Music par Manon Chollot 28.07.2016

Philipp Gorbachev : amour, partage et dance music

Philipp Gorbachev : amour, partage et dance music

Il existe un OVNI dans le paysage électronique. Philipp Gorbachev, presque 30 ans, coupe de cheveux détonante… il est à l’origine de la musique la plus innovante et expérimentale qui existe en Russie. Portrait.

1.Des rencontres majeures

Né à Moscou au début des années 80, le jeune Филипп Горбачёв baigne rapidement dans la musique, à une époque où encore peu de foyers russes sont équipés du matériel adéquat. C’est son père, coureur automobile, qui lui inculque les bases sur lesquelles il s’est construit. Le voilà devenu artiste multiforme aux inspirations aussi diverses que variées : « Je suis très reconnaissant envers mon père de m’avoir fait écouter tant de choses quand j’étais enfant. Ses amis venaient tous du rock’n’roll, des membres des groupes Zvuki Mu et Kino par exemple – qui est mon groupe russe préféré de la fin des années 80. J’ai eu de la chance d’être élevé dans une famille qui écoutait de la musique, et de la dance music en particulier. Mon père m’a fait découvrir Talking Heads… je pense que ça m’a sauvé, car j’aurais pu finir à écouter de l’horrible pop music! ».

Mathias Aguayo à la rescousse

C’est un autre homme qui guidera ensuite les pas de Gorbachev sur le chemin du succès : Mathias Aguayo, DJ et producteur de son état rencontre le jeune homme, qui est alors batteur, en 2009 lors du C/O POP festival à Cologne. Pris sous l’aile du producteur chilien, Gorbachev rejoint le label d’Aguayo, Cómeme, maison foutraque aux productions world-exotico-solaires qui fait danser les plages du monde entier, de Buenos Aires à Mexico, en passant par Santiago du Chili. En Cómeme, Gorbachev trouve la famille musicale dont il avait toujours rêvé : « Cómeme, c’est de la musique faite d’amitié et de danse ». Devenu un des acteurs majeurs du label, il y publie deux maxis et un premier album en 2014, Silver Album, où l’on trouve de géniales collaborations avec Tobias Freund et avec son compère d’écurie Daniel Maloso. L’album est le résultat d’un croisement entre instruments digitaux et instruments analogues ; un long format hybride où s’infusent paroles en anglais et en russe ; rythmes électroniques et synthétiques ; techno et dance music.

Un producteur de musique électronique accompli, vous dites ? Pas si sûr. Ce n’est en tous cas pas la définition que l’artiste donne de lui-même. « Je ne me considère pas comme un musicien électronique; c’est juste une part de ma création musicale. Le principal pour moi est d’avoir trouvé un public avec qui m’amuser, afin que nous puissions danser tous ensemble. Et puis, j’ai commencé la musique en tant que batteur, mes premiers instruments ont été une batterie et un micro. C’est ce que je fais toujours aujourd’hui, mais de manière un peu améliorée, avec d’autres équipements. »

2.L’aventure PG Tune 

Pourtant bien tranquille chez le label de Mathias Aguayo, Philipp Gorbachev décide de prendre un nouvel envol et lance, en 2015, son propre label : PG Tune, après un passage éclair sur le label Trip de Nina Kraviz avec la sortie du titre « Ivan, Come On, Unlock The Box. », qui donne son nom à la première compilation du label. « Cela rend les choses plus simples, j’ai plus de contrôle sur la production. J’ai lancé PG Tune alors que la scène dance à Moscou et à Saint-Petersbourg devenait de plus en plus active; je commençais à jouer partout, et je suis devenu résident du club Arma17, un club que j’adore, qui m’inspire beaucoup, j’aime la manière dont le public réagit là-bas à ma musique. » Pour l’instant, Gorbachev est le seul musicien à produire de la musique sur PG Tune, mais cela ne devrait pas durer. « Je travaille actuellement sur plusieurs projets, explique-t-il. Ce ne sera pas seulement de la dance music, mais des productions variées. PG Tune est comme une chaîne de divertissements, une chaîne de dessins animés! »

Pourtant la grande motivation de Philipp Gorbachev reste avant tout l’amour du live, la performance comme unique point de mire. D’ailleurs c’est bien simple, Gorbachev ne fait quasiment pas de DJ-sets, leur préférant de loin de live : « Je n’ai pas fait de DJ-sets depuis que mon premier album est sorti, car je trouve que ce n’est pas aussi intéressant que du live. Avec les avancées techniques, jouer devant les gens derrière deux platines, c’est vraiment limité. Je crois en l’évolution du deejeeying, mais je ne pense pas que les DJ-sets soient le futur de la dance music ».

