Music par Manon Chollot 02.08.2015

Justice, Bloody Beetroots, Mr Oizo… où sont passés les héros de la turbine ?

Justice, Bloody Beetroots, Mr Oizo... où sont passés les héros de la turbine ?

Nous sommes en 2004. Le label Kitsuné, alors catalyseur de jeunes talents, découvre un duo allemand à l’origine d’une musique révolutionnaire faite de rythmes déchaînés et de basses sursaturées, jamais produite jusqu’alors. Basique, excessive, ravageuse, la « turbine » – c’est son petit nom – était un sous-genre de house music imbibée d’une énergie punk décapante. Elle trouvait son public dans une génération bigarrée de fluokids et de twenty-something en mal de sensations auditives.

Il faut dire qu’à l’époque, c’est une techno minimale qui primait dans les clubs. Autant dire que la turbine était pour eux un bon moyen de trouver une alternative colorée à la morosité et la linéarité de l’électronique. Le succès de Digitalism et de ses expérimentations était donc tout tracé et les quinze titres décapants d’ »Idealism » ont marqué le paysage électronique ; en inspirant plus d’un au passage…

Seulement voilà, depuis, le Social Club – qui fut LE lieu parisien qui hébergeait les soirées turbine – a fermé ses portes et les anciens fluokids ont rangé leurs vêtements bariolés au placard. Difficile d’imaginer une renaissance du mouvement, à en croire en tous cas le destin gâché de Digitalism : après un album passable sorti en 2011, les deux compères sont revenus cette année avec un nouvel LP sous le bras.  Mirage est cela dit bien loin de leurs premières folies disco-turbine, le duo a pondu un album totalement different, « on s’est surpris nous-mêmes » nous lâchaient-ils lors de leur passage à Paris. Après, savoir si la turbine, c’était mieux avant ? Rien que le fait de se poser la question est un bon prétexte pour se replonger dans cette époque bénie, qui fleurait bon la liberté totale. Parfait pour se remettre en tête ces électrons libres du son, et comprendre où sont passés les héros de la turbine.

JUSTICE

Les Français n’étaient évidemment pas à la traîne côté musique brute de décoffrage, bien au contraire. À la même période en 2007, Ed Banger publie un album d’une puissance jamais égalée sur le label : Cross de Justice, qui fait l’effet d’une bombe dans le monde de la nuit parisienne. Emmenant dans leur sillage toute une esthétique – blousons en cuir noir, barbe en pagaille et tee-shirts à l’effigie de groupes de hard rock – Gaspard Augé et Xavier de Rosnay dévoilent avec ce LP un son bouillonnant et crasseux et leurs titres « Waters of Nazareth » et « Let There Be Light » restant encore aujourd’hui des références.

Il faut dire qu’avec Ed Banger, ils ont trouvé une écurie de choix. Le label s’est rapidement spécialisé dans le genre, et la plupart des producteurs signés dessus s’y sont essayés : du boss Pedro Winter – sous son alias Busy P – à Mr. Oizo, de manière plus expérimentale. En 2011 pourtant, à l’instar de leurs comparses de Digitalism, ils délaissent les turbines et les basses débridées avec Audio, Video, Disco, un album plus pop, plus baroque ; décevant au passage leurs fans hardcore de la première heure. Fort heureusement, le duo parisien n’a semble-t-il pas fini de maltraiter nos oreilles puisqu’il a annoncé un troisième album studio pour très, très bientôt et que « Safe And Sound » vient de pointer le bout de son nez. Mais sauront-ils faire renaître la turbine des origines ?

MSTRKRFT

2016 est une année charnière pour les anciens porte-étendards de la turbine puisqu’ils se sont, semble-t-il, tous donné le mot pour opérer leur grand retour. Et c’est une compétition d’anciens titans qui va avoir lieu : d’un côté du ring : Justice, de l’autre : MSTRKRFT, avec un nouvel album également en gestation. Operator, paru le 22 juillet, a été produit comme une « plongée dans l’univers de l’armée » d’après les principaux concernés, grâce à un « enchaînement stratégique de mécanismes, à partir de tout un arsenal de synthés modulaires, TR808 et TR909 compris ». De quoi intriguer leurs fans, en attente d’un nouvel album depuis bientôt sept ans.

