte la vie des cinq sœurs Lisbon dans une banlieue américaine huppée et coincée des années 70. Avec son casting mêlant future star - Kirsten Dunst - et valeur sûre du cinéma indépendant américain - James Woods - Virgin Suicides est devenu rapidement un film générationnel, en partie grâce à la musique du tandem versaillais. Influencé autant par Pink Floyd que par le « Melody Nelson » de Gainsbourg, Air livre ici une musique éthérée et délicate, électronique et acoustique, comme une parfaite représentation du destin (funeste) de la fratrie.

Para One et Céline Sciamma

Dans la même lignée - la vie d’adolescents dépeints avec pudeur - Para One poursuit depuis une dizaine d’années une belle collaboration avec Céline Sciamma, son amie de longue date et ancienne camarade de classe à la Fémis. Il a ainsi signé la bande originale complète de deux de ses films, Naissance des Pieuvres (2007) dans lequel ses nappes aquatiques se fondent parfaitement dans la romance entre deux nageuses, et Bande de Filles (2014) où les expérimentations urbaines du producteur français donnent un souffle d’air frais à la bande de filles du titre qui ont les HLM de banlieue comme unique point de mire. Tomboy, sorti en 2011 lui permet également de placer « Always », un morceau qu’il a produit avec Tacteel, pour accompagner une scène de danse décomplexée.

C’est une électro plus brute de décoffrage qui trouve par la suite sa place dans le septième art. Citons quelques exemples notables : Tron l’Héritage (2010) de Joseph Kosinski, qui a confié la bande originale au plus célèbre des groupes français Daft Punk. Les deux producteurs casqués dévoilent des lignes de basses métalliques et froides - presque cliniques, bien qu’agrémentées d’un orchestre symphonique - de quoi illustrer à la perfection le monde aseptisé du film. L’un des deux Daft (Bangalter) avait par ailleurs pu travailler son utilisation des synthés près de dix ans auparavant sur la bande originale de l’angoissant Irréversible (2002) de Gaspar Noé qui avait été mixée, pour sa sortie en salle, avec une basse fréquence proche de l’infrason pouvant être seulement ressentie à travers la cage thoracique, provoquant nausées et vertiges chez les spectateurs. Comme si la musique de Bangalter n’était pas assez torturée, comme ça !

Et bien sûr Kavinsky, Gesa et les autres

Kavinsky également, qui a vu son titre « Nightcall » qui surgit lors de la scène d’ouverture de Drive (2011) de Nicolas Winding Refn rester en tête des charts après la sortie du film en salle - le reste de la BO était laissée aux soins de Cliff Martinez qui livrait sa vision bien particulière des pérégrinations nocturnes de Ryan Gosling au volant de son bolide. Et puis, tant que l’on y est, soulignons les productions génialement expérimentales de Mr Oizo qui signe la BO de la plupart de ses films de Rubber (en collaboration avec Gaspard Augé) à Wrong Cops et Steak (en collaboration avec SebastiAn) et de Gesaffelstein pour le thriller psychologique redoutable d’Alice Winocour Maryland (2015).

Sans oublier ceux qu'on a oubliés

La musique électronique au cinéma semble avoir encore de beaux jours devant elle, tant l’on peut s’accorder à dire qu’aucun autre genre de musique ne saurait figurer aussi bien certaines émotions, certaines sensations, certaines situations. Au cours des dix années passées, d’autres bandes originales électroniques sont également à classer du côté des très bonnes BO : celle de Berlin Calling (2008) de Paul Kalkbrenner qui a su donner au producteur allemand un nouvel élan mainstream avec sa flopée de tubes ; celle de It Follows (2014) par Disasterpeace, digne héritier de Carpenter qui signe là un retour à l’essence même de la musique d’horreur avec ses expérimentations terrifiantes ; celle, solaire et émouvante, des Rencontres d’après minuit (2013) de Yann Gonzalez, produite par M83 - son frère.

La collaboration électronique sans faille entre Trent Reznor (échappé pour l’occasion de Nine Inch Nails), le compositeur Atticus Ross et le réalisateur David Fincher sur The Social Network (2010), Millenium (2011) et Gone Girl (2014) devrait également rester dans les annales, tout comme les premiers faits d’armes de Nils Frahm au cinéma pour la bande originale parfaite du film Victoria (2015) de Sebastian Schipper.