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Mark Moore revient. Tu ne le connais pas ? Il va pourtant falloir lui dire merci

Mark Moore revient. Tu ne le connais pas ? Il va pourtant falloir lui dire merci

Vous vous souvenez de “The Theme” ou de “Superfly Guy” ? Non, d’accord, c’était en 1988. Pourtant, sans ces deux titres de S’Express, trio à géométrie variable mené par Mark Moore, pas d’explosion de la musique électronique dans les années 90, pas d’invasion d’acid house en France, pas de raves, pas de soirées… A l’occasion de la sortie d’un album de remixes de ses titres les plus connus, rencontre avec l’un des artistes qui a popularisé la dance music en Europe, quitte à secouer les charts.

Comment a commencé votre relation avec la musique ?

Mark Moore : Très jeune. J’avais treize ans, et mon grand frère était passionné par le punk, il écoutait en boucle les disques de Patti Smith et des Sex Pistols. J’étais fasciné par le "God Saves The Queen", par les paroles "No future, no future…". C’est à cette période que j’ai commencé à traîner du côté de Kings Road où se réunissaient tous les punks de Londres. Et puis j’ai rencontré cette fille qui s’appelait Bowie Teresa, qui ressemblait à un Bowie version fille, et elle m’a fait découvrir la nuit.

Et ?

Elle m’a traîné au Billy’s, où Steve Strange organisait les soirées « Bowie Nights » avant qu’il n’ouvre le fameux Blitz où la scène néo-romantique s’est créée. Le Blitz, c’était le paradis de tous les jeunes artistes londoniens, comme le DJ Rusty Egan, Boy George, Princess Julia, John Galliano ou Stephen Jones. Et puis un jour, un pote m’a emmené au Heaven, le premier club gay où je mettais les pieds, et Grace Jones donnait un concert. Elle avait quitté sa période disco et chantait des reprises de Joy Division à la sauce reggae-funk comme "She’s Lost Control Again".

Grace Jones : "She Lost Control"

Quand avez-vous commencé à faire le DJ ?

Je traînais pas mal dans un petit club gay, le Mud Club, un endroit assez différent de la scène gay mainstream qui était très axé moustache et euro-beat, et j’étais ami avec le DJ Tasty Tim qui y jouait. Je lui amenais régulièrement des disques et c’est lui qui a suggéré au patron de m’essayer un soir comme DJ et j’ai commencé comme ça. Et puis un jour, le Mud Club a organisé une soirée au Heaven, les promoteurs du club ont adoré mon set et m’ont proposé de mixer aux soirées Pyramid aux côtés de Evil Eddie Richards et Colin Faver, qui étaient des stars à l’époque. C’était en 1984 et je jouais beaucoup de disques électroniques, le "Vicious Game" de Yello, le "Yashar"  de Cabaret Voltaire, de l’italo-disco à la koto, de l’Electronic Body Music comme Front 242 ou Nitzer Ebb, mais aussi des trucs américains, Bobby O, The Flirts, Divine, tous un tas de trucs qui allaient influencer les premiers morceaux de house américains quelques années plus tard.

Nitzer Ebb : "Control I’m Here"

Les Daft Punk et Laurent Garnier m’ont avoué des années plus tard que j’avais changé leur conception de la musique.

Vous aviez des fans ?

Pete Heller (de Farley & Heller), Trevor Jackson, les Daft Punk ou Laurent Garnier m’ont avoué des années plus tard que j’avais changé leur conception de la musique. Et surtout Laurent Garnier qui parle du Mud Club dans son livre, Electrochoc.

Quand la house music est-elle arrivée à Londres ?

C’est vraiment devenu populaire au retour de Paul Oakenfold, Danny Rampling, Johnny Walker et Nicky Holloway, d’Ibiza en 1987. Ils avaient été en vacances tous ensemble là-bas, ils avaient tous dansé comme des fous sur les sets de DJ Alfredo au Pacha, qui mélangeait tous les styles de musique, et ils n’avaient qu’une envie : faire la même chose à Londres. C’est comme ça que dès leur retour, ils ont lancé les soirées Shoom, Spectrum et The Trip. En 1988, tout Londres a balancé dans la house music, on vivait le second summer of love. La vérité, c’est qu’on passait depuis quelques années au Mud Club les premiers disques de house de Chicago, mais on ne savait pas vraiment ce que c’était, on n’appelait pas ça house music à l’époque, c’étaient juste des disques électroniques bizarres, dans la lignée du "Being Boiled" de Human League ou du "Yashar" de Cabaret Voltaire, des disques qui ne ressemblaient à rien de connu à l’époque.

Quels sont les morceaux qui vous ont poussé à faire de la house ?