Back to 2006, Jesse F. Keeler alias JFK décide de quitter son groupe Death From Above 1979 pour se consacrer à une musique bien moins rock et bien plus électronique, aux côtés de AI-P. De leurs expériences passées, les deux compères garderont leur essence rock pour l’injecter dans leur nouvelle manière de produire du son. Ils sortiront deux albums à l’énergie sauvage : The Looks, à l’époque de l’âge d’or de la turbine et Fist Of God, trois ans plus tard, alors que le genre est déjà sur la pente descendante. Reste à savoir s’ils sauront la remonter, cette année.

CROOKERS

Du côté de l’Italie aussi, on sait faire de la turbine bien comme il faut ; ou du moins, on savait le faire. En tête du mouvement, deux groupe : Crookers et The Bloody Beetroots. Forts de leurs influences hip-hop, les premiers – Francesco «Phra» Barbaglia et Andrea «Bot» Fratangelo – ont su apporter leur touche perso et ghetto à une turbine déjà bien rongée. Surtout que les deux acolytes ont fait des choix qui ont su les mener sur le devant de la scène internationale : en 2009, ils produisent pour Kid Cudi le tube « Day’n’Night », carton mondial qui résonne dans tous les clubs, preuve que personne n’échappe à la turbine, pas même le rap game.

Pourtant, ce succès et les collaborations monstrueuses sur leur album Tons of Friends – avec Soulwax, Roisin Murphy, Yelle, Miike Snow ou encore Will.I.Am – n’auront pas permis de les sauver du naufrage puisque le duo décidera de se séparer en 2012. La fin d’une époque ?

BOYS NOIZE

Non ! La turbine est belle et bien toujours présente, mais un peu édulcorée, un peu transformée. Il suffit d’écouter le nouvel album de Boys Noize pour s’en rendre compte. L’Allemand qui avait su se creuser une place de choix dans la mouvance de l’électro-turbine grâce à la sortie en 2007 de son album Oi Oi Oi accompagné de sa flopée de tubes nerveux – « & Down » et « Lava Lava » en tête – a en effet décidé qu’il était grand temps pour lui de revenir titiller nos tympans avec Mayday.

Mais voilà, Alex Ridha a mûri, il a grandi et il propose sur ce nouvel LP un panel bien plus large d’influences que le style qui l’a fait connaître, se faisant accompagner pour l’occasion de personnalités variées, de la chanteuse du groupe électro-pop Poliça – à la voix si singulière – au rappeur américain Spank Rock. Et si pour faire revivre la turbine, il fallait l’adapter à notre époque ?

THE BLOODY BEETROOTS

La question se pose donc : la turbine a-t-elle de nouveaux beaux jours devant elle ? Il faut croire, puisqu’un autre acteur majeur de cette scène est sur le point de faire un retour bruyant. The Bloody Beetroots, trio italien mené par Bob Rifo (aujourd’hui SBCR) s’apprête en effet à repartir en tournée en 2017 d’après les mots de ce dernier, afin de « fêter » les dix ans d’existence de la formation. Pas sûr que l’on puisse vraiment se réjouir de ça :

Souvenez-vous : en 2009, leur nom courait sur les lèvres de tous les adolescents grâce à un seul et unique album, Romborama, popularisé à l’époque par les Skins Party (des fêtes délurées pour ados, basées sur la série TV Skins) qui ont fait les beaux jours de certains clubs parisiens, Social Club en tête. Pire : les Italiens réussirent même la prouesse de remplir le Zenith de Paris à une époque où les performances électroniques ne ramenaient pas tant de monde dans les salles de concert traditionnelles. Il faut dire que The Bloody Beetroots cultivaient une certaine idée du live et de la performance déjantée. Seront-ils aussi sales, efficaces et masqués qu’il y a presque dix ans ? Réponse en 2017 (avec des bouchons d’oreilles !).