Et ce n’est pas ceux qui auront eu la chance d’assister à ses concerts réputés endiablés, flamboyants et improvisés qui vous diront le contraire, qu’ils soient joués en solo ou avec The Naked Man, son side-project. « C’est un groupe que j’ai monté avec un batteur italien et un bassiste français pour jouer les morceaux de Silver Album que je n’arrivais pas à jouer seul. Nous avons joué pour la première fois lors d’une Boiler Room à Berlin. Depuis, nous avons enregistré un album qui est finalisé et qui devrait sortir bientôt. Cela va être complètement novateur, à couper le souffle; et ça n’a rien à voir avec la musique électronique, il n’y a aucun instrument électronique ni aucun ordinateur impliqué dans ce disque. »

#DAYTIMERAVING

En 2010, en désaccord avec les idées du gouvernement au pouvoir, Philipp Gorbachev quitte Moscou pour Berlin. La Russie et lui, une relation « Je t’aime, moi non plus ». Dans la foulée, il publie « Arrest Me », un morceau sur le sort des prisonniers condamnés à tort à la prison. Pourtant, inutile de vouloir lui prêter un discours politique, le trentenaire s’en défend : « Beaucoup de monde pense que c’est un morceau politique, mais il y a un piège dans le message. En Russie, si vous voulez être une fleur ou un papillon, vous ne pouvez pas; on veut que vous soyez un gars dur. Alors je me suis battu contre cela avec mes instruments : la dance music. Cette chanson n’a rien à voir avec Poutine ou quoi que ce soit, c’est une chanson à imaginer comme un opéra. Imaginez une ligne de prisonniers d’un côté de la scène et des portes qui les séparent des personnes de l’autre côté de la scène, qui elles sont en liberté. Et bien ces dernières chantent pour eux que c’est le même problème de leur côté, même s’ils ne sont pas prisonniers. Le message de la chanson c’est : “Je ressens ta douleur, mais je souffre aussi de mon côté, alors dansons ensemble.”. »

Quelque temps après, Gorbachev remet pourtant cela avec un morceau, « Verish », enregistré avec le duo de DJs gay argentin DJs Pareja. « Parfois, les gens me demandent comment se portent la communauté LGBT et la dance music en Russie. Je n’ai pas trouvé de meilleure réponse que d’enregistrer ce morceau, car nous devons aimer tout le monde. Je suis vraiment fier d’avoir fait ce morceau surtout dans cette période où des messages radicaux émanent de Russie sur le traitement des minorités. »

Et si c’était ça finalement, l’esprit rave : danser sans se soucier du lendemain, danser pour se sauver d’une fin irrémédiable ? Gorbachev en tout cas assène son motto « Day Time Raving » à toutes les sauces, une devise que l’on se tatouerait bien sur l’avant-bras pour garder en tête cet esprit de fête communautaire et bon enfant. « Il arrive parfois que l’on se prépare pour une soirée et qu’elle se passe mal. Et parfois, il n’y a que quelques personnes autour de toi et c’est génial. #Daytimeraving, c’est comprendre qu’avec du travail et de l’amour, on peut toujours passer une bonne soirée. On a toujours du temps pour une bonne danse, le matin, le soir, avec ses parents, ou avec des gens que l’on trouve idiots, peu importe! Ce n’est pas un concept personnel, mais universel ».

Unlock the Box !

Un message que le Russe rêve de venir diffuser dans la capitale parisienne : « J’adore le public français, j’ai envie de partager un bon moment avec lui, j’espère très rapidement. » Gorbachev devrait donc bientôt nous présenter son second album, Unlock the Box, paru en juin dernier. Mélange sans limites de techno de hangar, de sons biscornus et d’expérimentations en tout genre, Unlock The Box se joue des codes et des limites et a été pensé comme un retour à des sources plus primitives de la musique : « C’est un album guidé par l’idée que les gens peuvent danser sur un minimum de sons; laisser tomber toutes les choses non essentielles et ne garder que celles qui ont une fonction. Par exemple, tu peux très bien prendre des os dans tes mains et frapper sur une pierre, c’est déjà assez pour rendre une fête sympa. Toutes les chansons de l’album utilisent des éléments basiques. Lorsque j’ai commencé à faire de la musique à Moscou, les gens ne m’appréciaient pas beaucoup, peut-être que je jouais trop vite, ou trop fort. Des haters en tous genres m’écrivaient des messages du style Unlock The Box est un album qui a été créé en trois heures, etc.’. Et bien vous savez quoi? C’est le cas! La composition de cette musique a été très rapide, tout est venu à moi très rapidement : les idées, les mélodies, les rythmes. » Un petit génie, on vous dit.