Essentiellement la house de Chicago, les premiers morceaux de Farley Jackmaster Funk, tous ces trucs très bruts, à l’époque je trouvais même Marshall Jefferson trop mélodique. Tous ces morceaux qui arrivaient de Chicago c’était un peu comme une version électronique du punk, sauf qu’on pouvait danser dessus et non pas pogoter.

Comment s’est fait votre passage de DJ à producteur ?

Les locaux du label Rythm King étaient situés juste en face d’où j’habitais, et du coup je passais souvent les voir. Ils me filaient leurs nouveautés et je leur faisais écouter des démos qu’on me filait quand je jouais en club. C’est comme ça que je leur ai emmené leur premier tube, "I Love My Radio" de Taffy, un truc d’italo-disco très pop, ensuite les Beatmasters feat. The Cookie Crew qui a été un énorme succès, puis Baby Ford, Renegade Soundwave. Quand ils ont commencé à vouloir me payer pour me remercier je leur ai dit, "Je ne veux pas d’argent, j’ai une idée de disque que je veux enregistrer mais j’ai besoin de l’aide d’un ingénieur du son." Ils m’ont présenté Pascal Gabriel, qui venait de Belgique et travaillait avec eux, le courant est très vite passé entre nous. Je suis arrivé en studio avec plein de samples et on a enregistré "Theme From S-Express" et "Supafly Guy" sans penser que ça allait devenir les tubes que c’est devenu.

Vous aviez des bases musicales ou vous vous êtes lancé sans filet ?

J’ai commencé à étudier la musique à l’école, et puis avec le temps j’ai tout oublié. Dans le punk-rock, il y avait cette idée que tu n’as pas besoin d’être un bon musicien pour faire de la musique. C’était l’époque aussi de la démocratisation des samplers qui ont été pour l’acid-house ce que la guitare fut pour le punk. Mais les machines de l’époque étaient sommaires et limitées, on enregistrait les samples sur des disquettes, leur durée était très limitée, ça prenait des heures. Comme on était vraiment dans une attitude du “less is more” et que les samples étaient forcément très courts, on devait aller à l’essentiel.

Pourquoi le label Rythm King s’est-il arrêté malgré ses énormes tubes ?

Parce qu’ils ont voulu s’ouvrir à d’autres genres musicaux, gagner plus d’argent et du coup ils ont perdu leur spécificité musicale, ce pour quoi les gens achetaient leurs disques les yeux fermés. Ils étaient bons sur un petit créneau pointu et dance, ils ont voulu devenir généralistes et se sont brûlés les ailes. Mais il faut se souvenir qu’ils ont fait beaucoup pour la popularisation de la house et de la techno en Angleterre en sortant beaucoup de disques sur leur sous-label Outer Rhythm, comme le « Go » de Moby par exemple.

Comment avez-vous appréhendé le succès mondial de S-Express ?

Franchement je n’ai pas beaucoup aimé, être reconnu par des gens que tu ne connais pas et tout le reste, ce n’est pas franchement le genre de chose qui m’excite. C’est rapidement devenu très fatigant.

Vous n’avez fait que deux albums pour la même raison ?

Je pense n’être ni-musicien, ni-producteur, mais juste un DJ. Quand je faisais S-Express, je ne jouais plus en club et ça me manquait. C’est ce que j’aime en fait, et de temps en temps aller en studio pour faire des remixes ou sortir un nouveau morceau. Je n’avais pas envie que la musique devienne une routine alors je me suis remis derrière les platines.

Un aspect peu connu de votre discographie, ce sont les remixes que vous avez faits avec William Orbit.

Je l’ai rencontré quand il a réalisé un remix pour "Hey Music Lovers". Notre première collaboration, c’était pour Malcolm McLaren qui se souvenait de moi quand j’étais un ado punk et qui m’a appelé pour me demander un remix de "Deep In Vogue", le morceau que Madonna a ensuite pompé pour "Vogue". Du coup j’ai demandé à William de m’aider et on fait quelques remixes ensemble, dont trois pour Prince.

Vous êtes toujours DJ, vous jouez quoi en ce moment ?

Pas mal de disco, des edit plutôt rares, comme celui du "African Breeze" par Soulwax. Et puis ce que j’appelle la nouvelle soul électronique, les sorties du label Italians Do It Better, le projet target="_blank">Metroplane ( target="_blank">Aeroplane + Alec Metric), le dernier album de John Carpenter ou cet édit de "Sleepers In Metropolis" d’Anne Clark.

Pourquoi avoir ressuscité S-Express avec ce disque de remixes ?

En fait on avait prévu de faire ça pour fêter les 25 ans de l’album, mais avec la maison de disques, les choses ont été compliquées et on a loupé la date. L’idée était de laisser carte blanche à des producteurs que j’aime, ce qui explique qu’il y a des reprises, des remixes, des versions complètement déjantées. J’avoue être assez content du résultat.