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Frank Ocean toujours pas de retour, mais il nous reste "Channel Orange"

Frank Ocean toujours pas de retour, mais il nous reste "Channel Orange"

Peut-on raisonnablement espérer de Frank Ocean une œuvre aussi divine que son premier album commercial ?

Le 10 juillet dernier, Channel Orange soufflait ses quatre bougies. Quatre ans bordel, et toujours pas de successeur. Bouge-toi donc le cul Frank ! Ça arrive ou quoi ? Voilà l'état d'esprit de nombre des suiveurs de Frank Ocean. Alors oui, dans une époque où Future et Young Thug scorent autant de mixtapes par an que Cristiano Ronaldo de buts, le laps de temps peut sembler interminable. Mais jurisprudence Eder, il faut aussi avoir des musiciens qui savent se faire discret avant d'offrir de l'orgasme à foison. Exagérée ou non, cette attente a une raison : Channel Orange. Mis en ligne au début de l'été 2012, l'album était un rare moment de grâce qui émerveilla autant la critique que le grand public avec 131 000 copies vendues en première semaine aux States (n°2 des charts derrière... un groupe de country). A l'heure où Boys Don't Cry, le second album de Frank Ocean, serait imminent, c'est l'occasion de revenir sur Channel Orange, œuvre qu'on pourrait qualifier sans trop se mouiller de classique moderne et, en se mouillant un peu plus, du Innervisions de notre génération. Mais pourquoi au juste ?

Une consolidation esthétique du coming-out

9 juillet 2012. À la veille de la sortie de Channel Orange, Frank Ocean se présente pour la première fois à la télévision américaine en compagnie du band The Roots et d'une section de cordes. Depuis quelques semaines, l'incroyable single ">« Pyramids » fait le buzz, mais c'est une lente ballade larmoyante que le chanteur choisit d'interpréter : « Bad Religion ». Dans celle-ci, il se retrouve sur la banquette d'un chauffeur de taxi musulman, lui demandant de devenir son « psy pour l'heure » et se confie sur son désespoir sentimental : « Je ne pourrai jamais le rendre amoureux de moi » et on comprenait tout.

La performance est star-making comme on dit outre-Atlantique. Mais c'est un simple pronom qui retient l'attention, ce le, ce him de I" can never make him love me". Devant des millions de téléspectateurs, Frank Ocean vient de conter un amour gay, et probablement le sien. Quelques jours auparavant, il avait en effet affirmé sa bisexualité par un post Tumblr renversant, décrivant un amour d'été pour un garçon, son premier vrai amour. L'orange de Channel fait d'ailleurs référence à la couleur qu'Ocean relie à cet été-là, par synesthésie.

FrankOceanTumblr

D'habitude, les personnalités font leur coming-out via les médias traditionnels, ou via des communiqués basiques, où le sens prend le pas sur la forme. Celui d'Ocean est lui autant esthétique que politique : la capture d'écran d'un TextEdit ainsi que la vibrante poésie du texte, puis des trois chansons de Channel clairement adressées à l'amour gay du jeune Franck (« Thinkin About You », « Bad Religion », « Forrest Gump »)... tout ça offre une dimension intemporelle à sa révélation. Par extension, c'est tout l'album qui prend une symbolique forte et mémorable de l'affirmation de soi. Par sa plongée dans un R&B sensible et une soul revendiquée, loin de la recette du succès d'Odd Future auquel il appartenait, c'est aussi son identité musicale qu'Ocean affirme de pleine force sur Channel Orange. Le fond et la forme, encore.

Que de l'amour

Cet été sur la plage, j'ai lu l'autobiographie de Morrissey. Vers la fin, il raconte son extase d'apercevoir dans son public de Mexico, une jeunesse fougueuse, marginale et bien sapée. Même vieux, c'est ce qu'il aime et ce qu'il poétise. Et à y regarder de près, Frank Ocean n'est pas loin d'avoir la même attitude que le chanteur des Smiths. Car au long de Channel Orange, il ne fait qu'observer de jeunes rejetons de la société en préférant la beauté à la morale : « Tu es si belle pour moi » déclare-t-il à une jeune spectatrice qui aime « baiser les garçons de groupe » dans « Monks », à l'image du Morrissey à Mexico. « Il n'y a rien de mal avec un court ticket pour le ciel » dit-il encore dans « Lost », la chanson symbole de son amour pour les gens « perdus ».

Si on redit encore « amour », c'est que c'est bien la principale émanation de Channel. Ou plutôt qu'amour, empathie. Que ce soit en tant qu'observateur ou narrateur, Ocean célèbre ses divers personnages marginaux avec justesse et une tendresse incomparable, que ce ce soit la cramée de « Pilot Jones » au « plus doux baiser que j'ai connu » ou la prostituée de « Pyramids », comparée à Cléopatre, tout simplement.

Plus qu'inspirant, réconfortant.

Mais ce sont aussi les enfants riches dans « Sweet Life » et « Super Rich Kids ». Ces deux morceaux se suivent dans Channel et oui, un interlude d'une mère peinant à joindre les deux bouts vient rappeler la préciosité de leurs états d'âme. Mais dans la bouche de Frank Ocean, leur petite bulle isolée (« Pourquoi voir le monde quand on a la plage ? ») est toute aussi gracieuse. Quand l'empathie de Morrissey s'arrête aux différences de classe et se range dans un conflit, Ocean passe outre, tout comme son amour homo ne l'empêche pas d'apprécier le plaisir hétéro (« Elle me donne du plaisir » répète-t-il sans rougir dans « Pink Matter »). Dans notre monde si divisé, le chef-d’œuvre aimant de ce jeune afro-américain bisexuel passé par le hip-hop est un exemple de tolérance plus qu'inspirant, réconfortant.